Vivement un règlement

Devant ce qu’elle considère comme un blocage dans les négociations en vue du renouvellement des conventions collectives, la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ), qui représente quelque 76 000 infirmières, infirmières auxiliaires et autres professionnels de la santé, a haussé le ton en brandissant la menace que ses membres refusent, les 24 et 25 octobre prochains, tout TSO (temps supplémentaire obligatoire), un régime qui permet aux gestionnaires de contraindre sur-le-champ une infirmière à doubler la durée de sa journée de travail.

La pandémie a exercé des pressions énormes et inédites sur les infirmières qui furent soumises à une surcharge de travail liée aux soins extraordinaires qu’il fallait prodiguer aux personnes atteintes de la COVID-19 et au fait que leur contingent fut décimé par le coronavirus. Ainsi, selon une enquête de l’Institut national de la santé publique du Québec (INSPQ), plus de 13 500 travailleurs de la santé ont contracté la maladie du 1er mars et le 15 juin, et 3400 nouveaux cas se sont ajoutés depuis, selon les données du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), comme l’a rapporté Le Devoir.

L’absentéisme, qui n’est que partiellement résorbé, fut aggravé par le départ de 1700 infirmières depuis le début de la pandémie, soit pour une retraite hâtive, pour un changement de carrière ou encore pour occuper un poste plus satisfaisant dans des cliniques privées et par le truchement d’agences de placement. C’est un cercle vicieux. Les cliniques privées sont appelées en renfort pour effectuer des chirurgies dont le réseau de la santé ne peut se charger, faute de personnel infirmier. De plus, certains établissements font appel à des agences pour embaucher des infirmières qu’ils ne trouvent plus dans le réseau.

Dans les circonstances, ni le ministre de la Santé, Christian Dubé, ni la présidente du Conseil du trésor, Sonia LeBel, ne peuvent nier que la surcharge de travail — et son corollaire, le recours au TSO — est une réalité tangible. À cet égard, le gouvernement Legault est bien forcé de partager le même constat que la FIQ.

L’autre question qui turlupine Christian Dubé, c’est la généralisation du travail à temps partiel. Selon les données du MSSS, 46 % des infirmières et 63 % des infirmières auxiliaires ont choisi d’occuper des postes à temps partiel. Elles sont ainsi moins sujettes à faire du TSO et si elles y sont contraintes, elles disposent de plus de temps pour récupérer et éviter l’épuisement. Typiquement, elles ne travaillent que sept jours par quinzaine.

Si ces infirmières peuvent considérer qu’un horaire à temps partiel leur convient davantage en raison, souvent, de leurs obligations familiales, les gestionnaires du réseau y trouvent aussi leur compte. Ils gagnent de la flexibilité, ce qui favorise une organisation du travail que certains chantres de la productivité qualifieraient d’agile et qui carbure à la mobilité. Au cours des dernières années, les gestionnaires ont multiplié les postes à temps partiel et quand, récemment, ils ont ouvert des postes à temps complet, c’en étaient des simulacres, des postes morcelés avec diverses plages horaires — jours, soir et nuit — ou encore dans différents départements ou établissements. Des postes qui, souvent, ne trouvaient pas preneurs.

Pour la FIQ, ce mode de gestion basé sur la mobilité et l’interchangeabilité est dépassé. Or, il se trouve que Christian Dubé est d’accord : il veut passer d’une culture de mobilité à une culture de proximité.

La FIQ propose de rendre plus attractifs les postes à temps complet en réduisant l’horaire de 10 à 9 jours par quinzaine, pour le même salaire, ce qui correspond à une augmentation de 12 %. En outre, à la suite de l’expérience concluante des projets-pilotes avec un ratio infirmière-patients plus élevé, le syndicat souhaite l’introduction graduelle de ratios qu’il qualifie de « sécuritaires ».

Christian Dubé ne peut nier qu’une hausse de ces ratios s’impose. La difficulté, c’est qu’à court terme, une telle amélioration ne ferait rien pour remédier à la pénurie d’infirmières. C’est cependant la voie à suivre. Un système de santé plus performant — l’exemple de l’Ontario vient en tête — traite bien ses infirmières en leur accordant des conditions de travail vivables.

Certes, la facture peut s’avérer salée. Mais quand on pense aux milliards qu’ont empochés les médecins sans que les résultats ne soient au rendez-vous — encore récemment, la vérificatrice générale, Guylaine Leclerc, constatait que les médecins de famille avaient honteusement touché des primes d’un milliard en trois ans sans que l’accès à leurs soins ne soit rehaussé —, il est temps d’investir là où ça compte et conclure une entente qui, celle-là, fera une différence pour le réseau de la santé.

À voir en vidéo