Le bal des stigmatisés

La gestion d’une pandémie est une science très inexacte, ainsi qu’on peut le constater à chacun des points de presse tenus depuis le début de cette deuxième phase de mise en veilleuse de la société, les incohérences s’additionnant de jour en jour. Qui véritablement peut dire qu’il s’y retrouve dans le train de mesures imposées pour stopper la deuxième vague ? Quel embrouillamini ! Des évidences planent au-dessus de la confusion des mesures : la capacité des hôpitaux continue d’être le guide suprême de l’action politique et certaines économies semblent peser plus lourd dans la balance que d’autres.

Les discours politiques ont contribué à créer cet automne une nouvelle famille de stigmatisés : cette fois, ce sont les jeunes qu’on a pointés comme vils vecteurs de transmission de la maladie, incapables apparemment de résister à l’appel d’un party, d’une accolade ou d’une séance d’études intensive avec les copains. Le bal des stigmatisés reprend sa cadence, avec tout ce que cela entraîne de nuisibles et dévastateurs effets dans la sociologie des groupes touchés. Au printemps, c’était les aînés. Vulnérables, chancelants, fragiles, à quelle étiquette de profil chambranlant ne les a-t-on pas associés, faisant de ces citoyens du troisième âge des reclus littéralement privés de sortie pendant des semaines ?

On a fait grand cas de l’importance de garder les écoles ouvertes pour ne pas vivre une catastrophe éducative et sociale. C’était nécessaire. La santé mentale et l’importance du cercle social ont semblé constituer des arguments de taille pour que les établissements primaires et secondaires demeurent ouverts, tous les parents ayant compris que le prix à payer était la cohabitation avec le risque. Cette nouvelle normalité faite d’interdits et de permissions répond carrément à un quadrillage coûts bénéfices.

En interdisant aux jeunes toute forme de socialisation hors des murs de l’école, du cégep, de l’université, on ajoute l’isolement à la stigmatisation. Le décret déposé cette semaine paralyse et étouffe. On aurait tort de ne pas craindre les conséquences graves que cet enfermement pourra provoquer. Une enquête dévoilée cette semaine par des chercheurs de l’Université de Sherbrooke et portant sur les conséquences psychosociales de la pandémie évoque clairement une « deuxième catastrophe » au Québec en raison des sentiments d’anxiété et de dépression engendrés par les aléas de la pandémie. Sans grande surprise, 37 % des jeunes adultes de 18 à 24 ans rapportent des symptômes anxieux et dépressifs, et cette même génération compte parmi les groupes souffrant le plus de stigmatisation.

Dans un reportage publié cette semaine dans Le Devoir sur le chassé-croisé pandémie et santé mentale, une jeune femme de 23 ans se confiait à notre journaliste. « À quoi ressemble le futur pour notre génération ? Une vie sous une pandémie mondiale. Une vie sous les changements climatiques. Une vie sous d’énormes problèmes financiers. On est dans le noir. On est dans un trou sans espoir d’en sortir. »

Dans la première vague du printemps, nombre de personnes âgées ont subi une détérioration de leur état, voire sont décédées, des suites néfastes sur leur santé de l’isolement et de la solitude — atteintes au système immunitaire, aux habiletés cognitives et aux capacités physiques. Des gens racontent avoir vu leurs proches décliner au gré des interdictions de contacts.

Ces considérations intangibles relevant des maux de l’âme pèsent peut-être moins lourd dans l’équation gouvernementale que des industries en péril quand vient l’heure des choix, mais elles devraient s’inscrire pourtant au cœur des décisions. Il y va de l’avenir d’une génération.

3 commentaires
  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 3 octobre 2020 07 h 16

    Les vieux ? Stigmatisés ?

    Curieuse idée de suggérer que les personnes âgées auraient été dénoncées, critiquées publiquement en raison de leur malencontreuse vieillesse ou de conduites qu'on aurait jugées moralement condamnables ou répréhensibles (paraphrase de la définition du Larousse) le printemps dernier.

    • Marc Therrien - Abonné 3 octobre 2020 10 h 42

      En effet, pour ce qui est des personnes âgées, il serait plus exact de dire qu’elles ont été ciblées, c’est-à-dire identifiées comme le groupe vulnérable à protéger pour lequel toutes les précautions devaient être prises et tous les efforts de protection et les sacrifices qui s’ensuivaient devaient être faits tant qu’elles continuaient à mourir. Rendu là, je ne sais pas s’il est plus confortable d’être ciblé que stigmatisé.

      Marc Therrien

  • François Beaulé - Inscrit 3 octobre 2020 08 h 38

    Il faut changer de stratégie

    Vivre avec le coronavirus, en croyant pouvoir maintenir le nombre de nouvelles infections à un niveau gérable par le système de santé, est un exercice difficile. C'est vrai dans la plupart des pays occidentaux. Et, au Québec, le manque d'infirmières et de préposées rend la chose périlleuse. La moindre augmentation des hospitalisations covidiennes perturbe les hôpitaux et fait allonger démesurément les listes d'attente pour les chirurgies. Les vagues se succèdent et empêchent de trouver une stabilité des activités et des relations humaines. Frustrations, anxiété, tristesse, désarroi, coûts sociaux et économiques, dette publique s'aggravent.

    Au contraire, des pays comme la Chine et la Nouvelle-Zélande et des provinces canadiennes ont réussi à éradiquer le virus sur leur territoire. Cela implique des contraintes et de la discipline. Mais, après quelque temps, la vie dans ces pays redevient presque normale. Les citoyens retrouvent une plus grande liberté qu'ici. Actuellement, les Chinois sont plus libres que les Québécois.

    Il faut se donner, au Québec et au Canada, un objectif de zéro nouveau cas, il faut en faire un projet collectif.