Une manne inépuisable?

Pour la majorité des Canadiens, à l’exception notoire de ceux et celles qui œuvrent dans les secteurs directement affectés par les mesures sanitaires, la crise a eu peu d’impacts sur leurs finances jusqu’à présent. Grâce au soutien d’urgence gigantesque du gouvernement fédéral, le revenu disponible des Canadiens s’est même amélioré globalement de 10,8 % au deuxième trimestre (avril à juin) malgré les mises à pied et la réduction des heures travaillées. Et comme tout le monde a moins consommé, le taux d’épargne des Canadiens a bondi de 8 % à 28 % entre avril et juin.

Avec de tels résultats, on comprend que la crise n’ait pas suscité plus de grogne dans l’ensemble de la population. « Une crise, quelle crise ? » diraient les complotistes, « faites vos recherches, vous verrez que le seul problème, c’est le masque » !

Pourtant, le PIB canadien a bel et bien chuté de 11,5 % au 3e trimestre par rapport au début de l’année, affectant directement des millions de travailleurs.

Cette relative indifférence devant la crise économique la plus sévère et potentiellement la plus longue des 75 dernières années démontre l’importance que l’aide directe a prise dans la vie des gens. Or, comme la situation pourrait encore s’aggraver et le nombre de faillites grimper en flèche à cause de la fin des programmes d’urgence facilement accessibles, le gouvernement minoritaire de Justin Trudeau a choisi de mettre en place dès maintenant de nouveaux programmes de soutien, dont une réforme de l’assurance-emploi très coûteuse qui nous rapprochera d’une forme de revenu minimum garanti sur laquelle il faudra revenir.

Or, l’argent nécessaire à la création de tels programmes ne tombe pas du ciel : il faut l’emprunter. D’ici la fin du présent exercice financier, Ottawa aura enregistré un déficit d’entre 340 et 400 milliards, dont plus des deux tiers seront le résultat direct des mesures de soutien. Rappelons-nous que le ministre Bill Morneau prévoyait un déficit de 28 milliards dans sa mise à jour de l’automne dernier. Rappelons-nous aussi que les conservateurs reprochaient aux libéraux de faire des déficits sans raison valable. Ils n’avaient pas tort, mais l’approche libérale n’empêchait même pas la diminution du ratio dette/PIB, alors…

Les choses sont différentes aujourd’hui puisque la dette du gouvernement fédéral passera cette année de 718 milliards à plus de 1200 milliards, et le ratio dette / PIB de 31 % à 50 %. En temps normal, de telles données seraient suffisantes pour faire tomber un gouvernement. Mais grâce aux taux d’intérêt proches de zéro, Ottawa paiera cette année 4,3 milliards de moins en intérêts sur sa dette qu’il ne le prévoyait avant la pandémie.

À cause de ces constats rassurants à court terme et de la réaction positive de la population aux programmes d’urgence pourtant très coûteux, M. Trudeau semble plus déterminé que jamais à occuper toute la place à gauche sur l’échiquier électoral. Jusqu’où la réalité du chômage et des faillites à venir lui permettra-t-elle d’aller malgré ce sentiment populaire selon lequel la manne est inépuisable ? Difficile à prévoir. Ce qui l’est moins, c’est qu’aux côtés de l’environnement, la bonification des programmes sociaux comme l’assurance-emploi, l’aide aux familles et aux aînés occupera la grande place dans le discours inaugural de la fin septembre. Pourrait-on parler de populisme de gauche ?

Pendant ce temps, les conservateurs et leur nouveau chef, Erin O’Toole, auront fort à faire pour convaincre les électeurs qu’à l’urgence sanitaire doit maintenant succéder l’urgence économique et budgétaire. Pour eux, si les faits invitent à constater la rentabilité politique d’un soutien direct aux victimes de la crise, il n’est pas raisonnable de continuer à s’endetter de 50 à 100 milliards supplémentaires chaque année pendant une décennie : un jour ou l’autre, les taux remonteront et quelqu’un devra payer.

Puis il y a les provinces, grandes responsables des services essentiels en santé et en éducation, qui ne pourront pas tenir le coup sans un partage plus équitable avec le fédéral. Or, M. Trudeau a compris qu’envoyer quelques centaines de soldats dans les CHSLD c’est bien, mais qu’un chèque personnel aux victimes est plus rentable sur le plan électoral qu’une augmentation des transferts aux provinces.

Aux prises avec une chute de leurs revenus et la croissance des coûts dans les résidences pour aînés et les soins de santé en général, les provinces qui n’ont pas la chance d’imprimer de l’argent auront vite besoin qu’Ottawa bonifie sa participation au financement des programmes à frais partagés. Ce qui n’arrivera pas si M. Trudeau s’est mis en tête de devenir le premier ministre de ce Canada généreux, mais plus centralisé et plus fort auquel rêvait son père.


 
7 commentaires
  • Clermont Domingue - Abonné 2 septembre 2020 02 h 31

    Incohérence?

    Au début de votre texte, vous dites qu'il faudra rembourser.A la fin du même texte, vous reconnaissez que les provinces n'ont pas la chance d'imprimer de l'argent. Pourquoi faudrait-il rembourser l'argent qu'on imprime et à qui?

    Vous affirmez que les taux d'intérêt finiront par remonter. Pourquoi? Quand? Qui les contrôle? Personnellement, je craindrais une dévaluation de notre dollar, mais je fais confiance à la Banque du Canada.

    • Cyril Dionne - Abonné 2 septembre 2020 09 h 28

      Bon M. Domingue, lorsqu'on imprime de l'argent à souhait, c'est qu'on dévalue la valeur des biens et services intérieurs et tout le monde est perdant sans s'en rendre compte. Cela dit, l'inflation galopante n'est jamais loin aussi. Nous sommes bien plus pauvres qu’on le pense.

      Il est faux de prétendre qu'on imprime seulement de l'argent. Il faut qu'on emprunte sur les marchés internationaux pour pouvoir acheter les denrées que nous importons. Eux, ils ne font pas de cadeaux. Désolé de contredire M. Sansfaçon, mais le ratio de la dette par rapport au PIB n'est pas de 50% si nous incluons les provinces, exercice qu'on ne peut pas contourner, mais bien au-delà de 100%.

      Tout cela pour dire qu’il y aura un prix à payer pour cette désinvolture face à notre endettement qui sera, en fin de compte, jamais repayé. Ce sont les générations benjamines et celles qui ne sont pas encore nées qui devront faire face à cette orgie de dettes impayées. Le filet social, dans sa présente forme, risque de devenir une légende urbaine bientôt. Pour ceux qui se fient sur la Caisse de dépôt et placement du Québec pour leur retraite, risque d’avoir une très mauvaise surprise.

      Et le Père Noël en été qu’on appelle communément Justin Trudeau, ne sera plus là pour ramasser les pots cassés. Mais ne vous en faites pas pour lui, il est multimillionnaire.

    • Pierre G. Blanchard - Abonné 3 septembre 2020 14 h 54

      Emprunter dans sa propre devise comme vient de le faire la CEE n'est-elle pas une façon de la protéger ? Quant à notre dette nationale accrue dans la foulée de la pandémie, certains s'en désolent alors que la gestion des PM Legault et Trudeau a évité le pire. Bien que M. Dionne semble nous apporter plus de mauvaise nouvelles que de solutions, je dois admettre sans connaître son analyse de la CDP, qu'il faille s'inquiéter. Celle-ci ayant investi beaucoup ces dernières années dans les aéroports, les centres d'achats et les édifices à bureaux, des secteurs maintenant jugés à risque. Il faut se rappeler qu'elle avait perdu près de 5G$ dans le secteur des primes, alors que la bourse de Montréal se considérait un centre d'expertise dans ce genre d'instruments. Avec la déconfiture de Québec Inc. et la vente à des étrangers de ses nombreux joyaux, faut-il espérer comme semble le souhaiter M. Bariteau que la fonction publique devienne le principal employeur au QC, alors qu'elle est surbureacratisée et des plus gaffeuses dans les secteurs de l'éducation, de la santé et des transports qui accusent des retards et cumulent erreurs et dépassements de coûts. Enfin, rien n'indique que Ms. Dionne et Bariteau se consultent mais leur monopole du temps d'antenne de tous les éditoriaux et chroniques est devenu incontestable. Fidèles collaborateurs, ils sont de presque tous les enjeux au quotidien et produisent une quantité phénoménale d'opinions sur une myriade de sujets, bien souvent en des textes plus longs que ceux produits par les chroniqueurs et éditeurs eux-mêmes. Faut-il s'inquiéter que leur énorme contribution confinée à l'auditoire très restreint des commentaires des lecteurs du journal ne puisse être reconnue ailleurs dans Le Devoir à sa juste valeur ?

  • Julien Thériault - Abonné 2 septembre 2020 07 h 47

    La caisse de l'assurance-chômage

    Dans cette situation, il est ironique que le gouvernement fédéral doit maintenant « recracher » tout cet argent qu'il a volé depuis les années 90 à la caisse d'assurance-chômage (stupidement et hypocritement rebaptisée assurance-emploi).

  • Pierre Raymond - Abonné 2 septembre 2020 12 h 34

    Monsieur Sanfaçon, vous dites "Pourrait-on parler de populisme de gauche." et moi je dis que c'est un Premier Ministre ULTRA INCOMPÉTENT qui s'achète bassement une réélection au frais des citoyens incluant ceux qui vont le reporter au pouvoir.
    Quand je lis les chiffres que vous nous présentez, j'ai envie de pleurer.

  • Claude Bariteau - Abonné 2 septembre 2020 12 h 37

    M. Sansfaçon souligne que le déficit de 340 et 400 milliards est composé de « plus des deux tiers (...) de mesures de soutien ». La pandémie sous contrôle, ce déficit demeurera même s'il est passager. Ce sera autre chose pour la valeur du dollar canadien et les taux d'intérêt. Même si les dettes du Canada ne seront pas remboursées, l'écart entre le PIB et la dette se sera rétréci de telle sorte que la cote de crédit pourrait baisser augmentant du coup les coûts d’emprunt et aussi la valeur du dollar.

    Si le Canada, comme plusieurs États indépendants, ont accès à des garanties de prêt grâce à leur banque centrale, ce n’est pas le cas des provinces. Le Québec pays avec une banque centrale, aurait pu corriger la situation des travailleurs et des entreprises avec un écart dette/PIB analogue à celui du Canada. Par contre, il aurait déployé une approche différente de celle du Canada.

    Le Canada se sert de son pouvoir d’emprunt pour s’immiscer dans les affaires des provinces pour mieux élargir son champ de pouvoir. Le Québec aurait plutôt soutenu l’activité économique et bonifié temporairement les programmes d’aide aux employé/e/s, aux personnes âgées et surtout aux étudiant/e/s. La pandémie sous contrôle, son taux d'endettement aurait été moindre.

    • Claude Bariteau - Abonné 3 septembre 2020 07 h 39

      J'ajoute que selon l'AFPA du 3 septembre 2020, que les États nordiques, qui sont, comme le Québec, de faible densité de populaiton, et ont un État-providence fort, aussi ce qu'est encore le Québec, vivent très différemment la pandémie parce qu'ils disposent d'une structure économique et politique d'un pays, ont des finances publiques solides, ont recours au télétravail et possèdent une grande proportion d'emplois dans le secteur public. Avec un filet de sécurité étendu, la confiance est demeurée et la consommation a continué de même que l'activité économique, car ils ont investi pour retaper leurs maisons et rester en forme.

      Indépendant, l'État du Québec disposerait d'atouts dont une banque centrale et de moyens sous son contrôle pour demeurer brancher sur ses citoyens et ses citoyennes et sur le monde pour mieux orchestrer les ajustements qui s'imposaient dans des situations comme celles générées par la COVID-19 alors que le Canada en a plutôt profité pour hausser ses pouvoirs d'intervention en cherchant à se rapprocher des habitants de cet empire post-national par-dessus la tête des provinces.