L’histoire, ça s’enseigne

Les événements n’ont a priori rien à voir l’un avec l’autre, sinon d’être relatés à trois jours d’intervalle à peine, mais ils constituent ce qu’on pourrait appeler un savoureux pied de nez de l’histoire. Samedi, à Montréal, la statue déboulonnée d’un des Pères de la Confédération, le controversé John A. Macdonald, nous emportait à nouveau dans un débat sur les vertus et abominations des statues de bronze ; mardi, Ottawa reconnaissait de manière officielle la création des pensionnats autochtones, dont John A. Macdonald fut l’ingénieur et par conséquent l’auteur d’une des pages les plus sombres et les plus tragiques de notre histoire.

Les scènes agitées de décapitation des statues auxquelles on assiste un peu partout au Canada depuis un certain temps ont force de symbole. Elles s’attaquent aux monuments comme si, en piochant le métal, on pouvait découronner la mémoire. On l’a dit, un John A. Macdonald revisité version contemporaine présente plusieurs facettes détestables, dont cet acharnement qui le caractérisa à vouloir dépouiller les Autochtones de leur culture — il fut l’auteur de la Loi sur les Indiens et a mis en branle l’opération de radiation complète des repères des Premières Nations et des Inuits imposée aux familles autochtones dès le XIXe siècle.

Mais les monuments n’enseignent pas l’histoire. Tout au plus en sont-ils de fugaces rappels. C’est à l’école, dans des musées ou dans des parcs historiques qu’on peut le plus efficacement transmettre la mémoire, dans son contexte, avec ses enseignements, des moins glorieux passages aux plus brillants faits d’armes. C’est dans le récit de l’histoire que le passé s’explique et permet d’éclairer le présent. C’est pourquoi le fait d’ajouter l’existence des pensionnats autochtones à la liste des événements marquants de l’histoire du Canada, en reconnaissant la « période honteuse » à laquelle elle est associée, est d’une importance capitale. Cette décision dévoilée mardi par des ministres du gouvernement Trudeau découle des recommandations de la Commission de vérité et de réconciliation du Canada, qui avait espéré des gestes significatifs dans le champ de la commémoration.

En décidant en plus de classer deux anciens de ces pensionnats ayant abrité l’horreur comme lieux historiques, l’un au Manitoba, l’autre en Nouvelle-Écosse, le Canada élargit un peu plus — et d’autres lieux commémoratifs du genre bourgeonneront ailleurs, on l’espère — la circulation possible de ce récit peu reluisant dans l’histoire du Canada.

S’il est une chose que les travaux et les conclusions de la Commission de vérité et de réconciliation du Canada ont montrée avec éloquence au cours des dernières années, c’est bien le triple drame qu’ont vécu 150 000 jeunes Autochtones et leurs familles au fil des décennies : une première étape de déracinement lors de l’opération de parachutage dans des pensionnats, où des religieux avaient pour mission de leur retirer langue, culture, identité ; une deuxième étape de sévices et de souffrances pour plusieurs pour qui ces séjours furent associés à des violences physiques, psychologiques et sexuelles ; et enfin une troisième étape cruelle associée à l’ignorance collective dans laquelle les sociétés contemporaines ont baigné, elles qui n’ont pas su ou cru que ce « génocide culturel » — ainsi que l’avait qualifié la Commission en 2015 — avait pu avoir lieu ici même. 150 000 enfants catapultés dans un processus d’assimilation au cours duquel 3200 ont perdu la vie. 80 000 survivants des pensionnats vivant encore avec les séquelles gravissimes de ce déracinement.

Évidemment, si capitale soit-elle, cette reconnaissance est « facile ». Du lot des 94 recommandations formulées par la Commission au terme de ses six années de travaux, la numéro 79 réalisée cette semaine n’est pas celle qui engage le gouvernement dans le casse-tête le plus complexe. Justin Trudeau a promis qu’il allait mettre en œuvre la totalité des suggestions qu’on lui a soumises, et il a avancé de manière imposante l’opération des réalisations. Mais les Premières Nations espèrent encore des gestes et des traités significatifs sur les plans politique et juridique. Elles ont bon droit d’espérer aussi que le mieux-être de leurs peuples finira par ne plus être une lutte de tous les instants — pour l’eau potable comme pour le droit à une éducation digne de ce nom.

Chacun des pas faits vers la reconnaissance des douleurs du passé permet toutefois d’espérer que cette détresse portée en héritage et transformée en désœuvrement collectif deviendra pour les générations futures une mémoire qui n’a plus d’écho dans le présent.

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