Vigilance hors campus

Bien qu’on ne puisse se fier entièrement au comportement de la COVID-19 aux États-Unis comme un prélude fiable de ce qui nous attend, certains signaux donnent le frisson. Ainsi, les dirigeants d’universités et de collèges ont sûrement noté les nombreux foyers d’éclosion du coronavirus qui se multiplient autour des campus américains, et ce, même si les établissements s’adonnent pour la plupart à la pratique d’un enseignement hybride, un pied dans la salle de classe, l’autre dans le confort de la maison, devant un écran.

Une analyse exhaustive réalisée la semaine dernière par le New York Times a montré qu’en l’espace d’une petite semaine, les universités et collèges américains ont enregistré quelque 36 000 cas supplémentaires de COVID-19, pour un total de 88 000 depuis le début de la pandémie. Plus près de nous, on a vu une des régions les plus épargnées par la première vague, le Bas-Saint-Laurent, devenir, avec la Montérégie et Montréal, une des zones que la Santé publique surveille désormais avec plus d’attention. Pourquoi ? En raison d’éclosions associées à la vie des campus de collèges.

Les paramètres de la rentrée sont limpides. Partout sur la planète, les établissements scolaires quels qu’ils soient ont à composer avec un délicat équilibre à maintenir entre des contraintes d’espace physique, les ressources humaines et technologiques disponibles et l’espoir de créer un environnement favorisant le plus possible la réussite, le tout guidé par les exigences sanitaires. Partout où on a pu, dans les universités et les cégeps, le « présentiel » a été favorisé au nom d’autres équilibres essentiels : celui de l’esprit et de la réussite. Tous les enseignements virtuels du monde ne remplaceront jamais en équation parfaite l’efficacité d’une relation pédagogique humaine, bien que cela soit sujet à débat.

La pandémie, dont la pointe d’une deuxième vague n’est plus une hypothèse mais commence à se concrétiser au Québec — la hausse des nouveaux cas dévoilée dimanche est montée à 279 —, se joue désormais avec de nouveaux impondérables dans le champ de ce que l’on pourrait nommer l’intangible : d’abord, une durée dans le temps qui use non seulement les nerfs, mais aussi l’acuité face aux mesures d’urgence, érodant au passage la vigilance pourtant toujours nécessaire ; ensuite, le besoin de l’humain de retrouver un semblant de vie sociale, avec les contacts que cela suppose.

Alors que la première vague de la pandémie a vu ses éclosions les plus terrifiantes prendre souche dans des endroits où le manque de ressources n’a pas permis de faire face à la violence de la maladie, en plus de toutes les flambées liées à des voyageurs de retour de l’étranger, les derniers foyers qui ont fait les manchettes sont plutôt liés à des espaces où le besoin de retrouver une vie « normale » a supplanté la prudence encore nécessaire. Le récit saisissant rendu récemment par notre journaliste Marie-Michèle Sioui des coulisses de l’éclosion de COVID-19 au bar karaoké Kirouac, à Québec, en témoigne de manière éloquente.

Dans le Bas-Saint-Laurent, plusieurs cégeps et établissements collégiaux ont décidé d’interrompre leurs cours de façon temporaire jusqu’au 21 septembre en raison du nombre élevé de cas de COVID-19, et ils les reprendront à distance seulement. Des rassemblements privés semblent être pour chaque foyer à la source de l’éclosion. Aux États-Unis, les campus sont considérés désormais comme des « zones chaudes », ainsi que l’étaient au printemps dernier les résidences pour personnes âgées. Recteurs et dirigeants d’établissement en conviennent : ils ont tenté la rentrée scolaire d’apparence la plus normale, mais la réalité les a vite rattrapés.

Les règles de retour en classe, peu importe le niveau, auront eu beau être étudiées avec le plus grand soin et déployées dans une vigilance exemplaire, elles ne pourront jamais s’étendre à la perfection jusqu’à la vastitude du « hors la classe », un champ où l’imprudence et le laisser-aller ont pris plus d’espace ces derniers temps, car l’urgence s’est engourdie avec le temps.

Hors campus, les règles sont dictées par les dirigeants politiques, qui doivent encore afficher la plus grande cohérence et une constance de tous les instants dans la diffusion de leurs lignes directrices. Trop de confusion et de contradictions teintent encore le message officiel, ce qui n’aide pas à maintenir le niveau d’alerte de la population. Au cours des dernières semaines, on a vu la valse-hésitation et les revirements de situation autour du maintien des activités d’initiation à l’université, des activités sportives parascolaires, d’une liste des écoles touchées par la COVID-19 et de la fermeture des karaokés. Ces tergiversations sont nuisibles : elles minent le sentiment d’urgence déjà grevé par la lassitude populaire.