Au centre, toutes!

À six jours de la présidentielle, Donald Trump conserve des chances de gagner, malgré tout. Ce qui est déconcertant. S’il traîne en effet dans les sondages, comment se peut-il, se demandent forcément des dizaines de millions d’Américains et une bonne partie de l’opinion internationale, que cet homme soit même encore dans la course, compte tenu de ce que fut son mandat ? Une vague bleue demeure envisageable, et souhaitable, qui emporterait non seulement la présidence mais aussi le Sénat. Reste que la complexité hautement manipulable du système politique américain — et la voix toujours déterminante de « l’homme blanc » — interdit de penser que le scénario du pire ne pourrait pas se reproduire. Tel est le portrait, à l’orée du 3 novembre, de ce pays écartelé par un président en délire et en déni qui continue de se comporter comme si la pandémie de coronavirus était un problème mineur.
 

Il persiste, le traumatisme de 2016 chez les démocrates. Le jour même de l’élection du 8 novembre 2016, le New York Times donnait à Hillary Clinton plus de 90 % de chances de l’emporter sur Trump. Elle a perdu de justesse la bataille des grands électeurs pour s’être fameusement rendue coupable de tenir pour acquis les États clés de la « Rust Belt ». Pourquoi alors, s’interrogent ces jours-ci des démocrates stressés, Joe Biden est-il allé faire campagne cette semaine en Géorgie plutôt que dans l’État plus crucial et autrement plus prenable qu’est la Pennsylvanie ? Ils ont peur, ceux-là, de se faire jouer un autre mauvais tour.

Il n’empêche que tout tend vers une victoire démocrate, avec ou sans marge d’erreur. À la présidence, à la Chambre des représentants évidemment, au Sénat peut-être. Parce que les sondages nationaux l’avancent, comme ceux dans la dizaine d’États clés qui feront foi de tout — sondages dont la fiabilité s’est améliorée, mais dont les arrêts sur image demeurent, bien entendu, incomplets. Parce que le chemin vers une majorité de grands électeurs (270) est le plus étroit pour M. Trump et que dans l’État pivot de la Floride, justement, il est au coude-à-coude avec Biden. Parce que le lâchent les électrices blanches dont une majorité avait voté, en dépit de tout, pour M. Trump il y a quatre ans. Parce qu’un autre segment important de l’électorat républicain, celui des plus âgés, est ulcéré par sa gestion inconséquente de la pandémie. Parce que même dans un État rouge foncé comme le Texas, les démocrates talonnent les républicains. Et parce qu’à faire campagne sans relâche dans des États qu’il avait gagnés, M. Trump donne ainsi des signes de détresse.

Surtout parce que, stratégiquement, M. Biden semble en passe de reconquérir juste assez d’« électeurs ouvriers blancs » pour reprendre la Pennsylvanie, le Michigan et le Wisconsin — vieux fiefs démocrates que M. Trump a remportés en 2016 par un peu plus de 77 000 petites voix pour arracher la présidence, à la stupéfaction générale.

M. Trump voudra exploiter ces jours-ci les troubles qui secouent Philadelphie au lendemain de la mort de Walter Wallace junior, un jeune Noir abattu par deux policiers en pleine rue, lundi après-midi. Ça ne lui sera guère utile, sauf pour exciter sa base. Pas sûr non plus que la confirmation par le Sénat de la nomination de la juge Amy Coney Barrett à la Cour suprême lui soit vraiment profitable. Pour l’avoir fait nommer avant la présidentielle, et maintenant qu’une majorité conservatrice est bien installée à la Cour suprême, où est l’urgence pour son électorat évangélique de le réélire ? L’idée se défend que l’électorat dynamisé par cette nomination ultraconservatrice est avant tout démocrate.

C’est dire qu’à tout simplement laisser M. Trump s’autodétruire, M. Biden aura réussi, si la tendance s’avère, à faire le plein de votes centristes en se faisant discret, consensuel — et en laissant Barack Obama être son porte-parole… Repentants, les modérés se collent au vieux Biden, qui sera un peu président par défaut. Il reste que les démocrates s’en tiennent pour l’essentiel à leur électorat traditionnel. Il faudra voir dans la foulée du 3 novembre dans quelle mesure le Parti démocrate aura enfin réussi à mobiliser le « géant qui dort » qu’est l’électorat latino. Dans quelle mesure aussi il aura compris qu’il lui faut élargir, pour l’avenir du monde, sa base et son projet de société à la gauche portée par Bernie Sanders.

Quelque 70 millions d’électeurs ont voté jusqu’à maintenant par anticipation. C’est plus de la moitié de tous les votants à la présidentielle précédente. Une situation exceptionnelle liée à la pandémie, sans doute. Mais aussi un appel retentissant au respect de la démocratie et du droit de vote, un message craché au visage de M. Trump qui a refusé d’avance de reconnaître la défaite.

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