Trudeau, sauveur de l’école?

Il y a des cadeaux qu’on reçoit sans jamais en avoir même rêvé, et qui provoquent étonnement et sourire crispé. Ainsi se qualifie la manne de 2 milliards de dollars catapultée cette semaine par le premier ministre Justin Trudeau en guise de plan de sauvetage pour permettre aux provinces d’« assurer une rentrée scolaire sécuritaire ».

En façade officielle, les gouvernements des provinces louent ces millions littéralement tombés du ciel. Qui en effet oserait mordre la main qui le nourrit ? Mais en coulisses, certains grommellent, indisposés par le rôle de sauveur de l’éducation que le premier ministre du Canada s’arroge et, de surcroît, dans un champ de compétences clairement identifié comme étant du ressort des provinces. Cette générosité indispose, car elle est bardée d’épines.

Le premier ministre sauveur puise dans des tactiques vieilles comme le monde pour séduire l’électorat avec ces milliards, qui nous plongent collectivement tous un peu plus loin dans le déficit pandémique — ils s’ajoutent aux 19 milliards dépensés pour soutenir l’économie. Le sauveur porte sa cape de père de trois écoliers, et aussi celle d’ex-enseignant, pour dire combien cette rentrée scolaire est singulière avec ses forts accents de sécurité, de logistique et d’enjeux sanitaires. Pour justifier cette incursion inhabituelle en terrain provincial, il puise dans l’inquiétude des parents, qui en effet colore ces jours-ci tous les discours. « Aucun parent ne devrait faire de l’insomnie parce qu’il doit retourner au travail tout en sachant que les écoles ne sont pas véritablement sécuritaires », a lancé M. Trudeau mercredi, depuis le gymnase d’une école de North York, en Ontario.

Le Québec, poli, a favorablement accueilli cette annonce, en rappelant qu’il voulait décider de l’usage le plus judicieux de ces 432 millions avec lesquels il se retrouve sans les avoir quémandés, une première ! Ottawa affirme qu’il respectera le principe crucial de « flexibilité » dans la dépense de cette enveloppe, mais certaines règles de reddition de comptes viennent baliser le cadeau tombé du ciel : l’argent viendra en deux temps, et le second versement sera tributaire d’un rapport de dépenses fourni pour la première tranche ; les sommes devront permettre d’« adapter les apprentissages » au contexte de la pandémie : enseignement à distance, achat de masques, changement de ventilation, produits de nettoyage, etc.

Voilà une annonce qui soulève plus d’interrogations qu’elle ne provoque de satisfaction. Qui traîne dans son sillage un vague fumet préélectoral. Qui n’est pas, espérons-le, un prélude à un certain assujettissement des provinces en éducation. Qui prend les contours d’une vive rebuffade infligée aux provinces, en laissant entendre en pleine rentrée scolaire — annonce précipitée, mal préparée — qu’elles n’ont pas fait suffisamment pour bien préparer les écoles. Or, disons-le franchement, il restera toujours dans le cœur des parents, jonglant avec la peur de savoir leur enfant potentiellement atteint par le coronavirus, une anxiété que l’ensemble des mesures proposées avec diligence par les écoles ne pourra jamais entièrement juguler. Cette frayeur est là pour de bon, milliards ou pas.

Et d’ailleurs, de quoi a besoin le Québec pour que sa rentrée scolaire tourne plus rond ? Deux denrées rares que le cadeau de Trudeau ne pourra hélas pas faire apparaître par magie. De l’espace additionnel et du personnel dans plusieurs catégories cruciales : des titulaires pour accueillir les enfants du groupe-classe, des suppléants pour prêter main-forte en cas d’absence (et cas d’absence il y aura, ainsi que les premiers jours d’école l’ont déjà démontré), du personnel de soutien et des professionnels, dont les services seront cruciaux pour permettre de rattraper les retards scolaires de la dernière année. Dans les services de garde, on constate déjà qu’il sera impossible de trouver tous les employés nécessaires, car plusieurs des éducatrices habituelles ont été appelées en renfort pour remplumer les… classes. La pénurie de personnel, voilà l’embûche sur laquelle la planification scolaire trébuche au Québec. Ça n’est pas la sécurité.

Au début de la dernière année, le ministre de l’Éducation Jean-François Roberge avait ciblé la pénurie d’enseignants comme un des plus grands défis des prochaines années, et il évaluait alors à 360 le nombre d’enseignants manquants dans les écoles. C’était avant la pandémie et la tornade de ses effets sur la réaffectation des ressources devant les classes. Au moment de présenter son plan de retour en classe, il y a quelques jours, il affirmait être toujours inquiet devant ce défi de taille. Qu’y pourront les millions d’Ottawa ? Rien qui pourra faire pousser des ressources.


 
23 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 28 août 2020 07 h 12

    ILe PM Trudeau n'entend pas sauver les écoles. Il vise plutôt à rassurer des parents en laissant entendre que, sans le Canada, les provinces ne peuvent pas assurer convenablement les parents et leurs enfants dans les écoles des écoles primaires et secondaires. Point barre.

    Que le gouvernemenrt Legault ait accepté tout heureux ce argent témoigne de son inconsistence politique en plus de montrer que, seul, le Québec ne pourrait pas offrir la sécurité dans les écoles qui relèvent de la juriduction des provinces. Entre-temps, il misera sur la relance de l'économie avec les sous économisés et fersa rapport au PM du Canada de son utilisation de ces sommes.

    Moi, ça me rappelle ce que fit le PM Charest à la suite des versements du gouvernement Harper qu'il utilisa pour baisser les impôts. Rien d'autres.

    • Pierre Rousseau - Abonné 28 août 2020 08 h 03

      On oublie peut-être un peu trop facilement que cet « argent » c'est notre argent, celui des contribuables et non pas l'argent de Trudeau ni des libéraux fédéraux. C'est comme les autres « transferts » du fédéral, c'est notre argent qui nous revient, rien de plus, rien de moins. Tourner le dos à ce type de transferts n'améliorerait pas le sort du Québec ni des Québécois ni son statut politique.

    • Pierre G. Blanchard - Abonné 28 août 2020 09 h 03

      Vous avez raison, il pourrait s'avérer ironique de chercher la poussière dans l'oeil fédéral, alors que nous jouissons des filets sociaux parmi les plus riches en Amérique. Si Trudeau avait fait de même alors qu'il y avait pénurie de presque tout dans nos CHSLDs, il y aurait certes eu levée de boucliers même si le pire aurait pu être évité. Devrait-on maintenant se féliciter d'une juridiction provinciale aussi mal gérée et super bureaucratisée. Les transferts fédéraux en santé au QC sont parmi les plus élevés au pays et n'ont pas empêché le scandaleux CHSLDicide de nos aîné(e)s. Nombre de bavures dans plusieurs secteurs semblent démontrer du laxisme, si ce n'est de l'incompétence crasse, dans la gestion de la manne fédérale. On ne peut blâmer les pompiers d'utiliser trop d'eau, mais faudrait-il reprocher au fédéral d'en faire trop au QC ?

    • Claude Bariteau - Abonné 28 août 2020 10 h 03

      M. Rousseau, le PM Legault aurait pu accepter cet argent, le nôtre comme vous dites, sans les conditions du gouvernement fédéral, ce qui eut été correct, ce qu'ont fait implicitement l'Alberta et le Manitoba.

    • Cyril Dionne - Abonné 28 août 2020 20 h 26

      Sur quelle planète vivez-vous M. Blanchard? Le gouvernement est supposé fournir 50% du financement aux provinces pour leur programme de santé puisqu'il collecte des impôts pour le faire. C’est ce qu’il faisait à l’origine, mais à travers les nombreux gouvernements libéraux, cette part a diminué comme une peau de chagrin. Or, seulement 22% de l'argent revient aux provinces pour leur programme de santé, qui est de loin, le plus coûteux de tous les programmes gouvernementaux. Et on sait comment l'argent dans les mains d'un petit gamin immature est dépensé à outrance et par caprice. Et il se permet d'emprunter dans milliards sur les marchés mondiaux d'inconnus qui n'ont pas nécessairement notre bonne santé économique à coeur. Ce n'est pas des cadeaux du Père Noël d'Ottawa en été que nous voulons, c'est notre propre argent.

  • Bernard Terreault - Abonné 28 août 2020 07 h 54

    Inévitable

    Le fédéral peut emprunter à gogo sans problème, il contrôle la monnaie. Les provinces ne peuvent pas faire ça, elles risquent de ne plus pouvoir

    • Clermont Domingue - Abonné 28 août 2020 09 h 14

      Le fédéral n'a pas besoin d'emprunter à gogo. La Banque du Canada CRÉE la monnaie et lui prête ce qu'il faut au taux de .25%

      Au diable le partage des pouvoirs Les humains préfèrent la sécurité. C'est elle qui protëge la vie.

  • Bernard Terreault - Abonné 28 août 2020 08 h 18

    Inévitable

    Ottawa peut s'endetter à gogo sans trop de problèmes, pas les provinces et encore moins les municipalités, car elles ne contrôlent pas la monnaie. On a vu la même chose en Europe, avec sa monnaie commune: Pologne ou Espagne incapables d'emprunter, mais l'Union européenne, oui. Et il faut être hyper discipliné, pingre comme la Suisse, si on ne veut pas être décoté. La Grande Bretagne, malgré sa Livre, ne s'en tirera peut-être pas, c'est à voir. Le Canada a plus de chances grâce à ses ressources naturelles.

  • François Beaulne - Abonné 28 août 2020 08 h 30

    L'histoire se répète

    Excellent texte, Madame Chouinard, qui rappelle les manœuvres d'intrusion des gouvernements fédéraux précédents dans les champs de juridiction du Québec, notamment des libéraux de Mackenzie King, à la faveur d'une autre guerre: la deuxième guerre mondiale de 1939-1945. Mais, évidemment, faute d'un enseignement adéquat de notre histoire, qui s'en rappelle?

    Si aujourd'hui nous payons un double impôt sur le revenu, au fédéral et au provincial, c'est que, prétextant l'effort de guerre, le gouvernement fédéral s'était unilatéralement emparé d'une partie du champ de l'impôt direct sur le revenu, attribué constitutionnellement aux provinces.
    Cette intrusion, avait-on dit, à l'époque, se voulait temporaire, le temps d'une guerre. On connaît la suite. Depuis cette invasion fiscale la plupart des gouvernements nationalistes du Québec ont cherché à récupérer le terrain perdu en réclamant des transferts de points d'impôt au Québec. Peine perdue!

    L'arrogance avec laquelle Trudeau s'ingère dans le domaine de l'éducation, domaine vital à la survie de notre nation et de son identité spécifique, à la faveur de la guerre contre le Covid-19, devrait nous préoccuper et soulever une résistance beaucoup plus forte que l'attitude tiède et ambivalente qu'a manifesté le gouvernement de la CAQ.
    Curieux que, d'un côté, celui qui réclamait à grands cris il y a à peine deux ans, un rapport unique d'impôt pour le Québec, trouve normal, aujourd'hui que le fédéral s'incruste un peu plus dans un champ de juridiction exclusif du Québec.
    Y aurait'il, par hasard, de l'électoralisme des deux côtés?

  • Alain Roy - Abonné 28 août 2020 08 h 35

    Un écran de fumée et un immense pot de vin

    Le cadeau danaen de Justin Trudeau doit faire oublier la bêtise de We quétaine, et surtout faire l'achat des votes pour sa réélection. C'est un immense pot de vin, payé par les impôts des électeurs qu'il veut séduire. Comme le président Trump, il exploite sans scrupule la peur, soit l'anxiété des parents d'enfants en âge scolaire à des fins électorales. Honte et haro sur le fraudeur en chef.

    • Brigitte Garneau - Abonnée 28 août 2020 12 h 09

      Exactement!! Excellent commentaire M. Roy.