Un pays à portée de main

L’entrevue exclusive accordée au Devoir par les deux ténors du camp du Oui encore parmi nous, Lucien Bouchard et Mario Dumont, est un poème à la gloire du Québec. Voici deux hommes qui ne sont pas en colère, deux hommes qui ont donné le meilleur d’eux-mêmes pour faire du Québec un État souverain. Voici les dignes représentants d’un mouvement qui a joué franc jeu, dans le respect des règles démocratiques, acceptant avec sagesse et humilité le résultat d’un référendum chaudement disputé.

S’il est une chose qui vieillit bien au sein du mouvement souverainiste malgré la défaite de 1995, c’est sa fibre démocratique. Le chef parlementaire du Parti québécois, Pascal Bérubé, a pris la juste mesure de cet événement historique dans une motion présentée jeudi à l’Assemblée nationale. À travers les époques et les générations, la quête d’indépendance du peuple québécois s’est faite de la manière la plus pacifique qui soit. Les souverainistes ont choisi les urnes, rejetant sans ménagement l’appel aux armes que proposaient, il y a déjà plus de 50 ans, des felquistes exaltés.

Malgré le désengagement des nouvelles générations envers la question nationale, ce mouvement a préservé la légitimité démocratique de l’indépendance. C’est un legs pour la postérité que l’on doit aux Lévesque, Parizeau, Bouchard, Landry, Marois, et tous ceux et celles qui ont porté le projet de pays à bout de bras.

Le soir du 30 octobre 1995, le Québec tout entier était assommé par le résultat du deuxième référendum sur la souveraineté. À 50,58 % pour le Non, 49,42 % pour le Oui, tout était encore possible : un troisième référendum, une nouvelle série de pourparlers constitutionnels avec Ottawa, l’espoir d’une reconnaissance du Québec comme une nation distincte par sa langue, sa culture et ses institutions.

On connaît la suite. En mettant la défaite sur le compte de l’argent et des votes ethniques dans son discours d’acceptation de la défaite, le premier ministre Jacques Parizeau (qui démissionna le lendemain) hypothéqua le mouvement souverainiste et amenuisa le pouvoir de négociation du Québec, alors qu’il était en position de demander, comme en 1980, un nouveau contrat politique avec le Canada. Le scrutin de 1998 acheva l’élan du mouvement. Le Parti québécois de Lucien Bouchard remporta le plus grand nombre de circonscriptions, mais concéda au Parti libéral la pluralité des voix. Pour Jean Charest, l’élection de 1998 fut « le dernier chapitre de 1995 ».

Il faudra bien sûr compter sur les libéraux de Jean Chrétien pour saboter tous les efforts d’émancipation et de réconciliation, de toutes les époques. Il participa au rapatriement unilatéral de la Constitution de 1982, au torpillage de l’accord du lac Meech de 1987, au love-in du Canada anglais à Montréal lors du référendum de 1995, et à cette orgie de dépenses extravagantes et de copinage politique que fut le programme des commandites, de 1995 à 2003. Au lendemain du référendum de 1995, il ignora les demandes d’une moitié de l’électorat québécois, en lui proposant à la place de beaux petits unifoliés et une stratégie de communication débilitante pour renforcer l’unité nationale. Son héritage lui venant de Trudeau père est bien vivant dans la pensée politique de Trudeau fils.

L’ancien premier ministre Lucien Bouchard mesure tout l’impact de l’occasion perdue en 1995. Pour la première fois de son histoire, un gouvernement élu de l’Assemblée nationale aurait pu se présenter à Ottawa avec un mandat clair du peuple québécois pour négocier les termes de sa relation avec le Canada. L’occasion ne reviendra pas de sitôt.

Le ciel restera encombré pour les souverainistes, privés de l’élan des coups de tonnerre que furent le rapatriement de 1982, l’échec de Meech et le rejet de l’accord de Charlottetown en 1992. Les deux partis qui défendent l’option, le PQ et Québec solidaire, se regardent en chien de faïence depuis l’échec des discussions sur la convergence. Une bonne partie de la famille souverainiste se parle trop souvent à elle-même. Le PQ éprouve des difficultés à trouver ses repères dans le bouillon de diversité que devient le Québec, tandis que Québec solidaire ne prêche pas au-delà d’un cercle de convertis à son idéologie.

Le champ de ruines que décrivait le regretté Jacques Parizeau au soir de sa vie n’est pourtant pas une œuvre permanente. La souveraineté reste une cause noble et légitime qu’il appartiendra aux générations futures de remettre à l’ordre du jour lorsqu’elles jugeront que le Québec recule au lieu d’avancer ; lorsqu’elles seront persuadées que le statu quo n’est plus une option pour assurer la pérennité du fait français en Amérique, et ce, dans le respect des droits des minorités et des droits ancestraux des Premières Nations.

Dans un avenir proche, il revient à tous les partis représentés à l’Assemblée nationale de préserver un espace de discussion pour le projet d’indépendance. Il y a quelque chose d’inachevé dans la place que le Québec occupe au sein du Canada, disait cette semaine la cheffe du Parti libéral du Québec, Dominique Anglade. Tant qu’il en sera ainsi, la souveraineté devra rester en vie.

31 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 30 octobre 2020 04 h 00

    Canada inachevé

    Parizeau a fermé le projet de souveraineté pour de bon. 50% est une situation dangereuse pour les deux camps. On a tout à perdre et rien à gagner.
    Il faut plutôt travailler à faire du Canada un pays plus sympathique et ouvert. Ce travail est déjà bien amorcé par la francophonie hors-Québec et même par une certaine tranche d'anglophones pas orangistes.

    • Carol Bernier - Abonnée 30 octobre 2020 08 h 39

      Tant mieux pour la francophonie hors Québec... Mais au Québec, il y a du recul et que dire de Montréal!

    • Patrick Boulanger - Abonné 30 octobre 2020 16 h 53

      M. Lamarche, la francophonie hors Québec est résiliente, mais elle est en voie d'extinction (voir les statistiques à ce sujet). Quant au fait français au Québec, rien n'est perdu, mais rien n'est acquis. La Charte de la langue française a perdu une partie de son mordant au fil des années à cause des tribunaux (ex. : la langue de l'affichage au Québec [1988]; la langue de l'enseignement [1984]; etc.) et aujourd'hui il vaut mieux parler anglais pour trouver du travail au Québec : « 40 % des entreprises de la province et 63 % de celles de Montréal ont exigé ou souhaité des compétences dans cette langue lors de leurs dernières embauches, selon l’Office québécois de la langue française (OQLF). ».

    • André Labelle - Abonné 30 octobre 2020 17 h 27

      Faux ! Complètement faux ! Le seul tort de Monsieur Parizeau est d'avoir dit la vérité. La conséquence de cette vérité est que le Québec sait maintenant ce que sont nos adversaires fédéralistes : des tricheurs et des hypocrites. Alors la prochaine fois, ce jeu se fera à deux et notre naïveté sera du passé.
      Tout comme la Terre a continué de tourner malgré des menaces d'excommunication, il n'y a pas de réelle raison pour que le Québec ne devienne pas un pays souverain. Brisons cette résistance au changement.
      Et si les francophones hors Québec subissent les contre-coups de notre souveraineté, le Québec pourra leur ouvrir grand les bras s'ils veulent toujours vivre en français sans avoir à perpétuellement se battre et à la fin plier l'échine. Il y aura toujours, au Québec, de la place pour elles et pour eux.

    • Serge Lamarche - Abonné 31 octobre 2020 02 h 27

      M. Boulanger, la francophonie hors Québec grandit et même les anglais s'y mettent (sauf les enemis). Il ne faut pas oublier que hors-Québec et hors Ontario, il y a pas mal moins d'anglais de souche anglaise. C'est plein d'allophones et d'anciens francophones. Je dirais qu'une grande proportion des gens ont des ancêtres français. Ceux-là ne sont pas ennemis et aimeraient bien envoyer leurs enfant à l'école française. Les statistiques ne sont pas des tendances dures.
      M. Labelle, si Parizeau a dit la vérité, c'est encore pire. Ça veut dire que la souveraineté voguait haut avec des mensonges et de l'hypocrisie. Jamais il n'aurait obtenu si proche de 50% sans ça.

  • François Beaulé - Inscrit 30 octobre 2020 06 h 51

    Les entraves au projet collectif

    Que l'on soit Américains, Français ou Québécois, les entraves à un projet collectif résistent à la souveraineté prétendue de l'État.

    Elles sont d'abord philosophiques, constituées par une conception individualiste de l'Homme, le libéralisme. Donc à la croyance que les idéaux sont propres à chaque individu. Et que l'État doit d'abord servir à accorder à chacun la liberté de les poursuivre même s'ils sont globalement contradictoires. Le libéralisme est le refus de donner un sens collectif à la vie pour permettre à chaque individu d'essayer de le faire indépendamment les uns des autres.

    L'autre entrave, encore plus puissante, est la soumission au pouvoir économique qui vient avec la foi dans le capitalisme. À défaut de définir politiquement un projet collectif, on s'abandonne aux forces économiques. Alors que le capitalisme développe des inégalités sans relâche. Et qu'il est tributaire d'une croissance sans fin malgré les limites de la Terre.

    • Gylles Sauriol - Abonné 30 octobre 2020 09 h 10

      Tellement vrai votre commentaire !

    • René Pigeon - Abonné 30 octobre 2020 10 h 11

      Votre commentaire m’a touché par son éloquence et sa concision.

    • Christian Roy - Abonné 30 octobre 2020 11 h 31

      Quand le capitalisme règne sur la division, "Occupation Double" devient une référence en matière d'éthique et de culture religieuse.

      Il y a loin, pour un Québec souverain, de la Coupe (Stanley) aux lèvres.

    • Marc Therrien - Abonné 30 octobre 2020 17 h 08

      Et pourtant, les Étatsuniens et les Français ont bien fait pays et nation. Il faudrait alors que M. Beaulé définisse davantage le projet collectif qui ne peut pas naître.

      Marc Therrien

  • Germain Dallaire - Abonné 30 octobre 2020 07 h 56

    Un rôle d'idiot utile?

    Votre conclusion est franchement consternante M. Myles. Terminer en appelant à la préservation du projet d'indépendance pour négocier une meilleure place dans le Canada, faut l'faire! Si l'indépendance apparait comme un mirage dans votre description, que dire de vos espoirs? Croire encore à un Canada renouvelé après tout ce qui s'est passé depuis 50 ans, c'est carrément rêver en couleurs.
    Il faut le dire et le répéter, loin d'être un projet moribond, l'indépendance est un projet bien vivant et profondément ancré dans la population québécoise. Encore en fin de semaine, un sondage révélait que 36% des québécois appuient le projet. Cet appui est constant. Il ne s'agit pas de ciment pris comme on le dit pour une tendance électorale, il s'agit d'un roc. Que cet appui soit aussi puissant et élevé après 25 ans du spectacle consternant qu'ont donné les leaders souverainistes, oblige tout un chacun à une certaine humilité. 36%, c'est à peu de choses près suffisant pour former un gouvernement majoritaire au Québec. Le projet d'indépendance n'a pas un problème d'appui populaire, il en a un de leadership politique. Quand tous ceux et celles qui croient en l'indépendance arrêteront de faire autre chose en attendant que... et patati et patata, l'indépendance se fera.

    • noel doucet - Abonné 30 octobre 2020 10 h 11

      Ayant vécu dans le ROC pendant plusieurs années, je peux affirmer que la francophonie s'y développe rapidement et pourrait le faire encore beacoup plus rapidement si le Québec soutenait cette francophonie au lieu de se replier sur lui-même. Francisons le Canada entier!

    • Pierre Fortin - Abonné 30 octobre 2020 13 h 41

      Monsieur Dallaire,

      Il faut prendre en compte que ce 36% de Québécois qui appuient le projet malgré tout, ce que certains jugent faible mais qui n'est qu'à 14% de la majorité, peut aussi être apprécié comme important dans la mesure où aucun parti ne présente actuellement de politique souverainiste concrète, articulée et praticable. Les choses peuvent changer rapidement si, devant la menace qui pèse sur le Québec (langue, économie, immigration, laïcité ...), on en vient à un projet réaliste offrant la meilleure voie de sortie vers un État normal; Robert Bourassa lui-même en reconnaissait implicitement le fondement même s'il préférait attendre que le Canada anglais comprenne : « Le Canada anglais doit comprendre de façon très claire que, quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, le Québec est, aujourd’hui et pour toujours, une société distincte, libre et capable d’assumer son destin et son développement ».

      Le soutien que les Québécois ont accordé à la Loi sur la laïcité, malgré la réprobation du ROC et à hauteur de 70%, permet de constater à quel point ils tiennent à leur spécificité et d'espérer qu'ils choisissent eux-mêmes "d’assumer leur destin et leur développement" plutôt que d'attendre que le Canada anglais le leur permette. Après 260 ans, il est clair que cela n'adviendra jamais si on ne force pas le destin.

      Le soutien à la souveraineté s'amplifiera quand il aura l'occasion politique de se manifester.

    • Patrick Boulanger - Abonné 30 octobre 2020 17 h 11

      @ M. Doucet

      M. Doucet, la francophonie hors Québec est résiliente, mais elle est en voie d'extinction. Voir les statistiques à ce sujet. Quant au Québec, il se dirige vers une lente assimilation et ce n'est pas la francophonie hors Québec peut grand chose pour lui venir en aide.

    • André Labelle - Abonné 30 octobre 2020 17 h 46

      M. Doucet, vous croyez encore au Père Noël ! Franciser le Canada est aussi utopique que penser hydrater le Sahara. Le seul espoir que vous pourriez avoir d'améliorer le situaition des franco hors Québec serait de menacer de faire vivre aux Anglos du Québec ce que vous vivez hors Québec. Et jamais les Québécois ne leur feront un tel affront.

    • Serge Lamarche - Abonné 31 octobre 2020 02 h 33

      M. Doucet a raison. J'habite la C.-B. et une école française vient d'ouvrir. On a gagné en cours le droit d'avoir des écoles françaises payées par le gouvernement provincial l'an dernier. Ça va se mettre à bouger de plus en plus. La demande pour des école françaises est énorme ici. Les anglais de souches anglaises ne sont pas si nombreux.

  • André Guay - Abonné 30 octobre 2020 08 h 16

    Relever la tête, se retrouser les manches

    Merci M. Myles,
    Nous n'avons pas le choix, nous devons assumer notre condition de québécois francophone.
    Pour moi, quand une solution ne fonctionne pas, il faut essayer autre chose.

  • Réal Gingras - Inscrit 30 octobre 2020 08 h 17

    Il ne faut pas oublier

    Sur la déclaration de Jacques Parizeau qui mettait la défaite sur le compte de l’argent et des votes ethniques dans son discours en soirée le 30 octobre 1995, je pense plutôt que ce n’est pas en lien avec le vote ethnique . C’était une erreur commise par Jacques Parizeau. La défaite référendaire est due aux 40% de bons "Canadiens-Français" qui ont voté NON cette journée là. Un simple déplacement de 3 ou 4% du vote francophone aurait suffit pour passer la barre du 50%+1.

    La question à se poser est donc : comment se fait-il qu’il y a encore des "Canadiens-Français" qui se reconnaissent plus dans le fédéralisme canadien sous la protection de la Reine, que pour un véritable pays encadré par une véritable constitution qui réponde à son destin et sa Nation.?

    Cette question doit toujours rester vivante. En Nouvelle-Calédonie, le score pour l’indépendance est passé de 43% en 2018 à presque 47% en 2020. Un troisième référendum est prévu en 2022. Une loi québécoise pourrait très bien faire en sorte que cette question d’appartenance ou non à la Couronne canadienne puisse être posée selon un calendrier échelonné sur quelques années comme cela se fait actuellement en Nouvelle-Calédonie.

    Il nous reste du temps pour convaincre cette courte frange de Québécois qui pourraient faire la différence.

    • Serge Lamarche - Abonné 31 octobre 2020 02 h 39

      Qui veut d'une autre frontière qui va séparer les familles? 40% des québécois ont de la famille hors-Québec. La séparation du Québec est simplement un abandon de la lutte contre l'hégémonie anglaise. Une vision de défaitistes qui voient petit.