Le poids des mots

Le débat qui fait rage autour des sensibilités provoquées par le racisme — qu’on en soit la cible ou l’auteur présumé — n’est pas à prendre à la légère, à moquer ou à recaler au rang d’anecdote. Il agite le Québec sur deux fronts en apparence sémantique : la non-reconnaissance du « racisme systémique » en ces mots par le premier ministre François Legault, et le bannissement de tout espace du mot « nègre » — ci-après le mot en n, à n’utiliser qu’en contexte d’extrême nécessité. Débattre suppose toutefois une conversation qui est carrément impossible quand l’une des parties est muselée.

Wendy Mesley. Catherine Russell. Verushka Lieutenant-Duval. Qu’ont en commun ces trois femmes ? Elles ont toutes trois été mises au ban pour avoir utilisé le mot en n, l’une à CBC dans un contexte où elle citait l’œuvre de Pierre Vallières Nègres blancs d’Amérique, la deuxième à l’Université Concordia pour avoir évoqué en classe le même ouvrage, et la troisième, plus récemment, à l’Université d’Ottawa, dans un cours sur les identités sexuelles, pour avoir voulu lancer un débat sur la manière avec laquelle il conviendrait le mieux de traiter du mot honni.

Dans les trois cas, l’intention derrière la prononciation du mot non seulement n’était pas négative, mais elle avait pour objectif d’informer, d’expliquer et de faire réfléchir. C’est en effet la prétention du journalisme et celle, dans un cadre pédagogique différent, de l’Université. Dans les trois cas pourtant, la condamnation fut sans appel, gommant l’intention au passage, car l’« agression » verbale avait eu lieu. Les trois femmes furent suspendues ou firent l’objet d’une enquête interne.

Est-ce donc cela que débattre du racisme au Québec ? Le recteur de l’Université d’Ottawa, Jacques Frémont, a tenté d’expliquer cette semaine de manière peu convaincante la mise à l’écart de la professeure Lieutenant-Duval, en évoquant cet équilibre difficile à maintenir entre la liberté d’enseignement et le droit à la dignité. Spectateur de cette controverse, son vis-à-vis de l’Université de Montréal, Daniel Jutras, ajoutait une nuance importante dans une communication destinée mercredi à l’ensemble de ses étudiants : « Le débat sur la liberté d’expression à l’université et sur le respect de la dignité des individus et des collectivités qui la composent s’est enlisé dans des affrontements sans nuances. » Oui, la nuance a disparu, engloutie par une mouvance universitaire où l’étudiant cède au client, où certains mouvements militants ont étouffé toute parole si elle n’épouse pas la doctrine à la mode.

La majorité blanche dominante ne peut pas prétendre saisir toute l’offense contenue dans l’utilisation d’un mot pour la minorité racisée et, en ouvrant le champ de la liberté d’expression, on ouvre aussi celui de la liberté de réaction. Soit. Mais faut-il se rendre jusqu’à ces extrêmes où on humilie et écarte sur-le-champ ? Il semble que nous assistions à une totale absence de proportionnalité entre la faute et la réaction. Comme l’écrit de manière très habile la juge Louise Arbour dans un texte publié aujourd’hui sur nos plateformes, « toutes les bonnes choses, même la vérité, la liberté, la justice et la paix, lorsqu’elles sont recherchées avec trop de zèle, peuvent être obtenues à un prix trop élevé ».

Si on n’avait à examiner la question que sous cet angle de la condamnation brutale, dénuée de tout examen scrutant l’intention derrière le propos, il serait troublant d’imaginer un univers médiatique où la mission d’informer et d’expliquer serait amputée d’une portion de son vocabulaire ; et un monde universitaire où, pour débattre et éclairer les consciences, il y aurait des zones interdites et des professeurs privés de leur chaire. Dans l’absolu, ce sont des concepts tout à fait détestables.

Mais on ne peut examiner la question que sous cet angle. Ces condamnations surviennent dans un contexte qui, sans justifier, du moins éclaire. Un mouvement Black Lives Matter ravivé par le décès sauvage de l’Américain George Floyd sous le joug de la police ; des discussions difficiles dans tous les milieux, universitaires et journalistiques compris, sur la présence du racisme érigé en système, avec toutes les petites et grandes discriminations que cela entraîne. Un réveil de part et d’autre : le cri du cœur des minorités, la prise de conscience de la majorité blanche, pointée pour manque de légitimité dans les controverses qui s’additionnent. C’est dans cet espace d’ouverture à la réalité d’autrui que les institutions comme CBC, Concordia et l’Ud’O ont tenté de réparer certaines fractures. L’intention était louable, mais dans l’exécution, on a erré.

48 commentaires
  • Jean Lacoursière - Abonné 22 octobre 2020 05 h 03

    Au sujet du poids des mots

    M.-A. Chouinard écrit :

    « [...] la présence du racisme érigé en système... »

    Ériger (Petit Robert 2009) : 2. LITTÉR. OU ADMIN. --> créer, établir, fonder, instituer. Ex.: ériger un tribunal, une commission, une société.

    Questions :

    - Qui a « érigé » le racisme en système au Québec ?
    - Quand a-t-il été « érigé » ?

    • Cyril Dionne - Abonné 22 octobre 2020 09 h 38

      110% d'accord avec vous M. Lacoursière. Le poids des mots et un qui est defendu à prononcer. Pour moi, ce n'est pas le mot nègre qui me fait peur, mais toute la violence perpétrée par nos apôtres de la très sainte rectitude politique.

      Est-ce que ces gens s’écoutent en écrivant des choses comme « le bannissement de tout espace du mot « nègre » — ci-après le mot en n, à n’utiliser qu’en contexte d’extrême nécessité »? Pardieu, on peut parler de nazisme, d’Holocauste, de génocides, des camps de la mort, mais on ne peut invoquer celui du mot nègre qui a perdu toute connotation négative aux États-Unis. Quand j’ai passé du temps là-bas, les Afro-Américains se plaisaient bien de m’appeler leur petit « white nigger ». C’est dans la banalisation du terme que celui-ci a perdu toute sa puissance dérogative. Si seulement on pouvait en faire autant pour une certaine religion. Enfin. Le catholicisme y est passé.

      Il n’y pas de racisme systémique au Québec et au Canada envers toutes les communautés dont l’épiderme n’est pas blanche à part de celle des autochtones. Là, on peut dire qu’il a vraiment un racisme systémique érigé en système et bien ancré dans les plus hautes lois du pays de la « canadian constitution ». Et les mots à bannir comme réserves (prisons à ciel ouvert), ségrégation, apartheid, racisme systémique, eh bien, on les retrouve tous. Mais de cela, c’est le silence radio puisque les principaux intéressés, en tout cas pour les chef$ de$ con$eil$ de bande, ils aiment cela vivre en marge des autres dans un univers parallèle.

      Tout cela sent encore la discrimination envers les francophones. L’Université d’Ottawa dont j’ai fréquenté, elle puait de remarques dérogatives envers les francophones et surtout ceux qui venaient du Québec. Il faut le dire, le gros de la clientèle francophone à cette université, ce sont des étudiants québécois. Or, à ma constatation, on a changé simplement de tactique pour arriver au même but, le dénigrement de tout ce qui francophone.

    • Pierre Samuel - Abonné 22 octobre 2020 10 h 09

      M. Lacoursière :

      Bien d'accord avec vous. Qu'il y ait eu manifestations racistes au cours de l'Histoire du Québec, comme dans toute autre société, personne ne peut le réfuter. Qu'elles soient plus prononcées dans certaines milieux, soit.

      Cependant, contrairement à la Loi sur les Indiens promulguée par Ottawa en 1876, dans le but de les acculturer et de les parquer dans des bandes et réserves, l'Assemblée nationale du Québec n'a jamais votée de loi en ce sens.

      Tout acte raciste se doit d'être dénoncé et les gouvernements en devoir d'agir en conséquence. Il n'en demeure pas moins, compte tenu du prorata de sa population et sans minimiser les dérives, le Québec se classe parmi les endroits les plus accueillants au monde.

    • Sylvia Pelletier-Gravel - Abonnée 22 octobre 2020 10 h 49

      Comme le disait si bien un philosophe que j’ai beaucoup aimé, « tout est dans l’équilibre ». Nous assistons depuis peu à des tempêtes se formant sur un mot en particulier que l’on ne peut désormais désigner ou prononcer que par une lettre de peur de se voir cloué au pilori. Il est dommage que les jugements se portent sur un mot alors que ce qui importe et qui doit être jugé, c’est l’intention. Certes, elle laisse gravement à désirer la tempête qui sévit présentement dans des milieux dit universitaire, lieux du savoir et de la réflexion qui doit favoriser, selon le Petit Robert, « la puissance de se replier sur ses idées, de les examiner, de les modifier ou de les combiner de diverses manières. Cette tempête met en veilleuse, même dans les hautes sphères, la capacité ou la volonté de discernement. Ce mot en N étant lourd d’hérédité mérite par contre d’être décortiquée dans le respect des communautés qui ont été et en sont encore victimes.

    • Christian Roy - Abonné 22 octobre 2020 13 h 23

      Dois-je comprendre que le mot "S" devra bientôt être mis à l'index ? Lâchez pas, on est ben partis !

    • Jean Lacoursière - Abonné 23 octobre 2020 07 h 46

      Monsieur Roy,

      Bon sang, calmez-vous !

      La censure, la police langagière, les menaces envers des personnes sur les cyber-réseaux, les fatwas, etc., ne font pas partie de mes outils de débat.

      Chérissez-le, écrivez-le et prononcez-le comme bon vous semblera, le mot systémique. Mais personne n'est obligé d'être d'accord et d'obéir aux injonctions de l'utiliser.

  • Claude Bariteau - Abonné 22 octobre 2020 05 h 41

    Trois mises au ban pour le mot en n : à CBC et aux universités de Concordia et d'Ottawa. Les troispar respect de la dignité des étudiants et du publics qui sont des clients. Du coup, des mots sont censurés. Hier, ce fut pour des motifs idéologiques et politiques; aujourd'hui pour des fins économiques, car les clients doivent être respectés plus que la liberté d'expression.

    Pour CBC, la bataile clientéliste se joue avec les médias américains pour rejoindre un auditoire multiculturel sensible aux courants en vogue aux États-Unis alimentés par un président belliqueux. Aux université d'Ottawa et de Concordia, c'est l'inscription d'adeptes du multiculturalisme issus de l'immigration à Concordia, aussi à Ottawa avec en plus des étudiants dont les parents représentent leurs pays comme délégués.

    Dans les trois cas, la tolérance aux charges de censure est la même, car les gestionnaires savent que leur gestion leur profitera plus avec des clients en plus qu'en défendant des valeurs fondamentales.

    • Gylles Sauriol - Abonné 22 octobre 2020 08 h 55

      Sans vouloir écarter les aspects culturel et identitaire de ce débat sémantique, merci pour ce point de vue éclairant qui fait davantage ressortir l’aspect un peu désolant mais ô combien réel de la marchandisation de l’éducation et de son influence trop souvent est volontairement laissée en arrière plan au nom d’une vertu de façade.

    • Yves Rousseau - Abonné 22 octobre 2020 12 h 58

      M. Bariteau, si j'étais facebook, je vous donnerais des «pouces en haut»

      Je suis diplômé de Concordia. Déjà dans les années '80, Le système Concordien appuyait toutes les minorités qui se sentaient spoliées de leurs droits.

      Toutes sauf une : la minorité francophone en Amérique du Nord.

      Dans un cours officiellement bilingue, si un-e étudiant-e sur 30 ne comprenait pas le français, tout se passait automatiquement en anglais. Aussi simple que ça. C'est encore le cas.

      Message aux francophones : «Speak White!»

    • Céline Delorme - Abonnée 22 octobre 2020 18 h 03

      Sur le même sujet voir The Guardian,"Laurence Hill, 20 mai 2008. Why I am not allowed My book title."
      L'auteur Africain-Canadien explique en 2008 que le titre "The book of negroes" est parfaitement acceptable au Canada, mais pas aux USA suite à leur passé esclavagiste. Ce livre a reçu des prix prestigieux, mais le titre donné par son auteur n'était pas respecté aux USA.

  • Marc Therrien - Abonné 22 octobre 2020 07 h 38

    « Les mots sont des fenêtres (ou bien ce sont des murs) »- Marshall B. Rosenberg


    Quand que je lis dans le texte de Louise Arbour mentionné dans cette chronique : « ce qui me frappe dans le débat actuel (et j’hésite à qualifier de débat ce qui n’est trop souvent qu’un monologue égocentré), c’est le manque d’empathie, c’est-à-dire l’incapacité de voir le monde d’un point de vue autre que le sien », je ne me surprends pas qu’un ou deux esprits qui pensent en noir plutôt qu’en blanc ne se montrent pas du tout impressionnés par l’appropriation que Pierre Vallières a fait de leur étiquette de couleur pour construire un oxymore percutant et vendeur.

    Dans le monde de la tyrannie des moi qu’avait déjà pressenti Blaise Pascal dans les années 1600, où Autrui est cet ennemi qui me vole le monde dans cette lutte où « chaque conscience poursuit la mort de l’autre » comme l’a écrit plus tard Hegel, la souffrance renforce l’égocentrisme déjà prégnant, ce qui non seulement accroît l’incapacité de voir le monde d’un point de vue autre que le sien, mais accentue aussi cette grande angoisse de « devenir autre » éprouvée comme un anéantissement de soi-même si on se retrouvait transformé après avoir changé de point de vue suivant l’influence de l’Autre.

    Marc Therrien

    • Léonce Naud - Abonné 22 octobre 2020 14 h 50

      M. Therrien: vous êtes un sage. Pour l'information des graves lecteurs du Devoir, traduisez-donc en français l'appellation «Mohawk».

    • Marc Therrien - Abonné 22 octobre 2020 22 h 07

      Pourquoi faire, M. Naud?
      Cette appellation se suffit à elle-même.
      Je m’en tiens à «traduttore, traditore».

      Marc Therrien

  • Patrick Boulanger - Abonné 22 octobre 2020 08 h 00

    La vie des Noirs compte

    « Un mouvement Black Lives Matter ravivé par le décès sauvage de l’Américain George Floyd sous le joug de la police [...] » (éditorial).

    Juste une petite critique : pourquoi dans l'éditorial ne pas utiliser les mots « La vie des Noirs compte » lorsqu'il est question de BLM.

  • Patrick Boulanger - Abonné 22 octobre 2020 08 h 11

    Le mot nègre

    « Si on n’avait à examiner la question que sous cet angle de la condamnation brutale, dénuée de tout examen scrutant l’intention derrière le propos, il serait troublant d’imaginer un univers médiatique où la mission d’informer et d’expliquer serait amputée d’une portion de son vocabulaire »?

    Le journal Le Devoir ne semble pas irréprochable sur cette question. Quelqu'un qui ne suit pas trop l'actualité peut terminer certains articles du quotidien et se questionner à savoir quel est donc ce mot imprononçable.