En finir avec les portes tournantes

La charge meurtrière du jeune Carl Girouard, qui a fait deux morts et cinq blessés dans le Vieux-Québec samedi, ajoute une dimension tragique au débat, déjà amorcé, sur le manque de ressources en santé mentale au Québec.

La veille du drame, le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant, avait dû répondre aux questions de l’opposition lors d’une interpellation à l’Assemblée nationale sur la nécessité d’une couverture publique des soins en santé mentale au moment où la pandémie accentue l’isolement des individus et entraîne des problèmes d’anxiété et de dépression chez certains, voire une dégradation de l’état des personnes souffrant de maladies mentales sévères.

Comme pour mettre un baume sur la plaie, le ministre a devancé une annonce prévue la semaine prochaine lors de l’énoncé économique et financier que livrera le ministre des Finances, Eric Girard. Le dernier budget consacrait 90 millions de plus à la santé mentale, souvent décrite comme le parent pauvre des soins de santé au Québec, et un apport supplémentaire de 100 millions viendra colmater les brèches en ce domaine l’an prochain, selon les chiffres avancés par Lionel Carmant.

Ces sommes ne représentent qu’un incomplet rattrapage, compte tenu du sous-investissement en santé mentale, d’autant plus qu’une partie de ces dépenses sont non récurrentes. La pandémie, qui augmente la détresse psychologique, particulièrement chez les jeunes, taxe des services publics exsangues. Déjà, les psychologues du réseau ne suffisaient pas à la tâche. Le ministre en convient, puisque le tiers des 100 millions servira à l’achat de services de psychologues dans le privé, même s’ils coûtent plus cher.

Une partie beaucoup plus importante des soins et des interventions sera prise en charge par des travailleurs sociaux, des infirmières et des psychoéducateurs. Le recours à « l’auto-soin » est aussi favorisé, même si, bien souvent, c’est un pis-aller. Le ministre a soutenu que la liste d’attente pour des soins en santé mentale, maintenant centralisée, comptait 16 000 personnes, contre 28 000 au début de la pandémie. Mais les services de psychologues — les délais d’attente s’échelonnent de 6 à 24 mois — ne viennent qu’en bout de course. C’est une stratégie de rationnement, forcément. Lionel Carmant fait avec les maigres ressources dont il dispose.

En ce qui a trait à Carl Girouard, on sait qu’il avait confié à un médecin qu’il éprouvait le désir de tuer, il y a six ans de cela, alors qu’il avait 18 ans. Il n’aurait reçu aucun soin et n’aurait pas eu affaire à la police.

Le ministre a fait la distinction entre les individus qui souffrent d’anxiété et de dépression et ceux qui sont atteints de maladies mentales telles que la psychose, la schizophrénie et les troubles bipolaires. Eux aussi peuvent subir les contrecoups de la pandémie.

« Ce qui est arrivé est imprévisible », a dit le ministre. Bien que la très grande majorité des personnes qui présentent des problèmes de santé mentale ne soient pas violentes, « le risque zéro n’existe pas ». François Legault a renchéri en prévenant que jamais « on ne pourra éviter tous les drames violents ».

La situation se complique du fait qu’on ne peut forcer personne à se faire soigner, ou encore à prendre ses médicaments. En outre, le psychiatre ou le psychologue est soumis au secret professionnel et ne peut informer la police des tendances meurtrières d’un patient, à moins que la menace ne soit imminente.

Du côté des forces policières, on estime que de 6 à 8 appels sur 10 auxquels elles répondent sont liés à des problèmes de santé mentale. Or, en la matière, les compétences des policiers sont limitées. Quand ils interviennent comme premiers répondants, ils ne peuvent que laisser la personne en détresse sur les lieux ou l’amener à l’urgence. Bien souvent, on la retournera alors chez elle sans véritable suivi. C’est le triste phénomène des portes tournantes.

Le premier ministre l’a évoqué lundi : il faut rapprocher les services sociaux des policiers et former des équipes mixtes. Il en existe quelques-unes à Montréal, notamment, mais elles sont trop peu nombreuses. En outre, depuis le drame, les témoignages de parents se sont multipliés pour exprimer leur désarroi devant l’absence de soins et de suivi qui attend les jeunes malades. Afin d’améliorer la situation, le système de santé ne doit plus être seulement réactif. Pour cela, un réinvestissement massif en santé mentale s’impose.

Le financement de 5 milliards en cinq ans accordé aux provinces par le gouvernement fédéral pour la santé mentale vient justement à échéance cette année. Il est temps qu’Ottawa renonce à sa manie de financer ponctuellement la santé et s’engage de façon responsable et pérenne.

4 commentaires
  • Gorette Linhares - Abonnée 3 novembre 2020 09 h 10

    Oui, l'hospitalisation et le traitement forcés existent.

    «La situation se complique du fait qu’on ne peut forcer personne à se faire soigner, ou encore à prendre ses médicaments», peut-on lire dans cet éditorial. En fait, les recours existent pour forcer une personne à être hospitalisée (Loi P-38.001 - garde en établissement) et à être traitée contre son gré (autorisation judiciaire de soins - AJS). En théorie, il s’agit de mesures dites d’exception, car elles contreviennent aux droits fondamentaux des personnes. Or, l’expérience sur le terrain des groupes membres de l’Association des groupes d’intervention en défense des droits en santé mentale du Québec (AGIDD-SMQ) et différentes études démontrent que ces mesures sont largement utilisées et que leur application bafoue très souvent les droits des personnes concernées. Des AJS pour 2-3 ans, voire 5 ans, sont une réalité. Le problème ce ne sont pas les mesures législatives, mais leur application et l'insuffisance des ressources.

  • François Beaulé - Inscrit 3 novembre 2020 10 h 21

    Un symptôme de plus d'une société malade

    « on estime que de 6 à 8 appels sur 10 auxquels les forces policières répondent sont liés à des problèmes de santé mentale »
    Voilà qui coûte cher et n'apporte pas de solution durable. Comment ces problèmes ont-ils évolués au long des décennies ?

    Sur les 50 dernières années, peut-on affirmer que la société génère de plus en plus de malades mentaux ? La violence qu'une minorité d'entre eux produit fait-elle un nombre croissant de victimes ? Peut-on établir une corrélation entre le nombre de gens qui vivent seuls et le nombre de malades mentaux et de déprimés ?

    Maintenant, en cette période de pandémie qui exacerbe des problèmes de santé physique et mentale, il faut remettre en question la stratégie de gestion du coronavirus. Ne devrait-on pas chercher à éradiquer le virus en augmentant les contraintes à court-terme plutôt que d'étirer indûment la limitation des rapports sociaux et affectifs ? La Chine réussit à le faire, pourquoi en sommes-nous incapables ?

  • Clermont Domingue - Abonné 3 novembre 2020 11 h 11

    Un mal de l'âme.

    Ce n'est pas les millions, ni les psys qui guériront le mal de l'âme dont souffrent de plus en plus de jeunes Québécois.

    Le mal de l'âme vient de la condition humaine. Notre être fini aspire à l'éternité et la possession des plus beaux joyaux ne saurait le satisfaire.
    Notre être fini est aussi intelligent. Il peut se créer une éternité par la foi et l'espérance.

    Si on regarde notre passé, nous découvrirons que l'amour du prochain,la générosité, soutenait la foi et l'espérance.

  • Yves Corbeil - Inscrit 3 novembre 2020 12 h 55

    Et si tout cela n'était que le résultat du système à deux vitesses établit depuis quelques décennies

    Peut importe le problème de santé que tu peux avoir, si tu as des assurances tu bénéficieras du service dont tu à besoin. Et si tu n'as pas de couverture au travail bien bonne chance sur les listes d'attentes du système des autres au Québec. Au fil des années toutes les professions ont fait le plein de main d'oeuvre au privé au détriment du publique et cela pour plusieurs raisons mais la principale probablement $$$. Alors la masse qui n'a pas ces assurances qui garantissent les consultations nécessaires à son bien-être paye pour cette désocialisation des professions au profit de la privatisation. Les derniers gouvernements étaient très favorables à ces façons de faire et il y en a même encore présent qui prétendaient, bien si ça peut aider à désengorger le système, pourquoi pas. Nous n'avons qu'a regardé le piètre état de toutes nos institutions pour comprendre que ce n'est pas cent millions ou cinq cents millions qui va changer quoi que ce soit tant qu'on ne prendra pas acte du pourquoi nous en sommes rendu-là.

    En attendant que ça change, on peut sortir dans les rues et dire haut et fort que nous exigeons des changement immédiats et que ce sera une exigence très forte lors de la prochaine élection ou on peut rester chez nous comme toujours et continuer à chialer, juste chialer. Puis si nous devions décidé de sortir, il faudrait convaincre une grande partie de ceux-là qui ont des assurances de sortir avec nous car les termes contractuels qui les font bénéficier d'assurances ne sont pas éternels dans le temps et sans eux on risqueraient d'être peu nombreux à se les gelées su'l trottoir.