Séance de torture mentale

Débattre avec Donald Trump, c’est comme affronter « un chimpanzé armé d’une mitraillette ». Dixit Lis Smith, stratège démocrate citée par le New York Times. Et c’est ainsi que le président Trump, dans le rôle du mâle dominant dont on se doutait bien qu’il s’attaquerait à Joe Biden sans vergogne, s’en est pris à lui, mardi soir, avec un mépris et une déraison décuplés, tout à l’obsession de le faire passer pour une marionnette — sénile — de la « gauche radicale » du Parti démocrate. Ce qui n’aura sans doute servi, d’un côté, qu’à rameuter sa base et, de l’autre, qu’à convaincre un peu plus l’électorat démocrate, et plus précisément l’électorat féminin dit des banlieues, de l’urgence de le renverser le 3 novembre prochain.

Pour bien des Américains, ce premier de trois débats présidentiels, « le pire jamais tenu », ont jugé nombre de commentateurs, aura été comme une séance de torture mentale, leur renvoyant la réalité imparable d’une vie politique paralysée par sa polarisation et aujourd’hui dominée par un homme qui — il l’a encore fait savoir haut et fort, mardi, en refusant de désavouer le suprémacisme blanc et de s’engager à quitter la présidence sans faire de bruit s’il perd l’élection — est prêt à semer la confusion, sinon même la terreur, pour conserver le pouvoir.

C’est un débat qui a confirmé que l’après-3 novembre sera compliqué et tendu. Dangereusement tendu. À la peine dans les sondages, et dans un contexte où la majorité des électeurs se sont déjà fait une tête, M. Trump, fort en gueule et menteur impénitent, a refait mardi soir la preuve de cette dangerosité. Il a donné un aberrant coup de chapeau à la milice d’extrême droite des Proud Boys (« Mettez-vous en retrait et tenez-vous prêts », a-t-il lancé) dont les membres ravis se sont empressés de célébrer cette reconnaissance sur les réseaux sociaux. Il a approuvé le projet alarmant de faire patrouiller dans les bureaux de vote par des « groupes de surveillance » républicains. Et il s’est livré à une diatribe, truffée d’allégations de fraude, contre le vote par correspondance, annonçant par avance qu’il aura recours aux tribunaux si les urnes lui résistent.

Cela étant dit, c’est fou comme cette présidence éclaire des réalités sur lesquelles la société américaine et ses dirigeants, y compris ce politicien professionnel qu’est Joe Biden, font l’impasse depuis trop longtemps. Réalité du racisme systémique dont l’élection de M. Trump en 2016 est un symptôme probant. Réalité de l’injustice fiscale et économique, elle aussi systémique, mise en lumière par les révélations du NYT voulant que ce richard endetté n’ait payé que 750 $ en impôts fédéraux en 2016 et 2017 et qu’il n’en ait payé aucun pour 10 des 15 années précédentes — réalité d’autant plus choquante que la classe politique étant incapable de faire consensus autour d’un plan de secours économique, la pandémie de coronavirus est en train de faire chavirer dans la pauvreté des dizaines de millions d’Américains.

En avance dans les sondages, l’« empathique » M. Biden aura pu se contenter de faire contraste et de tenir son bout autant que possible. S’il faut évidemment souhaiter son élection, Joe Biden n’en reste pas moins un candidat peu inspirant dans les circonstances. En lui, les démocrates ont fait le choix d’une candidature très, trop prudente. À 77 ans, il est un politicien d’une autre époque à qui il ne suffira pas d’être empathique s’il parvient à la Maison-Blanche, s’agissant de s’attaquer aux urgents chantiers de réforme en santé, en économie et en relations raciales. S’agissant de donner à la gauche démocrate voix au chapitre et de surmonter le dialogue de sourds qui s’est installé aux États-Unis.

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