L’avertissement

À la faveur d’une offre hostile de 10,3 milliards, la filiale américaine de la française Altice et l’ontarienne Rogers Communications veulent se partager Cogeco et Cogeco Communications. Altice mettrait la main sur la filiale de câblodistribution aux États-Unis, Atlantic Broadband, et ses 900 000 abonnés tandis que Rogers, contre une somme de 4,9 milliards, acquerrait les actifs canadiens, soit quelque 1,8 million d’abonnés au Québec et en Ontario ainsi que 23 stations de radio.

Le premier ministre François Legault a d’emblée affirmé qu’il n’était pas question que le siège social de Cogeco déménage en Ontario. Le ministre de l’Économie et de l’Innovation, Pierre Fitzgibbon, a indiqué que ce siège social était « très haut sur la liste » de ceux que le gouvernement caquiste entend protéger.

Pour l’heure, la famille Audet, qui détient 10 % des actions de Cogeco mais 69 % des droits de vote, est sur la même longueur d’onde que le gouvernement. Elle a eu tôt fait de rejeter l’offre, tout comme son conseil d’administration que préside Louis Audet.

Pour ses actions à votes multiples, la famille Audet se voit offrir 800 millions. C’est beaucoup, mais à partir d’une certaine somme, l’argent peut devenir une abstraction. On dit que Louis Audet, qui est âgé de 68 ans, n’est pas prêt à prendre sa retraite et veut continuer à contribuer à son entreprise : l’inactivité et les parties de golf au soleil comme seul horizon ne l’attireraient pas. Et ce n’est pas quelques centaines de millions de plus dans un compte en banque qui donnent un sens à la vie.

Il est vrai que Louis Audet a préparé sa relève en confiant il y a deux ans à Philippe Jetté la présidence et la direction de l’entreprise, tout en gardant, à titre de président « exécutif » du conseil, la main haute sur l’entreprise fondée par son père Henri.

Depuis des années, Rogers, tel un vautour qui plane au-dessus de sa proie, achète patiemment des actions de l’entreprise québécoise. La société torontoise détient aujourd’hui 41 % des actions de Cogeco et 33 % de celles de la filiale Cogeco Communications. Il ne fait aucun doute que, si Rogers fait l’acquisition de Cogeco, c’en sera fini de son siège social à Montréal. En 2004, Rogers a mis la main sur la société montréalaise de téléphonie sans fil Microcell avec sa marque de commerce Fido, et les 650 personnes de son siège social ont vu leur poste aboli ou ont pris le chemin de Toronto.

On se rappellera qu’en 2000, la Caisse de dépôt et placement du Québec, en convainquant un partenaire réticent, Québecor, avait supplanté l’offre de Rogers pour Vidéotron, pourtant acceptée par le fondateur André Chagnon. La transaction avait été onéreuse — quelque 7 milliards en dollars courants — mais aujourd’hui, Pierre Karl Péladeau se frotte les mains puisque Vidéotron représente 90 % des bénéfices de son empire.

Dans la transaction proposée, les 23 stations de radio (22 au Québec et une en Ontario) de Cogeco sont des éléments marginaux, l’essentiel des revenus, profits et perspectives d’avenir provenant de la câblodistribution. Or, sur le plan médiatique, Cogeco Nouvelles et la station phare 98,5 FM, de Montréal, jouent un rôle essentiel comme source radiophonique d’information non étatique. Comme quoi il n’y a pas que « la ligne du bas » qui importe. Mais à cet égard, on estime que Rogers, qui possède tout de même 54 stations de radio anglophones au pays, n’a aucun intérêt à s’encombrer de stations de langue française.

On s’attend à ce qu’Altice revienne à la charge avec une offre bonifiée. Le fondateur de ce holding français, Patrick Drahi, un self-made man franco-marocain résidant en Suisse qui a bâti son empire grâce à l’effet de levier par la dette et le recours aux paradis fiscaux, a la réputation d’être pugnace.

Dans son dernier budget de 2019, le ministre des Finances, Eric Girard, a créé un fonds d’un milliard pour protéger les sièges sociaux québécois. C’est un beau chiffre rond, mais une somme qui apparaît bien modeste compte tenu de l’ampleur de cette seule transaction. Il est clair que la structure de propriété de Cogeco arrivera bientôt à son terme, compte tenu de l’âge de son principal actionnaire de contrôle et de l’absence d’une relève familiale. Et ce n’est pas la seule société d’importance qui se retrouve dans cette situation. On n’a qu’à penser au géant du service informatique CGI, dont la capitalisation boursière est quatre fois plus importante que celle de Cogeco. Et il y a bien d’autres entreprises québécoises de toute taille qui sont mûres pour passer à des intérêts étrangers. C’est la Caisse de dépôt qui risque d’être fort occupée.

François Legault a fait part de sa volonté de protéger nos sièges sociaux et de préserver la propriété québécoise d’entreprises dans des secteurs stratégiques. Le premier ministre doit maintenant nous dire comment il va s’y prendre.


 
5 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 4 septembre 2020 04 h 35

    La concentration du pouvoir dans les mains de quelques oligarques est une entrave à la démocratie.

    Je ne comprends pas la concentration du pouvoir dans les mains de quelques oligarques. Le capitalisme est censé se reposer sur la «politique de la concurrence» pas sur l'acquisition d'entreprises. Pourquoi nos gouvernements n'imposent-ils pas les lois antitrust pour interdire les monopoles?
    Nous sommes en train de retourner à l'âge dorée du 19e siècle quand les barons voleurs, les hommes d’affaires astucieux et efficaces bâtissaient des empires dans tous les secteurs industriels, se débarrassaient de la concurrence, maintenaient des prix élevés et des salaires bas, profitaient du soutien financier des pouvoirs publics. Cette concentration de la richesse est responsable de l’accroissement des inégalités.

  • Bernard LEIFFET - Abonné 4 septembre 2020 07 h 10

    Bien souvent les promesses de François Legault tombent à l'eau..

    La CAQ, comme le PLQ précédent, n'a pas l'intention de s'immiscer dans le déplacement des sièges sociaux de grosses compagnies situées au Québec. Le comble c'est que certaines d'entre elles font affaire avec les paradis fiscaux. Ne faisant pas dans le béton, le sort de la cimenterie de Port-Daniel-Gascons n'intéresse pas le PM pour qui la Gaspésie n'est utile qu'en cas de dernier recours pour la pandémie! Pensez-vous que le REM est utile pour un gaspésien? Après le Cirque du Soleil, qu'elle sera la prochaine compagnie sur la liste?Peut-être que la CAQ devrait faire affaire avec P-K Péladeau pour améliorer son score?

  • Germain Dallaire - Abonné 4 septembre 2020 07 h 46

    Une question bien pertinente

    Petit détail, notre cher gouvernement caquiste, en bon néo-libéral qu'il est, est un grand soutien aux différents accords de libre-échange. Il a les mains liées par sa propre idéologie. Vous faites bien M. Dutrisac de poser la question du comment. À mon avis, Francois Legault est condamné à l'agitation verbale et M. Fitzgibbon, aux tours de passe-passe par en arrière. Cette question des acquisitions étrangères est d'autant plus importante que le secteur financier, à cause de l'injection massive d'argent des banques centrales, regorge de liquidités. Dans un tel contexte, l'intérêt est grand pour une acquisition permettant une revalorisation éclair de l'action conduisant à des dividendes importantes pour les actionnaires et des grosses primes pour les dirigeants. On se glose de grandes analyses stratégiques mais en réalité, c'est plutôt l'intérêt à courte vue qui prime. Je crois que c'est ce qui s'est passé avec l'acquisition de Rona par Lowe's dont on ne fait que commencer à mesurer les effets négatifs. Peut-être vaudrait-il mieux parler de démantèlement plutôt que d'acquisition.

  • Pierre G. Blanchard - Abonné 4 septembre 2020 10 h 06

    Investissement étranger et sièges-sociaux

    Bravo, une analyse fort judicieuse quant à nos politiques actuelles d'investissements étranger et stratégique qui semble-t-il doivent être bonifiées et mieux ciblées dans un contexte plus serré de compétitivité internationale. Il est indéniable que le départ des grands noms qui ont brillés au firmament québécois et international depuis deux générations, est un péril en la demeure oû nous risquons de perdre les moyens de nos ambitions nationales. Heureusement, plus d'esprits pragmatiques viennent en politique et veulent redonner à l'État les outils d'une relance stratégique de l'économie.
    Dans l'immédiat, il faut certes se préoccuper du départ des sièges sociaux et assurer une relève aguerrie au sein des entreprises montantes des secteurs clés. Quant aux outils, il y a bien sûr la Caisse (CDP) et un coussin de 1G$ du gouvernement qui peuvent servir de parefeux et à colmater les fuites. En revanche, la CDP s'est beaucoup diversifiée, sectoriellement et géographiquement, mais certains secteurs et régions sont devenus à risque, sinon problématiques.
    Entre autres, les aéroports, les centres d'achat et les édifices à bureaux, tout comme les centres villes qui se vident, ne présentent plus de perspectives de croissance aussi élevées. Si effectivement l'électricité est un secteur stratégique et une source d'avenir pour le Québec, le temps serait-il propice à un réinvestissement et un repli de la CDP sur le Québec, ses fournisseurs et ses entreprises technologiques ?

  • Serge Lamarche - Abonné 4 septembre 2020 12 h 52

    Se faire acheter

    Enfin une société lucrative qui résiste l'appât du gain immédiat. C'est ça, résister à l'envahisseur.