Bâtir un Canada fort

Le discours du Trône renforce les visées centralisatrices du gouvernement Trudeau, tout comme son positionnement résolument à gauche, en s’appuyant sur les défis que présente la pandémie et sur l’absolue nécessité pour l’État d’intervenir dans les circonstances.

Comme nous l’avons déjà écrit, nous assistons à l’émergence d’une forme de fédéralisme pandémique. C’est une occasion pour le gouvernement fédéral d’accroître son action en faisant peu de cas des compétences des provinces. « Les six derniers mois ont dévoilé les lacunes fondamentales de notre société », affirme le discours du Trône et ce serait au gouvernement fédéral d’y remédier. La pandémie sert de prétexte pour « créer un Canada plus fort », pour « rebâtir en mieux ».

Ainsi, le gouvernement Trudeau imposera de « nouvelles normes nationales » pour les soins de longue durée. Il a le beau rôle compte tenu de l’hécatombe survenue dans les CHSLD et les résidences privées de personnes âgées au Québec, mais aussi en Ontario, qui a connu sa part d’éclosions mortifères dans ces établissements. C’est encore vague, mais Ottawa entend aussi aider les personnes âgées à vivre chez elles le plus longtemps possible. Il se mêlera aussi de l’accès à un médecin de famille, où le Québec fait mauvaise figure. À peine le discours du Trône prononcé, le premier ministre François Legault exprimait sa déception, répétant que la santé est une compétence exclusive du Québec. Sans surprise, le discours ne souffle mot sur une hausse possible du transfert canadien en santé que le Conseil de la fédération a réclamée.

En raison de la pandémie, des Canadiens mis à pied ont perdu leur assurance médicaments. C’est un « moment bien choisi » pour le gouvernement Trudeau pour « accélérer les étapes » en vue de mettre sur pied un régime universel d’assurance médicaments pancanadien alors que le Québec a déjà le sien. Promesse coûteuse s’il en est, la création d’un système de garderies d’un océan à l’autre, incluant un service de garde à l’école ; le gouvernement québécois s’attendra à recevoir un chèque sans condition.

Autre champ où le Québec défend ses compétences, le logement social : Ottawa entend bonifier sa stratégie pour financer des organisations à but non lucratif et des coopératives d’habitation. Il promet de faire le « plus grand investissement de l’histoire canadienne en formation des travailleurs », un domaine dont se charge le gouvernement québécois, qui voudra demeurer le maître d’œuvre.

Le gouvernement Trudeau a des visées également sur l’administration de la justice, une responsabilité des provinces, afin d’améliorer le traitement réservé aux Noirs et aux Autochtones. Il compte aussi s’entendre avec les municipalités pour accroître le nombre de parcs urbains. Et il revient avec sa promesse de planter 2 milliards d’arbres, dont on ne sait où il les mettra. Il créera une Agence canadienne de la gestion de l’eau, un domaine qui relève essentiellement des provinces et des municipalités.

Le discours du Trône confirme l’abolition de la Prestation canadienne d’urgence (PCU), ce qui ne déplaira pas aux entreprises qui déplorent qu’elle les prive de main-d’œuvre. Un régime amélioré d’assurance-emploi, ce qui s’imposait, prendra la relève. La subvention salariale d’urgence est prolongée jusqu’à l’été prochain et sera adaptée aux besoins. Ottawa continuera à dépenser ce qu’il faut pour soutenir l’activité économique. C’est son rôle.

Le discours du budget énonce que « la pierre angulaire » de la relance économique — le gouvernement Trudeau ambitionne de créer un million d’emplois — reposera sur la lutte contre les changements climatiques avec des cibles encore plus exigeantes pour 2030 et un objectif de zéro émission pour 2050. Pour un État pétrolier, il y a loin de la coupe aux lèvres.

« L’heure n’est pas à l’austérité », déclare le gouvernement libéral. Cela va de soi. D’aucuns s’attendaient toutefois à ce que Justin Trudeau tempère l’enthousiasme dépensier qu’il avait manifesté en août, au moment d’annoncer la prorogation de la Chambre. Ce n’est pas le cas. Il s’est campé résolument à gauche, ce qui, sur le plan électoral, n’est pas un mauvais calcul. Le discours du Trône énumère tellement de nouveaux programmes, mesures et engagements, sans qu’on en précise l’échéancier d’ailleurs, qu’il pourrait faire office de plateforme électorale pour un prochain mandat.

On nous promet cet automne une mise à jour économique qui contiendra des projections pour les cinq prochaines années. Le gouvernement Trudeau compte sur de faibles taux d’intérêt pour « les décennies à venir ».

Il faut croire que le grand bouleversement causé par la pandémie aurait ouvert d’infinies possibilités pour changer profondément le pays. Balayé, le monde ancien où une prudente gestion des finances publiques était une vertu.

24 commentaires
  • Léonce Naud - Abonné 24 septembre 2020 06 h 26

    Le Canada, futur pays unitaire (Jean-Paul L’Allier, 2004)

    « La haute fonction publique fédérale est en train de transformer le Canada en pays unitaire et a déjà signé l’arrêt de mort des provinces.» C’est l’analyse que fait le maire de Québec, Jean-Paul L’Allier, observateur de la scène politique depuis plus de 35 ans, à l’occasion d’une entrevue bilan avec Le Soleil. « Pendant que les gens taponnent pour essayer de dire comment est-ce que pourrait fonctionner la fédération, les penseurs administratifs fédéraux travaillent à créer un pays unitaire, soit carrément la disparition virtuelle des provinces d’ici 20 ans, estime le maire de Québec. Les pouvoirs sont à Ottawa. L’extérieur va rester, mais le cœur va être mort. »

    « Les 150 fonctionnaires du Conseil privé, héritiers de Chrétien et de Trudeau, ont comme mission, dit Jean-Paul L’Allier, de construire un pays, pas un pays avec des morceaux. Né confédération, le Canada a été transformé en fédération et file vers l’unitarisme avec de la déconcentration, dit le maire. « Ce pays-là est en train de se transformer en profondeur pour devenir un pays unitaire et il le fait parce qu’il est convaincu que les mouvements sécessionnistes du Québec et de l’ouest ne sont pas capables de contrer çà », croit M. L’Allier.

    « À moins que le Parti québécois ne dise rapidement ce qu’il veut faire avec l’indépendance, rien ne pourra inverser la vapeur », estime le maire de Québec. « Le gros défi du PQ, c’est de nous dire en quoi le chambardement qu’il nous propose est porteur de développement moderne. Il peut arriver à le faire, il peut arriver à nous proposer un pays différent, mais à date, ce n’est pas sur la table. »

    Source : Isabelle Mathieu, entrevue bilan avec Jean-Paul L'Allier, Maire de Québec, Le Soleil, 22 décembre 2004.

    • Claude Bariteau - Abonné 24 septembre 2020 09 h 44

      M. Naud, MERCI DU RAPPEL.

      Le PQ fut déconstruit par le tandem Bouchard-Landry en imaginant le Québec souverain dans une union canadienne à l'européenne. Ce fut le début de sa débandade. Mme Marois a pesé sur l’accélérateur implanté par le PLQ et l’ADQ. La CAQ, avec Legault, s’est donné pour mission de faire du Québec l’affaire du monde des affaires dans le Canada devenu un État post-national de communautés et d’ayants droit tel un empire avec un empereur en herbe qui décaisse et « redécaisse » avec des ballons gonflés à l’hélium.

      Aujourd’hui, le PQ a mis l’indépendance comme cible et des points d’interrogation sur la gestion provinciale. Or, les débats entre les prétendants à sa direction n’ont aucunement précisé ce que serait le pays du Québec, ni la place que les futurs citoyens et les futures citoyennes y occuperont pour le construire. Pire, au dernier débat, que j’ai suivi, ils débattaient de gestion provinciale.

      M. L’Allier a tracé les grandes lignes d’un contenu de pays à préciser si ce parti entend faire l‘indépendance en dotant, en créant en priorité l’État indépendant du Québec. C’est ce qui est devenu l’affaire la plus urgente qui soit parce que le PM Legault continuera à marcher de reculons en cherchant des votes pour poursuivre son action visant à enrichir les gens d’affaire de sa garde rapprochée.

    • Françoise Maertens - Abonnée 24 septembre 2020 09 h 51

      Je viens de constater qu'on ne peut plus mettre "J'aime" sans passer par Facebook??? Alors en direct : J'aime votre commentaire ... qui me révolte de par l'attitude de Trudeau fils et de par la perte de pouvoir des provinces!!!!

    • Nadia Alexan - Abonnée 24 septembre 2020 12 h 19

      Je ne penserais pas que le but des dépenses fédérales est la centralisation. Après des années d’austérité et de coupes budgétaires, le temps est venu pour dépanner les citoyens/citoyennes en temps de pandémie. L’on ne s’offusque jamais quand il s’agit de verser des subventions faramineuses aux grandes entreprises privées, mais l’on grimpe les rideaux quand il s’agit de dépenser l’argent des contribuables sur les contribuables! Le temps est venu pour que les GAFAM et les milliardaires de ce monde paient leur juste part d’impôt au lieu de cacher leurs profits du fisc dans les paradis fiscaux.

    • Jacques Patenaude - Abonné 25 septembre 2020 09 h 09

      @ Françoise Maertens

      Depuis que Mme Nicolas nous l'a rappelée dans une chronique il y a beaucoup moins de « j'aime » associé aux commentaires et ça n'enlève rien à la qualité du débat. Ce serait une bonne idée si le Devoir l'enlevait et le remplaçait par un simple bouton maison "j'approuve". En attendant votre idée de le souligner par une simple réponse concise est une bonne idée. Boycottons le "J'aime" et remplaçons le par un "J'approuve" en réponse

  • Claude Bariteau - Abonné 24 septembre 2020 06 h 36

    Le PM Trudeau-fils joue son va-tout. Après ce discours du trône, il ne peut que répéter le « just watch me » de son père. C'est ce qu'il entend faire avec l'aile centralisatrice du PLC qu'ont incarné autant son père que le PM Chrétien.

    Les deux ont partagé la même vision de ce pays. Sa mise en place impliquait l'éradication du décor des projets de souveraineté du Québec, car, au final, ils auraient changé ce pays et fait en sorte qu’ils auraient perdu leur ascendant sur le PLC et le Canada en laminant les assises québécoises de ce parti.

    Votre analyse révèle que le PM actuel entend finaliser leur job de bras en accentuant la centralisation et l'endettement sous le prétexte que la pandémie, aussi l'environnement, forceraient cette centralisation pour le bien-être des communautés et des ayants droit.

    Du coup, le PM Legault et la CAQ deviennent hors contexte avec leurs mesures provinciales. Ils n’ont dorénavant d'espace que des lamentations d'usage au moment où le peuple québécois découvre comme jamais les effets directs du « tataouinage » après la défaite de 1995.

    Les prochaines années s’annoncent décisives.

    • Gilles Gagné - Abonné 24 septembre 2020 08 h 28

      Les prochaines années concrétiseront notre assimilation, le plq a fait la basse besogne et Trudeau la termine sur la carte de crédit avec l'abrutissement d'une majorité québécoise.

  • Pierre Rousseau - Abonné 24 septembre 2020 08 h 04

    Hein ?

    À ce que je sache, je paie toujours des impôts fédéraux à Ottawa et c'est de mon argent dont il s'agit ici. Or, M. Legault déchire sa chemise sur les intrusions du fédéral dans des champs provinciaux et c'est vrai. Sauf que son gouvernement et ses prédécesseurs sont incapables de gérer la santé d'une manière acceptable et il arrive un moment où quelqu'un doit réagir et hier c'était le fédéral qui promet de s'occuper de la santé avec mes impôts. Je suis un des 600 000 Québécois sans médecin de famille, sans dépistage de cancer et dont un parent est dans une résidence pour personnes âgées qui heureusement ne la traite pas comme du bétail mais qui subit les contrecoups d'un système de santé de brousse.

    Ce n'est pas d'hier que les problèmes du système de santé pourrissent et aucun politicien ne semble intéressé à régler le problème, au contraire, ils ont la fâcheuse tendance à mettre de l'huile sur le feu ou encore de favoriser leurs amis médecins (hein Dr. Barrette). Alors que le fédéral intervienne avec mes impôts c'est surtout pour sauver les meubles, voire sauver des vies que la province a abandonnées.

    Du côté de la justice, euh, c'est un champ partagé et il ne faut pas oublier que le droit « criminel » (pénal) est de compétence fédérale et les juges des cours supérieurs sont nommés par le fédéral. De plus, en vertu de la constitution, les Premières Nations, les Inuits et les Métis sont de compétence fédérale. Les provinces sont compétentes sur l'administration de la justice et le droit civil. D'ailleurs le Québec a une panoplie de recommandations des commissions Coutu et Viens en matière autochtone et le gouvernement provincial les a en grande partie ignorées. Alors l'intérêt du fédéral pour cette question est bienvenue pour qu'enfin on se penche sur cette crise qui constutue une violation flagrante des droits humains et qui est un œil au beurre noir pour le Canada.

    • Claude Bariteau - Abonné 24 septembre 2020 11 h 12

      Il vous manque quelques informations stratégiques.

      Le gouvernement du Canada s'est engagé à financer à 50% les services de santé sous Trudeau-père. Après, il a coupé année après année pour n'en financer que 21% aujourd'hui. En d'autres termes, il a utilisé vos impôts et les miens pour les investir ailleurs et forcer le Québec à hausser sa part en santé avec pour incidence des déterriorations en éducation et dans les infrastructures. Aujourd'hui, après avoir forcé le Québec à jouer son jeu, il annonce qu'il mettra de l'ordre. Dans quoi ? Dans le gâchis qu'il a engendré. Pourquoi ? Pour faire des ayants droits des personnes qui aduleront l'empereur Trudeau-fils au dessus des lois dans le Canada poast-national de son papa.

      Franchement !!!

    • Pierre Fortin - Abonné 24 septembre 2020 19 h 08

      Monsieur Rousseau,

      Il y a pourtant un éléphant dans la pièce qu'on n'arrive pas à nommer. Les ravages dans le financement de la santé sont bien le fait de gouvernements libéraux fédéraux antérieurs, au point où nos services de santé n'arrivent plus à fournir le minimum essentiel; le débordement du système depuis mars-avril en est la plus évidente et la plus lugubre illustration.

      Le même parti qui savait couper dans l'essentiel sanitaire, de 50% à 21%, s'amène aujourd'hui en prétendant le sauver. Si notre système de santé était une corporation, on pourrait croire que le fédéral se comporte, avec son discours d'hier, en investisseur qui tente d'en prendre le contrôle par une OPA agressive. La tradition constitutionnelle fait en sorte que ce sont les provinces qui disposent du pouvoir exécutif et effectif du système de santé, éprouvé mais insuffisamment doté, alors que le fédéral n'en a aucun. En quoi ne seraient-elles pas en autorité pour en gérer les performances ?

      Ce nouvel assaut du fédéral contre l'ordre constitutionnel est en soi un Cassus belli qui peut justifier sans gêne l'ouverture de discussions et de révisions consitutionnelles. Le transfert canadien en santé devrait-il être constitutionnalisé pour qu'on sorte enfin de cet entêtement sans fin ? Il faudrait logiquement se poser la question.

      À la Nef des fous, je préfère Federico Fellini : " E la nave va ".

    • Jacques Patenaude - Abonné 25 septembre 2020 09 h 36

      @ Rousseau
      Vous avez raison de dire que la réforme Coulliard-Barette a empirée les choses. Principalement en créant une super structure contrôlée par le haut. Cette réforme centralisait le pouvoir entre les mains du ministre de la santé et en éliminait les instances de contrôle locaux. Ces lourdes bureaucraties centrées sur les hôpitaux ont finie par éliminer toute direction locale dans les CHSLD et dans les CLSC. Dites-moi en quoi ajouter un pallier supplémentaire fédéral encore plus éloignée de la réalité vécue localement serait une avancée?

  • Robert Bernier - Abonné 24 septembre 2020 08 h 39

    S'acheter un job avec l'argent des autres

    Vous écrivez: "D’aucuns s’attendaient toutefois à ce Justin Trudeau tempère l’enthousiasme dépensier qu’il avait manifesté en août, au moment d’annoncer la prorogation de la Chambre. Ce n’est pas le cas. Il s’est campé résolument à gauche, ce qui sur le plan électoral n’est pas un mauvais calcul. " Pas un mauvais calcul en effet pour déjouer, encore une fois, le NPD et s'acheter un autre 4 ans de visibilité personnelle tant par rapport à l'establishment économique canadien qu'à l'échelle internationale. Il faut qu'il le fasse lui-même puisque WE Charity l'a déserté. Rien de plus facile que de dépenser l'argent des autres.

    En passant, vous écrivez aussi "Un régime amélioré d’assurance-emploi, ce qui s’imposait, prendra la relève." Avec l'argent des autres encore une fois, celui des employeurs et des travailleurs. On ne mentionne nulle part comment le gouvernement canadien, qui ne verse pas un sou dans la caisse de l'assurance-emploi, a obtenu le OK des employeurs et des travailleurs qui devront, eux, augmenter leur contribution.

    • Robert Bernier - Abonné 24 septembre 2020 14 h 41

      J'écrivais "On ne mentionne nulle part comment le gouvernement canadien, qui ne verse pas un sou dans la caisse de l'assurance-emploi, a obtenu le OK des employeurs et des travailleurs qui devront, eux, augmenter leur contribution." Mas j'aurais dû ajouter: À moins que ce ne soit en remboursant les milliards que les gouvernements successifs sont accusés d'avoir volés dans ladite caisse.

  • Bernard Plante - Abonné 24 septembre 2020 09 h 19

    À gauche en théorie, à droite en réalité

    "Le discours du Trône renforce les visées centralisatrices du gouvernement Trudeau, tout comme son positionnement résolument à gauche."

    Positionnement à gauche dans le discours, à droite ensuite dans la réalité. Donner l'impression d'être à gauche pour attirer les votes et cacher ses ambitions de faire avancer la droite pétrolière, comme il l'a si bien fait durant la pandémie pendant que tout le monde regardait ailleurs en relançant en accéléré le projet de pipeline contesté par les Autochtones en Colombie-Britannique, en annulant les évaluations environnementales et en permettant l'exploitation pétrolière en mer dans des zones supposément protégées. Vraiment très à gauche ce Trudeau!

    Trudeau a gagné sa première élection avec ce mensonge classique. Il nous rejoue simplement la même cassette en espérant le même résultat. Naïfs un jour, naïfs toujours?