​La question autochtone: coup de barre et coup de balai

Le premier ministre François Legault n’a pas aimé que le chef de l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador (APNQL), Ghislain Picard, lui fasse faux bond à la dernière minute vendredi en refusant de se présenter à une rencontre prévue dans ses bureaux de Montréal.

« Je ne comprends pas à quoi joue le chef Picard », a déclaré, irrité, François Legault en conférence de presse. Un peu plus et il aurait répété la remarque qu’avait faite, lors de l’étude des crédits, sa ministre responsable des Affaires autochtones, Sylvie D’Amours. « J’ai besoin de partenaires. Je n’ai pas besoin d’un quatrième parti d’opposition. »

Ainsi, le premier ministre ne comprend pas Ghislain Picard, ce chef sinueux et malcommode qui agit la plupart du temps comme un empêcheur de tourner en rond. Il ne faut toutefois pas compter sur Sylvie D’Amours pour lui expliquer le personnage et pour anticiper les gestes de son interlocuteur innu. Manifestement, la ministre, qui ne s’est pas distinguée par sa sensibilité et sa compétence, ne comprend pas plus Ghislain Picard que le premier ministre.

François Legault a rappelé qu’une enveloppe de 200 millions (répartie sur cinq ans) avait été réservée pour mettre en œuvre les recommandations de la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics, commission présidée par le juge à la retraite Jacques Viens. À juste titre, il considère qu’il ne peut pas annoncer les mesures qui seront mises en place sans obtenir l’aval des Autochtones, dont le mode de gouvernement est diffus et morcelé. « Je suis un gars de résultats. Je ne suis pas un gars patient », a-t-il dit. Or la patience est sans doute une vertu qu’il aurait avantage à cultiver dans ses relations avec les Autochtones.

Au lendemain de la mort indigne de Joyce Echaquan à l’hôpital de Joliette, Sylvie D’Amours s’est permis de souligner dans un communiqué le premier anniversaire du dépôt du rapport Viens sans même mentionner le tragique événement. Parallèlement le même jour, comme pour faire contraste, le cabinet du premier ministre a donné sa bénédiction au député Ian Lafrenière pour qu’il commente cette mort tragique. Certes, cet ancien policier et porte-parole du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) préside la Commission parlementaire spéciale sur l’exploitation sexuelle des mineurs, mais le lien est, pour le moins, ténu.

De son côté, Sylvie D’Amours semble avoir une propension à multiplier les déclarations maladroites. Commentant le fait que de nombreux chefs autochtones avaient instauré de sévères contrôles de la circulation pour protéger leur communauté de la COVID-19, la ministre, dans une entrevue au Devoir, y était allée d’une pointe d’humour lourdaud : « C’est la première fois que je suis contente qu’il y ait des barricades », avait-elle lancé en s’esclaffant. C’était vingt jours après le démantèlement des dernières barricades à Kahnawake, un dénouement dans lequel elle n’a joué aucun rôle.

Des chefs autochtones relèvent ses maladresses. Surtout, ils notent le peu d’avancement des travaux en vue de la mise en œuvre des 142 recommandations du rapport Viens. On s’est limité à former un comité technique auquel participe l’APNQL, le Grand Conseil des Cris (Eeyou Istchee) et l’association Femmes autochtones du Québec. Ce comité ne s’est réuni qu’à deux reprises.

François Legault s’est plaint vendredi qu’il lui manquait un interlocuteur autochtone « avec un mandat » pour discuter de l’application des recommandations du rapport Viens. Chose certaine, ce ne peut être Ghislain Picard, qui n’exerce pas de pouvoir décisionnel. Le chef de l’APNQL a certes un rôle important à titre de porte-parole politique des nations autochtones, mais ce n’est qu’un porte-parole. Ce sont les Grands Chefs des conseils de chacune des 11 nations autochtones qui sont les véritables interlocuteurs.

La chef de l’opposition officielle, Dominique Anglade, a réclamé la démission de Sylvie D’Amours à la suite du décès de Joyce Echaquan. Elle est toutefois mal placée pour le faire : le gouvernement Couillard, dont elle faisait partie, a enterré un plan d’action, préparé par le gouvernement Marois, pour contrer le racisme et la discrimination envers les Autochtones.

Dans sa déclaration, Ian Lafrenière a souligné le manque de connaissances des Québécois en ce qui a trait à la réalité des Autochtones. « Quand on parle de réconciliation, il faut apprendre à se connaître mutuellement », a-t-il affirmé. C’est dans l’esprit du rapport du juge Viens qui constatait le « mur d’incompréhension » auquel se butaient les Autochtones et l’« absence de sensibilité » à leur endroit. Pour le gouvernement Legault, un coup de barre s’impose. Et un coup de balai.

28 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 5 octobre 2020 02 h 07

    Deux remarques!

    Deux remarques: la première, la ministre d'Amours a amplement démontré son incompétence et doit donc quitter son poste, La seconde, le premier ministre Legault doit absolument apprendre la vertu de la patience dans ses relations avec les autochtones. Cela lui permettrait ainsi de développer une sensibilité à leur égard qu'il ne semble pas avoir. D'apprendre aussi qu'il y a différentes cultures au Québec, pas seulement celles de comptables ou ingénieurs, qui ne voient que bilan, solution et efficacité immédiate...

    M.L.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 6 octobre 2020 07 h 03

      En 1990, Elijah Harper député NPD, seul député autochtone de la législature manitobaine à l'époque, s'est levé devant l'assemblée avec une plume d'aigle à la main et a refusé de ratifier l'accord du lac Meech. Il a servi de pion aux libéraux fédéraux: le Manitoba reniera sa parole. Terre Neuve suivra.

      A l'élection fédérale suivante' il se fera élire au fédéral avec le PLC.

  • Hélène Gervais - Abonnée 5 octobre 2020 06 h 32

    Ce qui a toujours manqué.

    Au sein du gouvernement ce sont des représentants autochtones. Je parle ici de ministres, de députés, qui ont le pouvoir de prendre des décisions.

    • Pierre Rousseau - Abonné 5 octobre 2020 08 h 38

      Effectivement, mais quand il y en a, comme au fédéral, les partis politiques ont tendance à ne pas les écouter, Je pense entre autres à Mme Wilson Raybould, ex ministre de la justice et procureure générale du Canada que le PM Trudeau n'a pas écouté. Il y a eu Romeo Sagansah pour le NPD qui a piloté un projet de loi sur l'intégration de la Déclaration des NU sur les droits des peuples autochtones dans les lois fédérales, projet de loi qui est mort au feuilleton à la fin de la session. Il y a maintenant Mumilaaq Qaqqaq, députée du Nunavut pour le NPD, une jeune femme extraordinaire et dynamique pleine de bonnes idées et qui représente les peuples inuits du pays qu'on écoute toujours pas. Il y enfin Leah Gazan députée de Winnipeg-Centre qui est autochtone et qui est formidable.

    • Cyril Dionne - Abonné 5 octobre 2020 09 h 00

      C'est bien plus que cela Mme Gervais.

      Pardieu, si le gouvernement Legault est dépassé par la crise sanitaire, ne lui demandez pas de composer avec un problème qui date depuis l’origine du Canada. Les chefs autochtones vont venir quémander des argents encore une fois et des pouvoirs sur l’appareil politique québécois, lui qui est assujetti à la dictature fédérale. Les 200 millions ne feront qu’enrichir les chefs d’une institution politique, le conseil des bandes, qui a été imposé par la Couronne britannique d’antan, et rien ne changera. Rien.

      Misère. Dire que l’APNQL a un rôle important à titre de porte-parole politique des nations autochtones en 2020 est tout simplement ridicule. De quels pouvoirs peuvent-ils faire appel lors des négociations? Les territoires dont ils sont les locataires appartiennent à la Couronne. Ils ne génèrent aucune richesse, mais dépendent plutôt de l’aumône des contribuables. Politiquement, il leur ait interdit de former des partis politiques pour faire compétition aux élections dans l’appareil canadien. Alors, ils doivent se joindre aux partis des « blancs » pour faire valoir leur position. Question rhétorique. Combien d’infrastructures gouvernementales, éducatives et scientifiques est-ce que les réserves, ces prisons à ciel ouvert, génèrent-elles?

      L’émancipation passe obligatoirement par la fin de la Loi sur les Indiens, la fin des réserves, cette histoire d’apartheid ségrégationniste et surtout, l’éducation. Ce n’est pas en vivant dans un univers parallèle déconnecté de tout que vous allez arriver à la terre promise de la réconciliation.

      Mes excuse à Martin Luther King en le paraphrasant : « Il est temps de rêver qu'un jour, sur les rouges collines du Manitoba, les fils des anciens métis et les fils des autochtones vaincus par la Couronne britannique pourront s'asseoir ensemble à la table de la fraternité et de réconciliation pour dire tout haut, enfin libres, enfin libres, nous venons vous rejoindre au 21e siècle ».

    • Jean-Yves Arès - Abonné 5 octobre 2020 11 h 52

      Mes avis que les autochtones cherchent à avoir plus de pouvoir que ce que le fait d'avoir deux ou trois députés pourrait leur conférer.

    • Cyril Dionne - Abonné 5 octobre 2020 13 h 39

      Oui M. Arès, deux ou trois députés de service pour satisfaire la saveur du mois. Hier, c'était les noirs.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 6 octobre 2020 10 h 03

      Mme Gervais,

      Il y a eu le déplorable Elijah Harper, député autochtone NPD au Manitoba, dont le Canada anglais se servira, comme triste pion, pour déchirer l'entente du lac Meech, juin 1990.

  • Pierre Rousseau - Abonné 5 octobre 2020 08 h 18

    De la patience!

    La patience, les Autochtones la connaissent et aussi la résilience. C'est un fait qu'on les a dépossédés de leurs territoires puis on a tenté de les éliminer comme peuples. Toutefois, ils ont toujours résisté et revendiqué leurs droits. En 1910 les Nisga'a rencontraient les autorités à Victoria CB pour revendiquer leur territoire ancestral. Ils ne pouvaient aller devant les tribunaux parce que cela leur était interdit en vertu de la loi sur les Indiens mais quand cela fut possible, ils sont allés jusqu'en Cour suprême du Canada et obtenu un jugement sur le titre autochtone en 1973 puis un traité en 2000.

    Par la suite, des séries de commissions d'enquête pendant les décennies 80, 90, 2000 puis 2010. La dernière c'est la Commission Viens dont le rapport a été déposé il y a un an et qui se limite à examiner les rapports entre les Autochtones et les services publics du Québec, donc tout à fait de la compétence de la province. Évidemment, ce qui complique tout c'est le partage des compétences entre le fédéral (sur les Indiens) et celles des provinces (sur le reste). Il n'en reste pas moins que le gouvernement Legault n'a à peu près rien fait pendant un an sur des recommandations qui étaient de sa compétence exclusive, dont les hôpitaux.

    Au Québec, on se souvient de la crise d'Oka qui remonte déjà à 30 ans mais depuis, rien, zilch, nada! Il s'agissait pourtant d'une affaire relativement simple, celle des Mohawks de Kanesatake et de leurs revendications territoriales face à une municipalité qui voulait faire un golf sur un vieux cimetière mohawk. La loi coloniale sur les Indiens complique les choses car elle évacue la gouvernance traditionnelle des peuples autochtones et l'a remplacé par des conseils de bande dépendant entièrement des fonds fédéraux... On blâme les Mohawks pour ne pas se mettre d'accord alors que c'est la loi du pouvoir politique dominant qui rend la situation si difficile. À suivre...

    • Pierre Grandchamp - Abonné 6 octobre 2020 10 h 49

      M. Rousseau,

      En 1982, la constitution sera orpheline du Québec…….et des Autochtones; il y avait 74 députés libéraux fédéraux du Québec,sur 75).D’aileurs, c’est un député autochtone du Manitoba qui déclenchera le rejet de Meech en 1990. Mai Elijah Harper ne sera que la marionnette des libéraux fédéraux. D’ailleurs il quittera le NPD manitobain pour se présenter avec PLC en 1993.

      Supposez que, un jour, les Anglade, Legaut et cie fédéralistes illimitées convainquent le ROC de renégocier l’infâmie de 1982. Cela signifie que, cette fois-là, il faudrait y inclure les Autochtones.Vous avez tout compris :le papier « illégitime »( dixit Cour suprême) est enterré dans une couche de 20 mètres de béton.

  • Bernard LEIFFET - Abonné 5 octobre 2020 08 h 28

    « Se connaître mutuellement », voilà une solution qui devrait devenir une résolution!

    « Savoir mettre de l'eau dans son vin » est une vertu que le PM François Legault et son équipe, maintenant à la tête du gouvernement, ignorent car ils vivent au sein d'une bulle isolée du bien-être des autres citoyens, qu'ils soient Autochtones, Blancs ou Métis! Tout ce qui grenouille chez la CAQ, c'est le réseau interne de communication, faisant fi des informations véhiculées de l'extérieur. Rien n'y fait, ce sont les maîtres des lieux et les autres d'ici, oppositions ou non, n'ont qu'à rester chez eux! Voilà la démocratie telle que la CAQ a voulu mener jusqu'ici, mais voilà que son agenda l'oblige à baisser la tête pour affronter les chefs autochtones!
    Nous savons déjà que faire les choses simplement dépasse le flou indigeste de ce gouvernement aux prises avec la santé, l'éducation, l'environnement, la culture et la langue françaises, et j'en oublie! Oublions les sondages qui datent de l'été pendant le déconfinement général et l'ouverture des commerces qui marchaient rondement, aujourd'hui reviendront nous hanter les confinements et toute la panoplie des stratégies envisagées! L'Action de grâce en famille seulement à la maison nous servira de préambule pour un Noël plus ou moins terne!
    Doit-on se réjouir d'avoir élu un gouvernement aux ambitions démesurées pendant que les coffres sont au bord du gouffre? Avec les minstres de la CAQ dont plusieurs semblent dormir sur place, lelle qui est devenue maintenant fédéraliste, nul doute que l'avenir du Québec est à la croisée des chemins et que les indépendantistes devront travailler durs pour combattre ceux et celles qui ont rejoint le ROC, en ignorant le rôle historique des ancêtres francophones!

  • Pierre Rousseau - Abonné 5 octobre 2020 08 h 31

    De la gouvernance et de l'avenir

    M. Dutrisac mets le doigt sur une réalité, celle de l'APN et le rôle de M. Picard. Il faut savoir que l'APN est lourdement subventionnée par le fédéral et chez les Autochtones il y a beaucoup de résistance envers cet organisme que plusieurs estiment peu représentatif. D'abord l'APN est un groupe de pression composé des chefs de bande à travers le pays. Les conseils de bande ne font généralement pas partie de la gouvernance traditionnelle des peuples autochtones mais une structure imposée par le gouvernement sur les réserves indiennes.

    Or, comme on l'a vu clairement dans l'affaire des Wet'suwet'en, il existe la plupart du temps une gouvernance traditionnelle, quelques fois par des chefs héréditaires ou autres systèmes issus des traditions juridiques de ces nations. Ces organismes « nationaux » s'occupent des territoires revendiqués pas seulement des réserves indiennes. Les Inuits et les Métis ne sont pas membres de l'APN puisqu'ils ne sont pas des Indiens au sens de la loi et n'ont pas de réserves.

    Il est aberrant que le gouvernement Legault et sa ministre des affaires autochtones ne comprennent pas ça. Il faut négocier avec les représentants légitimes de chaque nation et en général ce sont ceux de la gouvernace traditionnelle. Chaque nation détermine qui peut les représenter et M. Picard n'est en fait qu'un facilitateur sans aucun pouvoir de représentation, d'où son hésitation à rencontrer le PM sans la présence des chefs de la nation attikamekw.

    Si on cherche vraiment à amérliorer la situation, on sait qu'il faut restaurer l'autorité autochtone sur ses territoires et ses membres, selon leurs cultures et traditions. Cela s'est fait ailleurs et c'est tout à fait réalisable si on en a une véritable volonté politique, Avant de parler de réconciliation, il faut décoloniser et c'est le défi qui se pose pour les gouvernements qui agissent encore et toujours en colonialistes. Tout comme les Québécois, les peupls autochtones peuvent très bien se gouverner.

    • Guy Beausoleil - Abonné 5 octobre 2020 14 h 32

      La gouvernance légitime? En sommes-nous bien sur M.Rousseau. On a vu des contestations elles aussi légitimes au cours de la dernière année dans les communautés. Il y a un défi de représentativité actuellement avec la gouvernance autochtone. La démocratie est une autre "tradition" qui a fait ses preuves ici et ailleurs dans le monde et ce n'est pas parce qu'elle est issue du colonialisme qu'il faut pour autant la rejeter.