Long et ardu rattrapage

En se mobilisant pour affronter la première vague de la pandémie de COVID-19, le réseau hospitalier a dû libérer des milliers de lits pour soigner les personnes atteintes. Des milliers de chirurgies jugées moins urgentes ont été reportées, mais aussi des milliers d’examens préventifs ou de suivi. La période estivale devait permettre de rattraper en partie le temps perdu, alors que les hospitalisations liées au coronavirus chutaient. Ce ne fut pas le cas, bien au contraire.

En juin dernier, alors que la pandémie commençait à relâcher sa pression sur les hôpitaux, le nombre d’interventions chirurgicales en attente s’élevait à 75 000 au Québec. Or, selon les données du ministère de la Santé et des Services sociaux, telles que rapportées par La Presse, ce nombre est passé à un peu plus de 92 000 à la fin d’août.

Ce qui est en cause, ce n’est pas la disponibilité des chirurgiens et d’autres médecins spécialistes, dont les revenus ont considérablement diminué à cause du report des opérations et des examens. S’il y a des professionnels de la santé qui sont motivés à mettre les bouchées doubles, ce sont bien ces médecins entrepreneurs qui sont essentiellement payés à l’acte.

Les vacances estivales du personnel infirmier expliquent en partie cet allongement des listes d’attente. Les gestionnaires du réseau pouvaient recourir à l’arrêté ministériel du 21 mars pour annuler les vacances d’été des infirmières en passant outre à leurs conventions collectives. Mais il aurait été odieux et finalement contre-productif de priver le personnel infirmier, comme on l’avait envisagé, de ces deux semaines de vacances estivales, un strict minimum compte tenu de l’épuisement des troupes.

Le printemps dernier, les éclosions dans les établissements de santé et les congés de maladie qu’ont dû prendre les professionnels de la santé après avoir contracté la COVID-19 ont aggravé le manque de main-d’œuvre et multiplié les heures supplémentaires obligatoires. Les procédures sanitaires exceptionnelles ont aussi alourdi la charge de travail du personnel soignant. Bref, la pandémie a énormément taxé ces professionnels.

Trop, c’est trop. Sur l’île de Montréal, quelque 800 infirmières ont démissionné depuis la déclaration de l’urgence sanitaire en mars, selon une compilation effectuée par Le Devoir. Selon les données colligées par La Presse ces jours-ci, ce sont 1100 infirmières et infirmières auxiliaires ainsi que 510 préposés aux bénéficiaires qui ont quitté leur emploi dans la grande région de Montréal.

Pourtant, les moyens financiers sont là. Dans le portrait des finances publiques qu’il a présenté en juin, le ministre des Finances, Eric Girard, a indiqué que le gouvernement caquiste aura dépensé cette année 3,5 milliards de plus en santé que ne le prévoyait son budget d’avant l’état d’urgence. De plus, le ministre a constitué une réserve de 4 milliards pour affronter une deuxième vague de COVID-19, une somme dans laquelle pourra puiser le réseau de la santé.

En livrant son Plan d’action pour une deuxième vague, le ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé, a cité le manque de personnel comme une des principales difficultés éprouvées par le système de santé durant la pandémie. Il s’est engagé à corriger la situation, notamment dans les CHSLD. Mais il n’a pas soufflé mot de ces listes d’attente en chirurgie, qui sont pourtant une conséquence directe de la pandémie.

Si le réseau de la santé doit réduire ces listes d’attente, il en découle que les hôpitaux doivent accroître le volume d’interventions chirurgicales qu’ils effectuent par rapport à la normale. Or ils n’y arrivent pas. Le recours aux cliniques médicales privées spécialisées (CMS) peut aider à réduire la pression, mais ce n’est pas la panacée.

Le Québec ne fait pas bande à part. L’Ontario est aux prises avec le même problème et près de 150 000 chirurgies y ont été reportées en raison de la pandémie. Or, selon le Journal de l’Association médicale canadienne, il faudra au moins un an et demi au système de santé ontarien pour venir à bout de ces listes d’attente, et ce, sans tenir compte des répercussions d’une seconde vague de contagion sur l’activité des hôpitaux.

Le ministre Christian Dubé, qui, on en conviendra, a plusieurs chats à fouetter par les temps qui courent, n’a pas établi d’échéancier pour éliminer ces listes d’attente ni rendu publique une stratégie pour y arriver. Pourtant, ces reports sont un des effets néfastes de la pandémie, une conséquence à laquelle il faut remédier et qui met en cause la santé d’au moins 90 000 Québécois.

6 commentaires
  • François Beaulé - Inscrit 9 septembre 2020 09 h 05

    Des souffrances et des morts à venir

    Plus de travail à faire par les infirmières et 1100 infirmières en moins, alors qu'il en faudrait plus. Le nombre de patients en attente risque d'augmenter encore et encore. Ce qui implique des souffrances prolongées et plus nombreuses. Et des morts en surplus, notamment chez les patients touchés par le cancer. Le ministre de la Santé ne propose pas d'échéancier parce qu'il est convaincu qu'il est impossible d'en établir un qui soit réaliste.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 9 septembre 2020 09 h 14

    Chapeau à Robert Dutrisac !

    Je ne sais pas comment il fait pour produire des éditoriaux de cette qualité semaine après semaine. Il faut imaginer le nombre de rapports, d'études et de divers autres documents assommants qu'il doit se taper pour y arriver. Mais lire n'est pas suffisant, il faut en plus posséder un jugement sûr ; ce qu'il a.

  • Claude Gélinas - Abonné 9 septembre 2020 10 h 36

    Un exemple parmi d'autres !

    Dû au grand âge, en raison d'un début de cataracte, il est recommandé de passer une examen opthalomogique annuellement. Or à la suite d'un appel pour prendre rendez-vous j'apprends que rien n'est possible avant le mois de février. L'on me conseille de rappeler alors qu'en février je serai inscrit sur une liste d'attente. Ce qui devrait s'étendre d'au moins 6 mois additionnel.

    Ce n'est rien comparé aux personnes atteintes d'une malagie grave entraînant souffrances et anxiété et qui attendent une opération.

  • Raynald Rouette - Abonné 9 septembre 2020 15 h 35

    Un secret de polichinelles


    Bien avant la COVID-19 ça allait déjà très mal...

    Quand bien même vous le répéteriez à chaque jour, il n'y a pas suffisamment d'argent et de ressources humaines pour répondre aux besoins de la population tout comme en éducation et autres. Les points d'impôts et de taxations sont encore aujourd'hui insuffisant...

    Ça fait plus de vingt années que la situation se dégrade de façon continue année après année. Il faudrait arrêter de détourner le regard ou faire diversion de part et d'autres. Des choix historiques ont été faits en faveurs de certaines entreprises et en défaveurs de la population autant par le politiciens que la population elle-même. Il faut aujourd'hui être réaliste et assumer. À moins que...

  • Sylvain Fortin - Abonné 9 septembre 2020 19 h 34

    Si Christian Dubé a plusieurs chats à fouetter c'est parce qu'il voulait bien être ministre de la santé. Personne ne vas pleurer sur son sort. Mais si il y a tant de chats à fouetter c'est aussi parce que les ministres Marguerite Blais et Lionel Carmant sont des incompétents. Ils ne sont là que pour eux-mêmes. Aussi, cela veut dire que le MSSS est trop gros et qu'il faut le fendre en quatre ministères distincts.