Le champion des provinces

Alors que le premier ministre québécois s’apprête à assumer la présidence du Conseil de la fédération, le rapprochement entre François Legault et Doug Ford — et pas seulement ce rapprochement physique autour d’une bière, comportement limite en ces temps de pandémie — s’inscrit dans un renforcement du rapport de force des deux provinces — et éventuellement de toutes les provinces — vis-à-vis du gouvernement Trudeau.

La doléance n’est pas nouvelle : les provinces réclament qu’Ottawa hausse le transfert fédéral en santé. En décembre dernier, le Conseil de la fédération s’était entendu pour en faire une demande formelle. L’effet de la pandémie sur les finances publiques des provinces, en raison notamment des dépenses supplémentaires en santé, ne rend cette revendication que plus pressante. Il ne reste plus qu’à déterminer quel montant exactement les premiers ministres exigeront lors de leur réunion les 24 et 25 septembre prochains à Québec.

François Legault et Doug Ford semblaient s’entendre comme larrons en foire. Le premier ministre ontarien a souligné la puissance tant politique qu’économique de l’alliance entre les deux provinces. En plus de former un front commun face à Justin Trudeau, les deux hommes partagent la même préoccupation pour le développement économique. Doug Ford a même changé la devise « Yours to discover » sur les plaques d’immatriculation de l’Ontario pour « A place to grow ». Et il ne s’agit pas d’agriculture.

Le premier ministre québécois était accompagné de trois de ses ministres qui ont discuté avec leurs homologues ontariens d’économie, d’infrastructures et, évidemment, de santé.

Doug Ford a qualifié cette rencontre de « moment historique », mais l’emploi de tels superlatifs est chose courante pour parler de ces rencontres Québec-Ontario. Jean Charest était copain-copain avec Dalton McGuinty, et pour la première fois, des réunions conjointes des conseils des ministres des deux gouvernements ont eu lieu annuellement.

On a aussi qualifié d’« historique » le discours prononcé à Queen’s Park par Philippe Couillard en 2015, le premier discours d’un premier ministre québécois à ce parlement depuis celui de Jean Lesage en 1964. Le premier ministre Couillard s’était porté à la défense de la langue française, « caractéristique fondamentale de l’identité canadienne », et avait plaidé pour une reconnaissance « forte, enthousiaste et formelle » de la spécificité québécoise. Deux ans plus tard, il avait réussi à soutirer un appui formel de Kathleen Wynne à sa politique d’affirmation du Québec, appui qui n’aura rien donné.

Avec François Legault, nous sommes dans un tout autre registre. De l’idéalisme naïf de l’un, on passe au pragmatisme bien terre à terre de l’autre. Il n’a pas été question de reconnaissance de la nation québécoise ou du respect des droits des Franco-Ontariens, du moins publiquement, et on peut douter que François Legault ait discouru culture et littérature avec Doug Ford. Que du concret et de l’utile : transferts en santé, économie, infrastructures et… hockey.

En matière d’économie, il y a certes matière à échanger entre les deux gouvernements dans un contexte où il est question d’augmenter la consommation au pays des biens fabriqués dans l’une ou l’autre des provinces et de se prémunir contre le protectionnisme américain. Et à l’heure où Ottawa demeure passif devant les difficultés de l’industrie aérospatiale, la constitution d’un front commun avec l’Ontario, où ce secteur est également implanté, n’est pas à dédaigner.

Il faut toutefois se rappeler que le Québec et l’Ontario ne partagent pas toujours les mêmes intérêts. La province voisine est l’épicentre du multiculturalisme canadien. En matière de centres de décision, Toronto est un concurrent impitoyable. Dans le secteur financier, par exemple, on ne compte plus les sièges sociaux montréalais qui ont déménagé leurs pénates dans la Ville Reine. Quant au siège social de Cogeco à Montréal, pour prendre un autre exemple, il sera vidé de sa substance si Rogers remporte son pari.

Au printemps 2017, le gouvernement Trudeau avait imposé une nouvelle entente sur les transferts en santé au Québec ; les alliances que le gouvernement Couillard avait tissées avec les autres provinces n’avaient pas tenu. Le contexte politique est aujourd’hui différent : Justin Trudeau dirige un gouvernement et il voudra éviter de se mettre à dos les premiers ministres des deux plus populeuses provinces du pays.

Alors qu’il préside le Conseil de la fédération, cette alliance avec l’Ontario permettra sans doute au premier ministre québécois de mieux jouer ses cartes. Or, paradoxalement, ce forum des provinces, créé par Jean Charest, confirme structurellement que le Québec est une province comme les autres. Et François Legault y joue admirablement son rôle.


 
15 commentaires
  • Francois Ricard - Abonné 11 septembre 2020 05 h 58

    « Dieu se rit des créatures qui déplorent les effets dont elles chérissent les causes »

    Depuis la deuxième guerre mondiale, un cancer ronge la fédération canadienne: le déséquilibre fiscal.
    Le déséquilibre fiscal permet au gouvernement canadien de s’immiscer dans les champs sociaux qui sont de compétence provinciale. Cette centralisation fiscale prive les provinces des moyens de remplir leurs obligations et permet au fédéral de se poser en sauveur.
    Ford, Legault et tous les autres feignent d'ignorer , ou pire ignorent vraiment,la cause de tous les maux de cette supposée fédération.

    • Claude Bariteau - Abonné 11 septembre 2020 11 h 10

      Que vous avez raison !

      Le Dominion of Canada a été conçu autour de trois pivots : 1) les pouvoirs résiduels octroyés au gouvernement fédéral, 2) le pouvoir de dépenser accordé au gouvernement fédéral et 3) le transfert aux provinces selon certaines conditions dont le maintien au Québec des écoles protestantes.

      Trois motifs y ont contribué : 1) éviter de créer des États indépendants signataires du projet pour que ne se produise pas un mouvement comme celui des Sudistes, 2) éviter que l'église catholique continue d'imposer ses vues en Ontario et 3) rassembler les colonies britanniques par un chemin de fer d'est en ouest pour protéger mieux la frontière de 1812 et éviter que les États-Unis, plus que choqués des appuis de Londres et des dirigeants de ses colonies donnés aux Sudistes.

      Lors de la Deuxième Guerre mondiale, le gouvernement fédéral, devenu celui d'un État indépendant en 1931, demanda aux provinces d'avoir accès à ses points d'impôts, qui leur serait remis la guerre terminée. Seule la province de Québec insista pour ce retour, qui le fut partiellement en 1964 à la condition que les programmes du Québec s'inspirent de ceux du Canada.

      En découla une accentuation de la Révolution tranquille dont de Gaule invita les promoteurs à prendre la direction de l'indépendance. Là, M. Pearson fut contesté et M. Trudeau joua au grand sauveur du Canada. Depuis, le Canada joue avec le Québec comme avec un yoyo. Tu brailles, on te donne un calmant. Tu dors, on ne voit pas pourquoi on continuerait à te gaver de calmants. On inventera plutôt des moyens pour que tu te calmes et que tu sommeilles longtemps.

      C'est plus efficace.

  • Claude Bariteau - Abonné 11 septembre 2020 06 h 26

    Créature de M. Canada en personne en 1995, ce Conseil de la fédération rendit canadiennes les revendications du Québec, banalisant du coup celles, disons historiques, celles propres au Québec, faisant un pied de nez à ces dernières génératrices d'une mise au pas de ce qui anima les habitants du Québec depuis les Deux Guerres mondiales.

    Comme vous le dites avec brio, ce Conseil « confirme structurellement que le Québec est une province comme les autres » dont le PM Legault n'est qu'un pion provincial qui transforme les luttes du Québec en affaires relevant du Canada comme le laisse clairement entendre la constitution en disant que si une province, disons le Québec, revendique ce qui la concerne spécifiquement il revient aux autres provinces et au gouvernement fédéral de s'entendre avec elle.

    C'est ce choix qui motive le PM Legault et c'est dans ce cadre qu'il entend mener sa lutte pour faire du Québec une province prospère dans un Canada qui n'a d'intérêt envers le Québec que les revenus qui en proviennent et un territoire qui permet le transport de biens d'une mer à l'autre t via le fleuve Saint-Laurent et ses affluents ou les transports ferroviaire, routier et aérien en plus d'avoir pour objectif d'y diffuser ses règles d'un « vivre ensemble » post-national politiquement ancré et bétonné dans la constitution de 1982.

    Même s'il boit de la bière comme président occasionnel de ce Conseil, il n'arrivera pas plus que M. Canada à endormir les Québécois et les Québécoises sur ses intentions de joueur sur la patinoire canadienne pour que des Québécois et des Québécoises du monde des affaires s'en mettent plein les poches alors qu'il fera des efforts pour qu'on joue au Québec du violon dans les salons de la culture et osera affirmer qu’au Québec ça se passe aussi en français.

    • Francois Ricard - Abonné 11 septembre 2020 07 h 21

      Dans "Les Finances d'un Québec souverain, François Legault affirmait:"La province de Québec, comme province, est ingouvernable""« La population du Québec aura alors à trancher entre deux scénarios : celui de la province de Québec privée des moyens et des leviers décisionnels pour son développement et celui d’un Québec souverain qui aura la marge de manoeuvre et la liberté politique nécessaires pour se doter d’un projet de société crédible et emballant, celui d’un pays plus prospère et plus solidaire. »
      François Legault a fait son choix: celui de la province privée desmoyens et des leviers décisionnels pour son développement.

    • Hermel Cyr - Abonné 11 septembre 2020 07 h 45

      Vous voulez dire « jouer les seconds violons ».

      M. Legault affirmait il y a quelques jours que la « grande raison pour fonder la CAQ » était une raison économique. Pourtant, lors de la fondation de la CAQ, pour gruger le vote dit « nationaliste », il affirmait que le grand objectif de ce parti était de « rapatrier des pouvoirs » d’Ottawa au Québec. La liste se voulait impressionnante! Or, cet « objectif existentiel de la CAQ » n’apparait maintenant plus du tout sous le radar.

      À l’heure des bilans, il faudra bien que quelqu’un pose la question : « Combiens et quels pouvoirs avez-vous récupéré, M. Legault? »

      Les « nationalistes » qui de bonne foi ont joint la CAQ devraient bien observer le jeu de Legault en regard de la place du Québec dans le Canada… S’ils regardent bien pendant qu’ils ont les yeux ouverts, ils ne verront rien d’autre qu’un discours creux néo-duplessiste pour endormir le bon peuple.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 11 septembre 2020 10 h 20

      @M. Cyr.

      Après 2 ans de pouvoir, ce gfouvernement gère par essais et erreurs. Quant à son *nationalisme*, rappelons tous les faux pas et reculs de Jolin Barrette en immigration et de son ridicule test de valeurs pour immigrants à des années-lumières de la promesse électorale.

      Loi 21:exemption pour les écoles privées.Comme si le prof à Brébeuf n'était pas en situation d'autorité.

      Tout comme Trudeau, la CAQ renie sa promesse de tenir les prochaines élections à la proportionnelle.

      Le *bonjout hi* de Jolin Barrette. Quant à moi la CAQ et le PLQ= même chose. Les 2 sont coïncés dans une fédération de provinces etb territoites, soumis à une constitution qu'on leur a imposée.

    • Raymond Labelle - Abonné 11 septembre 2020 16 h 29

      Le prof à Brébeuf est en situation d'autorité. Toutefois, il n'est pas un employé de l'État.

  • Bernard LEIFFET - Abonné 11 septembre 2020 08 h 08

    François Legault et son pragmatisme spontané

    Louvoyer en politique est devenu une stratégie dont le PM québécois s'accomode aisément. Devevenu un ardent défenseur du Dominion, bien que se gardant habituellement de trop se mouiller, le voilà qu'il plonge dans une mare à canards britannique! Voilà le Québec d'aujourd'hui, les deux mains non plus sur le volant mais les deux mains liées pour souligner son attachement au Dominion!
    Pour en arriver là, nul doute que les libéraux, tant du Québec que du ROC doivent applaudir en attendant que François Legault, devenu la star inconditionnelle siège comme président du Conseil de la fédération! Si de nombreux caquistes se réjouissent, les péquistes qui les ont rejoint sont-ils aussi heureux de cette aventure? Décidemment, nous aurons tout vu avec un PM qui fait et dit ce qu'il veut à un moment précis, suivant les circonstances car il peut aussi changer d'avis promptement dans le vent contraire! Pendant que nous assistons à ses frasques, que font les deux autres oppositions officielles qui, il faut le souligner, sont loin du crachoir médiatique accordé au PM?
    Avec la CAQ devenue pro-britannique, c'est l'avenir des franco-québécois qui est menacé sur leur propre terrain!

  • Raymond Labelle - Abonné 11 septembre 2020 09 h 35

    Dans la situation actuelle... on fait ce qu'on peut.

    La contribution du fédéral à la santé, en quelques années, est passée de 50% à 25%. Oui, on dépend du pouvoir de dépenser du fédéral - qui est source de déséquilibre fiscal, comme l'explique M. Ricard ci-dessus - c'est l'état actuel de la constitution.

    Sauf changement structurel à cette constitution, telle est la situation, pour toutes les provinces.

    Comme il n'y a pas de changement structurel en vue à court ou même moyen terme, on fait ce qu'on peut.

    Un profond changement structurel dépend, entre autres, et beaucoup, de la volonté de la population.

    Si on regarde froidement, on peut se dire que la population canadienne dans son ensemble, et non pas seulement québécoise, devrait désirer un système de santé viable, qui est de compétence provinciale, ce qui met de la pression sur le gouvernement fédéral pour y contribuer.

    Émettons l'hypothèse que le fédéral investisse en santé - si les conditions qu'il pose à ce financement semblent raisonnables, toutes et tous ne s'y opposeront pas nécessairement pour le seul principe du respect des compétences provinciales.

    Par exemple, le gouvernement fédéral avait joué avec l'idée de rendre une partie de son financement à la santé conditionnel au principe de l'universalité de l'accès aux soins quand, à un moment donné, le gouvernement Couillard semblait glisser vers de la privatisation partielle. Même au Québec, cela a attiré une certaine sympathie face à la pose de ces conditions.

    Ou encore, Charest avait diverti de l'argent donné par le fédéral destiné à la santé pour le consacrer à des baisses d'impôt - on a beau s'opposer au déséquilibre fiscal et combattre pour l'autonomie des provinces, cela est honteux et fait pencher l'opinion vers le fédéral.

    Qu'est-ce qui est le plus important: avoir les bonnes politiques ou les querelles de juridiction? Évidemment, la sensibilité aux querelles de juridiction varie selon les orientations politiques.

  • Bernard Plante - Abonné 11 septembre 2020 10 h 34

    Quelles pertes de temps!

    Encore une fois, que de temps passé à discuter et à négocier pour quémander de l'argent qui nous appartient. Si structurellement le Québec est une province comme les autres, le Canada est lui l'illustration parfaite de l'inefficacité systémique.

    Sortirons-nous un jour de cette mascarade inutile pour enfin avancer?

    • Gilles Théberge - Abonné 11 septembre 2020 12 h 05

      Ça dépend de nous. Tous et chacun d'entre nous. Évidemment si on continue de ...maugréer, (disons ça comme ça), sur internet et que ça ne va pas plus loin, c'est sur qu'on avancera pas. Mais si on se rallie et qu'on se joint, qu'on continue de réclamer, et de s'indigner, peut-être que ça va commencer à bouger.

      Mais il ne faut pas oublier la dernière phrase de texte de monsieur Dutrisac losqu'il dit... « Or, paradoxalement, ce forum des provinces, créé par Jean Charest, confirme structurellement que le Québec est une province comme les autres. Et François Legault y joue admirablement son rôle. ».

      C'est ça qu'il ne faut pas oublier. Tôt ou tard, le « mononcle » qui nous tient lieu de premier ministre, aura des comptes à rendre.