Le mauvais calcul de Trump

Dans ses jugements comme dans ses opinions, le passé de la juge Amy Coney Barrett parle de lui-même. Devant le comité sénatorial de la justice chargé d’entériner au pas de course sa nomination à la Cour suprême, elle a beau éviter tantôt finement, tantôt de manière évasive, de se prononcer sur le droit à l’avortement ou sur toute autre question, il est notoire que sa vision du monde est ultraconservatrice. Elle appartient à un groupuscule catholique (People of Praise) traditionaliste, charismatique, quasi secret. Elle a été membre de la Federalist Society, une organisation conservatrice et libertarienne qui préconise une lecture textualiste, lire fondamentaliste, de la Constitution américaine et qui s’emploie depuis les années 1980 à recruter à la fonction de juge des candidats bien campés à droite. Comme juriste, ses opinions ont dénoté un large soutien pour le port d’armes et l’extension du rôle du religieux dans la vie publique — à l’envers des sentiments d’une majorité d’Américains, y compris parmi les catholiques qui sont en général peu pratiquants. Elle n’a pas fait mystère dans le passé de ses convictions pro-vie, ni de ses désaccords avec l’Affordable Care Act (l’Obamacare), sur lequel la Cour suprême se penchera en novembre.

Bref, la cause est entendue, ce qui fait que ces audiences collent à la norme établie depuis longtemps, à savoir qu’elles reviennent la plupart du temps à un exercice « creux et insipide », pour reprendre le propos sans ambiguïté tenu en 1995 par la professeure de droit Elena Kagan... nommée 15 ans plus tard à la Cour suprême par le président Obama.

L’année dernière, à titre de juge à la Cour fédérale d’appel, Mme Barrett a soutenu dans un jugement dissident que le gouvernement devrait pouvoir retirer son droit de vote — mais pas celui de posséder une arme — à un homme qui avait plaidé coupable à l’accusation d’avoir fraudé le programme d’assurance maladie Medicare. Dans une autre décision, elle avait conclu que les juges ne devraient pas empêcher la déportation d’immigrants qui affirment risquer de subir la torture dans leur pays d’origine.

Si bien qu’à entendre le sénateur républicain Lindsey Graham lui demander : « Pouvez-vous mettre vos convictions religieuses de côté ? » et Mme Barrett lui répondre : « Oui, je le fais en tant que juge », on ne peut que conclure que les républicains abusent ici de l’analphabétisme politique d’un certain nombre d’Américains — dans un contexte où ces audiences sont moins un processus législatif de confirmation qu’un spectacle électoral mis en scène à moins de trois semaines de la présidentielle du 3 novembre.

Il n’y a pas davantage lieu d’être rassuré d’entendre la juge, clamant son indépendance judiciaire, dire qu’elle ne serait pas le « pion » du président actuel. Elle n’en est pas moins une idéologue, apôtre de l’ancien juge ultraconservateur Antonin Scalia, une femme loin de défendre les positions plus consensuelles qu’il serait utile de cultiver en justice de manière à rétablir le dialogue social aux États-Unis. Le choix de M. Trump, ce président en délire, est forcément mauvais pour la démocratie américaine, mauvais pour l’équilibre des pouvoirs et pour l’autorité législative du Congrès. Renforçant ainsi la majorité de droite à la Cour suprême, il se livre à une manipulation politique et idéologique du système de justice dans des proportions inédites. À 48 ans, Mme Barrett survivra longtemps à M. Trump. Sa nomination est lourde de dangereuses retombées.

Mais c’est également mauvais pour sa réélection dans la mesure où cette nomination, flattant son électorat évangélique, aura surtout galvanisé jusqu’à maintenant l’opposition de l’électorat démocrate. D’abord par la nature de cette nomination, ensuite par le fait antidémocratique qu’elle est imposée à l’électorat à une si brève proximité de la présidentielle. Que M. Trump, soi-disant miraculé de la COVID-19, multiplie les rassemblements dans des États pivots est le signe d’un président en difficulté. Que le vote anticipé et celui par correspondance soient en hausse significative par rapport à 2016 en est un autre.

Les élections américaines sont une affaire compliquée, où les incessantes manœuvres républicaines pour rétrécir l’accès au vote jouent un rôle clé. La nomination de Mme Barrett devrait être entérinée la semaine prochaine par la courte majorité républicaine au Sénat. Après quoi, Trump voudra évidemment s’en servir lors de son débat de jeudi prochain contre Biden. Grand bien lui fasse. Reste qu’il n’élargit pas sa base avec Mme Barrett. Joe Biden, si.

33 commentaires
  • Diane Guay - Abonnée 15 octobre 2020 04 h 18

    Le calcul de Trump et les graines du totalitarisme

    Trump a bien suivi jusqu'à maintenant les leçons de Bannon, le suprémaciste. Il a passé les quatre dernières années à politiser la Justice, le FBI, les différentes fonctions gouvernementales et diplomatiques. Sa destruction de la démocratie s'est étendue jusqu'aux fonctionnements du service postal très utile en période électorale et en temps de pandémie. Il a chassé les scientifiques des postes gouvernementaux. Il a même transformé la Maison Blanche en un lieu de rassemblement partisan. Je souhaiterais comme vous M.Taillefer, qualifier de mauvais calcul la précipitation de M.Trump à choisir une juge idéologue conservatrice ultra conservatrice .

    Mais pourquoi cette empressement de ce destructeur de la démocratie, à nommer une juge idéologue conservatrice, ultra religieuse et éduquée dans une Université religieuse et copinant avec les groupes religieux les plus "secrets et ayant des ambitions d'action poltique."? Pourquoi cette urgence à nommer Madame la Juge avant la prochaine élection avec une précipitation calculée ? Sans notes écrites , ellle a répondu aux questions des Sénateurs avec une habile manipulation discursive ; elle a su d'une manière vaporeuse, presque naïvement se présenter comme une juge qui saurait ne pas laisser ses convictions religieuses interférées dans ses jugements qui reposeraient sur une compréhension légaliste "originale et textuelle " de la Constitution. C'est ainsi qu'elle a réussi à ne pas préciser ses positions face à l'avortement, la fertislisation in vitro, la criminologisation de l'homosexualité et l'invalidation de l'Obamacare.

    Elle a réussi à jouer de sa pureté de jugement sur tous les sujets nommés. La seule question lors de laquelle elle s'est dévoilée dangereuse dans sa complicité avec Trump, est celle portant sur l'ajournement des prochaines élections par la Cour Supême. à la demande de M. Trump dans n'importe laquelle circonstance. Et c'est là qu'elle a glissé dans la complicité du mensonge trumpien.

  • Diane Guay - Abonnée 15 octobre 2020 05 h 01

    La suite....de la duplicité mensongère Trump-Barrett

    Je poursuis sur la réponse de la Juge Barrett à la dure question de l'annulation des prochaines élections par la Cour Suprême à la demande du Président Trump pour cause de fraude électorale. Cette dernière a décrit les étapes de son processus de travail comme juge , alors que la seule réponse aurait dû être: "Non, je ne pourrai pas recevoir la cause ni la juger parce que la Constitution stipule à ce sujet que seul le Congrès peut et doit choisir le temps des Élections, la même date dans tous les États-Unis.

    "Mauvais calcul de Trump" possible mais je dirais encore un mensonge pervers de ce président aux tendances totalitaires. Mensonge auquel a donné prise Mme la Juge , avec une liste descriptive des étapes du travail de juge à la Cour Suprême sur ce jugement sur lequel se prononcer. Encore une déception politique de l'oeuvre de destruction se TRump et ses alliés. Bien habilement les sénateurs démocrates ont utilisé cet exercice d'examen de la juge Barrett contre les républicains dont cette dernière fait partie.

    Le mensonge de Trump auquel a participé Mme Barrett en ne répondant pas : "NON je ne pourrais pas entendre cette cause" est un mensonge de dupes pour changer la réalité dela démocratie telle que pensée par les Pères de la Constitution. Subtile, malhabile manipulation complice des écrits réels de la Constitution pour manipuler la réalité politique et infliger une immense déception à la démocratie . Il y a des mensonges pour altérer la vérité mais il y a aussi des mensonges pour changer la réalité des faits. Et c'est ce à que le Totalitarisme sert par les mensonges fabriqués de ses dictateurs. Trump et ses alliés sont des destructeurs de la Démocratie. Un 'TV Reality Show de destruction de l'édifice démocratique par une droite de complotistes.

    • Louise Melançon - Abonnée 15 octobre 2020 10 h 08

      Ne serait-ce pas le vice-président Pence qui aurait choisi Mme Barrett? Il me semble que le personnage Trump n'a même pas cette capacité d'être machiavelique?

  • Nadia Alexan - Abonnée 15 octobre 2020 05 h 03

    Trump est un lâche sans honneur.

    Trump n'a jamais fait ce qui est honorable. Il a toujours fait ce qui peut avancer ses propres intérêts, jamais le bien public.
    Il n'est pas capable de comprendre la dignité humaine puisqu'il manque lui-même cette qualité d'empathie. C'est un psychopathe sans honneur.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 15 octobre 2020 09 h 54

      Et que dire des républicains qui appuient ce Trump? Eux qui ont reproché à Obama de vouloir faire la même chose.

      ET tous ces évangéliques américains qui appuient ce homme dont les valeurs sont à l'opposé de leur évangile.

  • Yvon Montoya - Inscrit 15 octobre 2020 06 h 23

    Un article convenu qui n’apporte rien de par sa charge si polarisée donc peu objective. J’ai comme l'impression malgré tout et en écoutant les propos de cette futur juge que Trump s’est planté puisqu’elle considère que l’Obama care est la pour rester. J’ajouterai a cela les « etc. » dont vous ne parlez pas. Merci.

  • Michel Lebel - Abonné 15 octobre 2020 07 h 55

    Les idéologies...

    Une observation: l'auteur critique vertement le côté idéologue de la juge Barrett, semblant oublier qu'il témoigne lui-même par ses propos d'une forte idéologie! Cette nomination à la Cour suprême aurait dû être faite après les élections américaines, cela me semble évident par respect pour la démocratie et l'institution judiciaire. Mais un voyou amoral comme Trump ne respecte rien. Quant à la juge Barrett, elle a manqué fortement de jugement en acceptant une nomination dans pareil contexte par un être aussi abject. Quant aux idéologies en elles-mêmes, je ne les aime pas, toujours réductrices et bien souvent trompeuses.

    M.L.

    • Jean-Marc Simard - Abonné 16 octobre 2020 09 h 12

      Et que pensez-vous de votre propre idéologie libéralo-religieuse, Monsieur lebel ???

    • Claude Gélinas - Abonné 16 octobre 2020 09 h 41

      Je souscris à cette opinion de Monsieur Lebel tout en ajoutant que cette nomination, si elle était confirmée, en plus de faire perdre toute crédibilité à cette Cour suprême devenue partisane lui fera perdre son apparence d'impartialité, la juge Barrett refusant de se récuser dans les affaires mettant en cause le Président voyou.
      Déjà acceptée d'être mise en nomination par un Président escoc alors que les électeurs sont dans le processus de votation indique à l'évidence que la juge Barrett a peu de respect pour les institutions.

    • Jacques Légaré - Abonné 16 octobre 2020 11 h 24

      « Dieu n'est pas plus nécessaire pour aimer et pour pleurer que pour juger et pour penser» (Auguste Comte) ».

      C'est rare que je défends un/e catholique. Mais l'intelligence du peuple américain m'y oblige.

      Le catholique John Kennedy n'a rien fait de catholique dans sa présidence...

      Que de juges, au passé conservateur, ont jugé passant outre leur croyance. Et encore plus par-dessus l'intégrisme sévissant dans leur croyance. On en a eu la preuve régulièrement.

      Habileté des juges : ils obéissent moins à leur croyance ou à leur athéisme qu'à ces deux principes que nous a révélés à la télé française un juge de la Cour suprême américaine qui parlait un excellent français :

      1, Le respect de la lettre de la loi quand elle est claire.

      2, Les conséquences sociales, culturelles et politiques d'un jugement. Bref, au-delà du droit, dans la société et la culture du pays à venir.

      Féministe, je ferais confiance à Mme Barrett. Anti-religion, je crains ses futurs jugements car je ne sais si :

      1, Est-elle bigote rigide ?

      2, Indépendante d'esprit comme nos nonnes rebellées contre le Vatican ?

      3, Influençable par les trois juges progressistes restants ?

      4, Agissant parce que la Parole de Dieu, si brillante, si talentueuse, si branchée, si respectueuse de sa créature toute humaine, lui accorde enfin la capacité de penser par elle-même pour une fois en deux millénaire ?

      Doux Jésus, si tu t'étais fait scientifique au lieu de mystique masochiste profond fonçant volontairement et tête baissée dans les bras de tes tortionnaires, tu nous aurais aidés !

      Molière est de mon avis :

      «Le Ciel défend, de vrai, certains contentements;
      Mais on trouve avec lui des accommodements.
      Selon divers besoins, il est une science,
      D'étendre les liens de notre conscience,
      Et de rectifier le mal de l'action
      Avec la pureté de notre intention».