Qui paiera la note?

Avec cette crise qui risque de s’éterniser, les appels à l’aide gouvernementale pleuvent, et le phénomène n’est pas près de s’atténuer. Or, compte tenu de la chute radicale des revenus fiscaux, on sent qu’après la phase d’urgence initiale, la résistance se fait plus forte. Surtout dans les provinces et les villes. Mais même à Ottawa, le temps est venu de mieux cibler les interventions.

La question se pose : comment faire face à la croissance des dépenses essentielles tout en aidant les centaines de milliers de travailleurs sans emploi et en soutenant les entreprises en difficulté ? Chose certaine, on ne pourra pas sauver tout le monde. Il faut choisir. L’aérospatiale mérite l’adoption d’un plan particulier, tout comme la relance par les technologies vertes. Mais jusqu’où intervenir ? Jusqu’à étatiser une société comme Air Canada ?

En fait, il faudra accepter que bien des entreprises ferment leurs portes si elles ne parviennent pas à convaincre leurs créanciers d’assumer une partie des pertes pour poursuivre leurs activités et plutôt concentrer les efforts sur la formation et le reclassement des employés affectés.

Aux trois ordres de gouvernement, on a créé des groupes de travail pour proposer des solutions de relance. Les conclusions sont à venir, mais soyons réalistes : outre le soutien temporaire sous forme de prêts, de report de loyer et de charges fiscales, le reste est affaire de stratégie industrielle à long terme et non de sauvetage des canards boiteux. Des histoires d’horreur comme la Gaspésia et McInnis n’ont plus leur raison d’être.

En revanche, il ne fait aucun doute qu’il faille encourager la recherche et le développement dans les PME comme dans les grandes sociétés, de même que la robotisation et la numérisation. Il faut aussi de toute urgence rattraper les retards en formation au télétravail et aux technologies de pointe, y compris dans les services. Car si le chômage est en hausse dans plusieurs secteurs, c’est encore la pénurie de main-d’œuvre qui constitue le problème numéro un dans un grand nombre de domaines. Même en agriculture, on a vu combien le Québec était dépendant des travailleurs étrangers, un constat douloureux pour une nation qui aspire à la souveraineté alimentaire.

Si le gouvernement du Québec est encore capable de répondre aux besoins prioritaires dans ses champs de compétence grâce à une situation financière acceptable, l’apport du fédéral qui contrôle les outils monétaires est indispensable, tant pour le financement des programmes d’urgence que pour la construction des infrastructures stratégiques, le financement des priorités industrielles et celui de certains services essentiels comme les soins de santé, le soutien aux chômeurs, aux familles et aux aînés.

Quant à savoir qui paiera la facture à moyen et long terme, le débat est ouvert : faudra-t-il hausser les taxes indirectes (TPS, TVQ), les impôts sur le revenu ? Adopter une écofiscalité plus dynamique ? S’attaquer aux paradis fiscaux ? Évidemment, cette dernière proposition est la plus populaire.

Cela étant dit, ne rêvons pas en couleur : d’abord parce que cette option exige des accords pour l’adoption de normes communes à l’échelle mondiale, ce qui n’est pas chose faite dans un contexte de concurrence mondiale entre les nations ; ensuite, parce que les transnationales ont les moyens d’ajuster leurs activités en fonction des avantages recherchés.

En somme, quel que soit le régime politique, il est loin, le jour où tout le monde paiera sa juste part d’impôt. En attendant, les gains sont modestes et les nations doivent essentiellement se rabattre sur la fiscalité locale pour financer leurs opérations.

Mais c’est à l’échelle des grandes villes comme Montréal, Toronto ou New York que le problème sera sans doute le plus aigu au cours des prochaines années. À cause des exigences sanitaires, on a assisté à une baisse radicale de fréquentation des tours de bureaux, des commerces, des universités, et par conséquent du transport en commun, sans diminution des dépenses de fonctionnement pour ces acteurs de l’économie urbaine. Au contraire ! Des centaines d’entreprises ne sont même plus en mesure de payer leur loyer, encore moins leurs taxes municipales.

Bien sûr, les élus locaux tentent de convaincre les gouvernements supérieurs de leur venir en aide. Ce qui sera fait, mais de façon insuffisante. Dans les circonstances, une des options consiste à autoriser les grandes villes à emprunter et à rembourser sur une période limitée, par exemple dix ans. Le temps nécessaire pour récupérer une partie du manque à gagner en alignant enfin leurs coûts de main-d’œuvre sur ceux du gouvernement du Québec, qui sont 40 % moins élevés. La discussion s’impose puisque tous nos gouvernements ont déjà défoncé leur marge de manœuvre.

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