La brebis galeuse

Des manifestants antiracistes répondant à l’appel de la Coalition pour la libération de BIPOC (pour « Black, Indigenous and People of Color ») ont pris d’assaut, samedi à Montréal, la statue de John A. Macdonald, qu’ils ont déboulonnée et décapitée. Un des « honorables » pères de la Confédération et le premier à occuper le poste de premier ministre du Canada ne serait plus présentable.

Il n’y a pas si longtemps, en janvier 2016, un an avant le 150e anniversaire du Canada, Mélanie Joly, alors ministre du Patrimoine canadien, célébrait l’anniversaire de naissance de Macdonald, en le louangeant pour « sa vision d’un pays qui valorisait la diversité, la démocratie et la liberté », une déclaration officielle qui proposait une interprétation de l’histoire particulièrement ridicule et qui fut, à juste titre, vertement décriée.

Comme le rappelle Jean-François Nadeau dans nos pages, l’érection de la statue dans le square Dominion, rebaptisé depuis place du Canada, fut dès le départ l’objet de controverses. John A. Macdonald est premier ministre quand le chef métis Louis Riel, qui caressait le projet de faire du Manitoba une province métisse, française et catholique, fut condamné pour trahison au terme d’un procès inique. « Louis Riel sera pendu même si tous les chiens du Québec aboient en sa faveur », avait déclaré Macdonald. C’est d’ailleurs ce que les chiens de Canadiens français s’étaient empressés de faire.

À maintes reprises, le monument fut la cible de vandales. Dans les années 1960, c’étaient des militants indépendantistes, a-t-on présumé, qui s’en sont pris à ce symbole du pouvoir anglo-saxon. Comme ils avaient renversé le monument à la gloire de Wolfe à Québec et décapité la statue de la reine Victoria.

Les manifestants d’aujourd’hui reprochent à Macdonald son racisme à l’endroit des Autochtones. C’est un fait indéniable. On lui doit la Loi sur les Indiens et la création des odieux pensionnats où des centaines de milliers d’enfants autochtones furent enfermés pour être coupés de leur culture et assimilés. Son gouvernement a affamé les Indiens des Prairies. Raciste jusqu’au bout des ongles, Macdonald s’opposait farouchement à l’immigration asiatique, les « races » asiatiques, mais aussi africaines, faisant mauvais ménage avec les « races aryennes », selon lui.

Cela n’a pas empêché Jean Charest, quand il était premier ministre, de le citer après que la Chambre des communes eut adopté en 2006 une motion reconnaissant la nation québécoise. « Traitez-les comme une nation, ils se comporteront tout comme le font les gens libres généralement, soit généreusement. Traitez-les comme une faction et ils deviendront factieux », avait dit Macdonald des Canadiens français du Québec en 1856. Pas sûr qu’aujourd’hui, un premier ministre québécois se permettrait une telle référence.

Déjà en 2016, quand Justin Trudeau a annoncé que l’édifice Langevin, qui abrite ses bureaux et le Conseil privé, perdait son nom, on pouvait déduire que les jours de Macdonald comme personnage honorable, même pour le gouvernement fédéral, étaient comptés. L’édifice portait le nom du ministre conservateur Hector-Louis Langevin, surintendant des Affaires indiennes et responsable des pensionnats autochtones à la fin du XIXe siècle, un homme de main de Macdonald. Depuis, on apprenait que la tête de Macdonald disparaîtrait des billets de 10 $ pour être remplacée par le portrait de la militante noire Viola Desmond.

Tant Francois Legault que Justin Trudeau ont raison de dire que ce n’est pas à une poignée de manifestants de décider du sort d’un tel monument. Dans les faits, c’est la mairesse de Montréal qui doit trancher : Valérie Plante a annoncé l’amorce d’une réflexion, ce qui s’impose dans les circonstances, en évoquant la possibilité d’accompagner le monument d’autres œuvres et d’éléments de mise en contexte.

Si on peut réinterpréter l’histoire, en faire différentes lectures, ce dont les générations qui se succèdent ne se privent pas, on ne peut l’occulter. Paradoxalement, le déboulonnage des statues est une tentative d’effacer un passé déplaisant qu’on ne peut toutefois refaire, même en se drapant d’une virginité morale et intemporelle, façon facile de se donner bonne conscience.

Le « plus meilleur pays du monde » a un père fondateur bien encombrant dont plusieurs traits sont détestables, dont celui d’être un homme de son temps. Le problème avec Macdonald, c’est qu’il est partout, sur les frontons des écoles et autres bâtiments publics, dans le nom d’instituts, de chaires et même d’un prix d’une société historique. Impossible pour le Canada de s’en débarrasser. Aussi, mieux vaut assumer son histoire si on veut changer le présent.

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