Des attentes irréalistes

La crise sanitaire a durement frappé le centre-ville de Montréal. Quartier fantôme durant le confinement, il peine à se relever en cette rentrée automnale. Quiconque y travaille ou le fréquente constate que cette zone, si riche en bouillonnement économique, universitaire, culturel et touristique il n’y a pas si longtemps, est devenue morne et fade, au point d’inquiéter la mairesse de Montréal, Valérie Plante, et le président de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain (CCMM), Michel Leblanc.

Ceux-ci ont exhorté cette semaine les grands employeurs à ramener des employés au centre-ville dans un appel à la solidarité. À l’heure actuelle, le taux d’occupation des tours de bureaux du centre-ville est d’environ 5 à 10 % alors que la Santé publique autorise le retour de 25 % du personnel. M. Leblanc et Mme Plante demandent aux employeurs d’apporter leur soutien et de ramener leur personnel. Leur appel a visé en particulier les acteurs institutionnels du secteur public, qui devraient prêcher par l’exemple. Le gouvernement Legault s’est rangé derrière eux, en invitant les employeurs qui le peuvent à ramener leur personnel au centre-ville. Il en va de la vitalité économique de la métropole, nous dit-on.

  

Si seulement c’était si simple. Que ce soit en raison de la crainte que leur inspire la COVID-19 ou du confort et de la qualité de vie retrouvée grâce au télétravail, les employés sont plutôt réticents à revenir au bureau. Lors d’une allocution à la CCMM en mai dernier, l’économiste Jean-Marc Léger affirmait que la pandémie allait refaçonner le monde du travail et l’économie de Montréal. Près de huit personnes sur dix se disaient satisfaites de leur expérience de télétravail, et près de 60 % d’entre elles voudront travailler de la maison après la pandémie, en tout ou en partie. « Le télétravail est là pour rester. Les gens commencent à prendre des habitudes qu’ils aiment. Ça changera à jamais la vie de la majorité des entreprises », disait-il.

Le télétravail n’est pas une panacée. Il ne remplacera jamais l’efficacité, la simplicité et la satisfaction des rapports humains en face à face. Le sentiment d’appartenance, l’adhésion collective, l’efficacité organisationnelle, les risques technologiques et les effets pervers de l’isolement social à long terme militent en faveur de son encadrement et de son usage prudent. Tout ceci relève des dynamiques, des contraintes et des défis propres à chaque organisation. Nous voyons mal comment les employeurs pourront accélérer le retour au bureau, pour atteindre le seuil des 25 %, en partant de la prémisse qu’il faut sauver les commerçants du centre-ville. L’appel au sens du devoir et de la responsabilité n’est pas le meilleur argument de vente pour contenir l’engouement du télétravail.

Les autorités n’en font pas assez pour créer les conditions gagnantes d’un retour au travail, notamment pour dissiper l’impression fausse que les réseaux de transport collectif mettent les usagers à risque de contracter la COVID-19. Le port du masque obligatoire dans le métro et dans les autobus devrait rassurer les plus inquiets, mais encore faut-il que le message leur soit communiqué avec constance et clarté.

Sur le plan économique, les problèmes du centre-ville sont autrement plus complexes que le taux d’occupation des tours de bureaux et la corrélation avec la vitalité des commerces. Nous sommes d’accord avec Michel Leblanc lorsqu’il vante les mérites du centre-ville comme endroit unique en Amérique du Nord pour son aspect « sécuritaire, agréable et festif ». C’est justement le problème. La vitalité du centre-ville est indissociable des grands événements sportifs et culturels qui ponctuent la saison estivale. La pandémie a rayé les festivals de la carte cette année, et le gouvernement Legault a trop tardé à déconfiner le secteur culturel et à libérer le potentiel créatif des artistes, avec le résultat qu’ils relancent à peine une programmation automnale qui sera écourtée.

L’identité et la vocation du centre-ville sont également en mutation. Son avenir ne peut être pensé uniquement en fonction des grands propriétaires immobiliers, parmi lesquels figurent de grandes caisses de retraite. Sa vitalité future passera par un rééquilibrage de ses fonctions comme milieu d’affaires et milieu de vie. La pandémie, l’irrépressible montée du commerce électronique et l’essor récent des commerces de proximité et de la consommation locale, en particulier dans les quartiers centraux de Montréal, militent en faveur d’une réflexion en ce sens. Aller au centre-ville, mais pour faire quoi ? Pour zigzaguer entre les cônes orange, contempler ce chantier permanent qu’est la rue Sainte-Catherine, magasiner dans les mêmes commerces qu’on retrouve en banlieue ?

Le retour des travailleurs au centre-ville est une solution de court terme. Il faudra repenser la vocation de ce secteur pour assurer son essor et son dynamisme dans la prochaine décennie. Son potentiel comme destination incontournable est freiné par la transformation radicale de nos habitudes de vie et de consommation.


 
9 commentaires
  • Michel Pasquier - Abonné 5 septembre 2020 08 h 12

    50 ans plus tard

    En 1970 Alvin Toffler publiait Le Choc du Futur dans lequel il prédisait, entre autres, la disparition d’une grande partie des tours à bureaux induite par le développement des technologies. Ironique de constater que c’est finalement une pandémie qui vide ces tours.
    Ce livre n’a rien perdu de sa pertinence.

    • Bernard Plante - Abonné 5 septembre 2020 15 h 29

      En effet, ce qui arrive présentement ressemble bien au résultat de 50 ans de développement accéléré des banlieues, vidant du même coup lentement mais sûrement le centre-ville de ses résidents. Résidents devenus étrangers en leur propre ville et qui aujourd'hui n'ont pour seule raison de se rendre au centre-ville que le travail, qui maintenant peut être réalisé de la maison... en banlieue.

      Un développement à l'américaine ayant si bien profité au secteur privé de la construction qui révèle maintenant l'appauvrissement collectif créé au fil des ans et l'ampleur des investissements publics qui seront nécessaires pour inverser la tendance et réparer les pots cassés. Encore une fois l'illustration classique et répétitive de la privatisation des profits et du transfert des coûts au public.

  • Nadia Alexan - Abonnée 5 septembre 2020 09 h 34

    La métropole est devenue un cauchemar.

    Le centre-ville de Montréal est devenu un cauchemar. Les rues centrales bloquées, les cônes oranges partout, la mangue de places de stationnement, comment voulez-vous rayonnez la métropole qui empêchent les gens d'avoir le moindre confort?
    Si madame Plante, la mairesse, veut éliminer les voitures du centre-ville, elle devrait d'abord améliorer l'efficacité et l'accessibilité du transport en commun. Les gens âgés ne peuvent pas se transporter en bicyclettes.

    • Jean Richard - Abonné 5 septembre 2020 15 h 53

      La mairesse et les gens de PM n'ont jamais dit qu'ils voulaient éliminer les voitures du centre-ville. Mais ils tentent de prendre les moyens pour en réduire le nombre. Éliminer et réduire sont deux mots distincts, même pas synonymes. Il est à la limite malhonnête de marteler ce mot « éliminer » quand il n'a pas été prononcé. Ça donne des airs de campagne électorale, où les coups bas se donnent en toute liberté.
      Avant 2017, avant l'élection de Mme Plante et de PM dans une majorité d'arrondissements, on assistait déjà à un phénomène qu'on ne pouvait laisser aller : la circulation automobile avait atteint un niveau de saturation. Et le nombre de voitures ne cessait d'augmenter, année après année. L'asphysie de Montréal par l'automobile était déjà en train de se réaliser. Le statu-quo devenait suicidaire. Et comme avant mars 2020 on pouvait voyager, il y a des gens qui sont allés ailleurs, voir comment ça se passait. Or, dans bien des villes, ce phénomène de saturation était devenu réalité et forçait les administrations des villes à prendre des moyens, souvent radicaux, pour tenter de sauver leur centre-ville, autrement menacé.
      Et les gens âgés qui ne peuvent faire de vélo ? Nous sommes prêts à parier que si nous interrogions au hasard une centaine de personnes âgées, une majorité dirait que la raison majeure pour laquelle on n'aimerait pas se déplacer à vélo est... l'insécurité, provoquée par la circulation automobile, mal disciplinée et menaçante. Les gens âgés ont peur d'aller à vélo et pire, d'autres ont peur de se déplacer à pieds, chaque intersection donnant l'impression de plonger dans une fausse à lions et de se faire dévorer tout cru.
      Enfin, les cônes oranges ? Ils sont la conséquence d'un manque d'entretien chronique des infrastructures, et ça bien avant 2017. Ils sont aussi la conséquence d'une surcharge (des milliers de véhicules 24 heures par jour), abrégeant leur vie utile.

    • Nadia Alexan - Abonnée 6 septembre 2020 08 h 38

      À monsieur Jean Richard: Les gens âgés ne peuvent pas se transporter en bicyclettes parce qu'ils ont des problèmes de santé et d'équilibre, pas parce qu'ils ont peur de menaces des automobiles. Quand j'avais quarante ans, je me transportais en bicyclette de la ville de Mont-Royal à l'Université Loyola, dans l'extrême ouest de Montréal, une distance d'environ 20 kilomètres. Mais, maintenant, je ne peux plus faire du vélo.
      Il faut avoir un peu de compassion pour les gens âgés, monsieur Richard.
      Avant de se débarrasser des voitures, il faut améliorer l'accessibilité et la fréquence du transport en commun.

  • Jean Richard - Abonné 5 septembre 2020 09 h 54

    Le télétravail – Deux aspects oubliés

    Face au télétravail, deux points devraient mériter notre attention et pourtant, on n'en parle pas trop : la sécurité des données et le télétravail en copropriété.

    La sécurité des données

    En mars dernier, j'ai été surpris de recevoir, dans une enveloppe anonyme avec les adresses écrites à la main, un document bancaire. J'ai vite compris le pourquoi d'une telle irrégularité : l'employé de la banque travaillait à partir de chez lui. Ça veut dire que quelque part en un endroit non identifié, dont on ignore le niveau de sécurité, quelqu'un avait accès à des données sensibles des clients d'une grosse banque.
    Le niveau de sécurité des banques n'est pas toujours à la hauteur de l'importance des données qui devraient être protégées, mais faut-il augmenter le niveau de vulnérabilité en ouvrant l'accès aux données à un employé qui les consulte dans un environnement probablement inconnu de la banque ?
    Qui dit travail à domicile dit, dans 95 % des cas, travail à partir d'un ordinateur relié dans un premier temps au réseau du fournisseur puis à celui de l'employeur (après un parcours souvent inimaginable).

    Le télétravail en copropriété

    Plusieurs déclarations de copropriété définissent l'usage qui peut être fait des unités privatives (jargon pour désigner un appartement). Dans bien des cas, le règlement des immeubles résidentiels interdit l'usage professionnel à temps plein des appartements. Bien des gens passent outre à cette interdiction. Or, dans bien des cas, le télétravail s'accompagne de désagréments pour les voisins : niveau de bruit à la hausse (depuis qu'on a fait accroire aux gens que les moquettes n'étaient pas hygiéniques) et souvent, hausse du va et vient, non seulement des télétravailleurs, mais des gens qu'ils doivent rencontrer en personne. Ainsi, dans un immeuble de plusieurs étages, le télétravail peut créer des problèmes de voisinage multiples, incluant le risque accru de contagion, les immeubles résidentiels étant épargnés des règles d'hygiène.

    • Pierre Robineault - Abonné 5 septembre 2020 11 h 34

      Un autre de vos habituels commentaires à chaque occasion on-ne-peut-plus pertinent, monsieur Richard !
      J'ai moi-même vécu une mauvaise expérience telle que la vôtre, sans dégât heureusement. C'était le "travailleur à la maison" lui-même qui avait communiqué avec moi assez rapidement tout en me priant de bien vouloir l'en excuser. Je vis aussi en co-propriété et effectivement problème il y a à ce sujet. Peut-être que les dits travailleurs à la maison pourront de plus et éventuellement profiter des mêmes déductions fiscales que les travailleurs autonmes, ce qui en serait le comble.
      Et merci à monsieur Myles pour ce pertinent édito.

  • John Gilmore - Inscrit 5 septembre 2020 12 h 53

    Solutions radicales

    Si la Maire veut vraiment que les Montréalais retournent au centre-ville : sortir les voitures ; fermer les terrains de stationnement et les transformer en forêts urbaines ; planter des arbres et construire des pistes cyclables séparées des piétons sur chaque rue ; mettre des bancs de parc à chaque coin de rue ; rendre les musées d'art gratuits, comme ils l'étaient auparavant ; et reprendre le centre-ville des oligarques de festivals pour le rendre aux peuples une fois de plus.

  • Simon Grenier - Abonné 6 septembre 2020 07 h 56

    Vous avez mentionné un aspect important: le retour du commerce de proximité. La mairie actuelle tente par tous les moyens de leur ramener des conditions propices à la prospérité - sans rien enlever aux autres - mais se fait dilapider en retour: opposition municipale, automobilistes, chroniqueurs de tout acabit, complotistes, gérants d'estrade professionnels, alouette. Heureusement, on ne change pas le cap.

    Il faudrait se poser la question: malgré que le centre-ville soit vidé de 80 à 90% de ses visiteurs quotidiens, pourquoi est-il congestionné partout de toute façon? Quand il y a des travaux prolongés, on se trouve tous des raccourcis et des détours plus pratiques. Comment se fait-il que ça n'apaise pas la congestion? Se pourrait-il qu'il y ait tout simplement trop de voitures? Se pourrait-il que la taille des VUS fait effectivement en sorte qu'ils demandent plus d'espace que les voitures? Se pourrait-il que le parc automobile ne cesse d'augmenter et que ce n'est tout simplement plus possible en ville - ne serait-ce que parce que la population ne cesse d'augmenter? En vraie ville, là, pas dans Saint-Léonard ou Anjou.

    Disons-le: les espaces piétonniers et cyclistes, on ne repave pas ça chaque année, ça ne fait pas de nid-de-poule et ça ne s'éventre pas. Aucun festival du cône orange dans ces espaces, pratiquement jamais.

    Ce qui rend le centre-ville si pitoyable, c'est l'opposition vicérale à tout ce qui est conforme aux évidences sociales et urbanistiques que l'on document année après année, malheureusement.