La carotte n’a pas suffi

En juin 2019, la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ) acceptait de renoncer, au nom de ses membres, à une hausse la rémunération de 4 %, ou 46 millions, et de la lier à la prise en charge de patients qui n’ont toujours pas de médecin de famille, particulièrement les plus vulnérables.

Pour les médecins omnipraticiens, renoncer à une augmentation pour en faire profiter les patients ne peut passer pour de la grandeur d’âme. C’est plutôt une façon de faire amende honorable pour l’avidité dont a fait preuve la FMOQ et qu’a inlassablement alimentée le gouvernement libéral au nom d’une insidieuse parité pancanadienne.

Cette hausse de 46 millions fut transformée en une prime versée aux médecins de famille pour qu’ils inscrivent davantage de patients à prendre en charge. « Cette avenue nous est apparue comme étant celle qui répond le mieux aux besoins de la population et de la collectivité québécoise », avait déclaré le président de la FMOQ, le Dr Louis Godin, avec un semblant de bienveillance.

Or, Le Devoir nous apprenait jeudi que le nombre de personnes qui sont à la recherche d’un médecin de famille a bondi au lieu de reculer entre février 2019 et mars 2020. Quelque 100 000 personnes de plus attendent qu’un médecin de famille daigne inscrire leur nom sur sa liste de patients, soit 629 000, contre 523 000 un an plus tôt. Les délais pour enfin obtenir ce qui semble tenir davantage d’un privilège que d’un droit peuvent dépasser les deux ans à Montréal et à Laval. Les délais pour les cas classés « urgents », comme les personnes atteintes de cancer ou les femmes enceintes, s’étendent en moyenne de deux mois à plus de six mois. Pour les bébés ou les personnes âgées de plus de 70 ans, ces délais peuvent dépasser un an dans certaines régions.

Maniant l’anachronisme, le Dr Godin a soutenu que la COVID-19 a certes joué un rôle dans cette situation. Or les données portent essentiellement sur l’année précédant la pandémie, l’urgence sanitaire n’ayant été déclarée par le gouvernement que le 15 mars. La vérité, c’est que même attisés par une prime de 46 millions, les omnipraticiens n’ont inscrit que très peu de nouveaux patients.

Il faut se rappeler que la seule amélioration véritable de l’accès à un médecin de famille au Québec est survenue quand Gaétan Barrette était ministre de la Santé et des Services sociaux à la suite de l’adoption du projet de loi 20. Sous peine de sanction pécuniaire, les médecins omnipraticiens, qui bénéficiaient tout de même de primes, devaient prendre en charge des patients qui présentaient leur demande à un guichet unique. Quelque 1,1 million de Québécois de plus furent inscrits auprès d’un médecin de famille. Toutefois, quelque 550 000 personnes étaient laissées en plan, dont 165 000 patients considérés comme vulnérables. Fin 2017 et début 2018, le gouvernement Couillard renégociait les ententes avec médecins, en écartant Gaétan Barrette, et consentait à éliminer les sanctions prévues dans le projet de loi 20. Le bâton volatilisé, ne restait plus que la carotte. Force est de constater que depuis, les inscriptions de patients auprès des médecins de famille n’ont guère progressé.

Lors de la campagne électorale de 2018, François Legault, flanqué de sa candidate et future ministre de la Santé et des Services sociaux, Danielle McCann, promettait que tous les Québécois qui en feraient la demande auraient un médecin de famille et qu’ils pourraient obtenir une consultation dans les 36 heures avec un médecin, pas nécessairement le leur, ou une infirmière. Ces promesses n’ont pas été remplies. Le ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé, indiquait vendredi que des négociations auraient lieu avec la FMOQ pour offrir des consultations médicales dans ce délai.

Il semble que les hausses de leurs honoraires ont conduit bien des médecins omnipraticiens à réduire leur semaine de travail ou à prendre des vacances plus longues. Selon des données d’il y a deux ans du ministère de la Santé et des Services sociaux, 48 % des omnipraticiens travaillent quatre jours par semaine ou moins. C’est la semaine de trois jours pour un peu plus du cinquième d’entre eux.

Depuis les ententes négociées avec les libéraux, la rémunération des médecins de famille du Québec a plus que doublé. Malgré les milliards que les contribuables leur versent en plus, la population n’a toujours pas accès aux soins auxquels elle peut s’attendre. Quelles que soient les excuses que formule la FMOQ, et l’imagination que ce syndicat déploie pour en trouver, il est plus que temps que le bon sens prévale. La santé de centaines de milliers de Québécois doit peser plus lourd que les intérêts d’une vorace confrérie.


 
20 commentaires
  • Pierre Rousseau - Abonné 12 septembre 2020 08 h 20

    Médecine à deux vitesses

    Ce que le texte omet de mentionner c'est le fait qu'il existe une médecine parallèle, celle du privé, plus attrayante que le public et pour laquelle les patients paient grassement. Un abonnement à une clinique privée pour des services minimaux, de base, coûte facilement plus de 1 000 $ par année. Donc, parmi les 600 000 Québécois qui n'ont pas de médecin de famille, les plus fortunés peuvent au moins se tourner vers le privé s'ils en ont les moyens.

    Il est inexact de dire que les plus vulnérables peuvent avoir un médecin de famille plus rapidement. Je connais personnellement un cas d'une personne atteinte de maladie chronique qui est sur une liste d'attente depuis plus d'un an et elle doit se débattre dans le système pour avoir une ordonnance pour ses médicaments ou même une prise de sang pour détecter une maladie génétique. Sa seule autre option serait d'aller au privé où, apparemment, on accueille de nouveaux médecins qui viennent de se désengager de la RAMQ.

    Donc, pour ceux qui n'en ont pas les moyens (et qui paient pour le système public avec leurs impôts), il n'y a pas de lumière au bout du tunnel puisque des médecins se désengagent librement du système pour aller au privé. Cela compense-t-il pour les nouveaux médecins qui sortent de l'université ? On ne le sait pas.

    Au moins, le Québec pourrait faire respecter l'esprit de l'assurance-maladie et décréter que les cliniques privées ne peuvent pas offrir les mêmes services que le public en matière de médecine familiale. Les cliniques privées pourraient épauler le système public en matière de chirurgie et de spécialistes mais pas le remplacer pour offrir une médecine à deux vitesses, une pour les riches sans attente, une autre, de brousse, pour le public qui doit attendre pendant des années pour avoir un médecin de famille et espérer pouvoir prévenir les maladies plus graves.

    • Nicole Carignan - Abonnée 13 septembre 2020 14 h 28

      Vous avez raison et merci pour l'éclairage. Ici au Québec et au Canada les programmes de bourse sont généreux. Les médecins devraient se rappeler de celles dont ils ont bénéficiés ! Ils vous répondront que ce sont de looooongues études et je suis d'accord, mais nos professeurs et chercheurs universitaires doivent se rendre au post-doctorat. Calculez le nombre d'années ! Et c'est sans compter que durant leur résidence, les futurs médecins reçoivent un salaire et sont logés aux frais de l'hôpital. Durant son doctorat et post-doctorat, un chercheur n'a qu'une bourse et doit payer son hébergement! Simple constat ! A nous de tirer nos conclusions.

      Nicole Carignan, abonnée

  • Michel Lebel - Abonné 12 septembre 2020 08 h 57

    Le bâton!

    Dans notre monde mercantile, les médecins, comme d'autres professionnels, veulent de plus en plus de carottes! Leur appétit est insatiable. Les bons voeux de changement ne fonctionnent pas. il faut donc sortir le bâton. Au gouvernement de sortir le ou les bâtons les plus appropriés. Des milliers de citoyens sont toujours en attente de leur toubib de famille. Les choses changent hélas bien difficilement au pays du karaoké!

    M.L.

    • Patrick Boulanger - Abonné 12 septembre 2020 11 h 09

      Rien ne nous empêche de manier à la fois la carotte, le bâton et l'abolition de la rémunération des médecins à l'acte.

  • Jacques Bordeleau - Abonné 12 septembre 2020 09 h 24

    Ubuesque

    Que voulez-vous ? Un gouvernement libéral dirigé par un médecin spécialiste, dont le ministre de la Santé est un médecin spécialiste, auparavant président de l'association des médecins spécialistes, ça ne s'invente pas.

    Jacques Bordeleau

  • Patrick Boulanger - Abonné 12 septembre 2020 11 h 05

    Revoir le mode de rémunation des médecins?

    Qu'en est-il de l'alternative qui consiste à revoir le mode de rémunération des médecins. Plusieurs d'entre eux perçoivent des salaires déraisonnables; c'est le moins que l'on puisse dire! À ma connaissance, ils sont payés à l'acte et à la prime. Pourquoi ne pas revoir ce mode de rémunération (si je ne suis pas dans le champ)? Qu'elle est la position des partis politiques représentés à l'Assemblée Nationale sur cette question? Qui sont les acteurs de la sociétés québécoises qui poussent le plus dans cette direction-là (ex. : groupe de pression; médias; etc.)? Qu'elle est la position des Médecins québécois pour le régime public en ce qui a trait à la question de la rémunération?

    Quelqu'un peut-il m'éclairer sur ces questions?

  • Réal Bouchard - Abonné 12 septembre 2020 11 h 24

    Carotte

    La carotte: remède pire que le mal. On va vous en donner plus pour en faire plus et si vous en faites moins on va vous en donner plus quand même.