De quelle couleur, la relance?

Les feux dévastateurs qui embrasent l’Ouest américain et couvrent le ciel de Vancouver au point de forcer les gens à rester chez eux sont une autre manifestation du réchauffement climatique. M. Trump et ses amis climatosceptiques refusent de faire le lien, mais la plupart des scientifiques sérieux nous préviennent depuis des années que le problème ira en s’intensifiant.

Ce constat ne peut pas faire autrement que de forcer les gouvernements responsables à accélérer le pas dans la lutte contre le réchauffement climatique.

En annonçant la prorogation du Parlement le mois dernier, le premier ministre Justin Trudeau a fait part de son intention de placer la « relance verte » au cœur du discours du Trône qui marquera le début d’une nouvelle session, mercredi prochain. Depuis ce temps, les rumeurs vont bon train, la plupart alimentées par des fuites qui ont parfois l’allure de ballons d’essai.

C’est ainsi qu’on apprenait de la chaîne Global que le gouvernement préparait un plan de « relance verte » de plus de 100 milliards accordant la priorité aux mesures incitatives de production d’énergie renouvelable (solaire, éolien, etc.) et d’achat de véhicules électriques. Une autre de ces rumeurs parle de réglementation plus stricte et d’une surcharge de quelque 350 $ la tonne de CO2 qui serait imposée à l’industrie, en sus de la taxe sur le carbone qui doit atteindre 50 $ la tonne d’ici 2022, mais que les libéraux ont promis de ne pas augmenter par la suite.

Le Québec n’a pas adopté cette taxe, lui préférant le système de plafonnement et d’échange de droits d’émission, mais les sommes en jeu et les résultats escomptés sont semblables. Quant aux nouvelles charges fédérales qui seraient imposées à l’industrie, elles devraient s’appliquer partout, à moins d’entente avec les provinces. Malheureusement, il semble que certains secteurs, tel celui des cimenteries pourtant grandes émettrices de GES, ne soient pas touchés.

Rappelons qu’une analyse du Directeur parlementaire du budget publiée l’an dernier concluait que la taxe carbone de 50 $ la tonne qui entre en vigueur progressivement ajouterait tout au plus 11,5 ¢ au litre d’essence d’ici 2022, soit une augmentation bien insuffisante pour inciter les consommateurs à changer leurs habitudes. En fait, estimait le DPB, il faudrait doubler cette taxe pour réduire les émissions de 30 % d’ici 2030 par rapport à 2005, ce à quoi le Canada s’est engagé en signant l’Accord de Paris.

Malheureusement, à cause de la deuxième vague de la pandémie qui commence à déferler sur le pays, il semble que l’environnement sera relégué au rang de mesures de relance parmi d’autres dans le discours du Trône, derrière les mesures sanitaires et les réformes sociales.

Toujours selon les fuites qui ont trouvé écho dans les médias, il semble que les libéraux craignent d’être accusés de profiter de la deuxième vague de la pandémie pour « enfoncer » leurs priorités environnementales dans la gorge des Canadiens. Or, n’est-ce pas précisément parce que le pétrole est en crise et son prix très peu élevé qu’il faut en profiter pour augmenter les taxes si on veut changer les habitudes et réduire la consommation ?

Est-ce une simple question de message ou bien M. Trudeau a-t-il vraiment l’intention, encore une fois, de reléguer la lutte contre le réchauffement au dernier rang de ses priorités ?

Bien sûr, l’opposition serait féroce, tant de la part des amateurs de camions que de la part des provinces qui tirent une large fraction de leurs revenus de l’exploitation pétrolière. On pense évidemment à l’Alberta et à la Saskatchewan, mais n’oublions pas Terre-Neuve, où la multinationale Husky Energy inc. menace d’arrêter la construction de la plateforme West White Rose en haute mer si les gouvernements n’investissent pas pour poursuivre les travaux. Comme pour le pipeline Trans Mountain, voilà Justin Trudeau pris entre l’arbre et l’écorce, une position peu confortable d’où il semblait bien décidé à se tirer il y a à peine quelques semaines.

Husky Energy n’est pas la seule à revoir son programme d’investissements à la lumière de la crise qui frappe le secteur des hydrocarbures depuis 2014. Aux États-Unis, plusieurs exploitants du pétrole de schiste ont rendu les armes, et le pire reste à venir. Lundi, la multinationale britannique BP a présenté trois scénarios probables pour les prochaines années, aucun ne prévoyant de hausse de la demande à l’horizon 2050. Or, cela n’empêche pas les provinces productrices canadiennes de continuer de miser sur une hausse importante de la demande au cours des prochaines années et de critiquer toute mesure d’ordre réglementaire ou fiscale qui nuirait à l’exploitation et au transport du pétrole de l’Ouest.

À quelques jours du discours du Trône, répétons ensemble : que le vrai Trudeau se lève !

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