​Archives des Sulpiciens: racines en péril

Le 19 août dernier, Le Devoir livre une nouvelle aux allures de catastrophe. Dans l’indifférence quasi généralisée, l’ensemble du personnel responsable de la conservation des archives des Sulpiciens a été congédié en bloc, dans des circonstances qui aujourd’hui encore n’ont pas été clairement expliquées par la congrégation religieuse. Pour les historiens, archivistes, ethnologues et autres lucides acteurs capables de comprendre qu’une portion de la mémoire collective québécoise est ainsi menacée, il n’y a nul doute qu’un véritable trésor est en péril.

Par communiqué, la Compagnie des prêtres de Saint-Sulpice assure que tout sera mis en œuvre pour continuer à protéger cette mémoire inestimable, mais reste peu loquace. La sortie publique manque de conviction ; à l’interne, certains religieux sont consternés. Les experts indignés restent inquiets. Un horrible doute s’installe : considérant leur statut unique et leur importance capitale, si les archives des Sulpiciens risquent de passer à la trappe, est-ce donc à peu près toutes les archives du genre qui pourraient sombrer dans l’abîme? Nous ajoutons notre voix aux protestations entendues depuis la semaine dernière dans la foulée du congédiement des professionnels responsables de l’entretien d’une des collections archivistiques privées les plus importantes pour l’histoire du Québec. Établis à Montréal depuis 1657, les Sulpiciens sont au centre de l’histoire fondatrice de Montréal, et détiennent à travers un fonds aussi riche que varié des pans d’histoire majeurs sur les racines de la Nouvelle-France.

La manière avec laquelle ces petits et grands drames patrimoniaux se jouent sur la scène publique commence malheureusement à nous être familière. Une décision est avalisée, puis diffusée par les médias. Un certain émoi s’empare de la communauté experte, mais le grand public entend-il cette nouvelle alarme qui sonne autour de la sauvegarde de l’histoire fondatrice de sa société ? Tantôt c’est une maison patrimoniale détruite par une municipalité sans respect, là une église vouée à une transformation immobilière, et maintenant quoi, quelques boîtes d’archives ?

La réaction du public est tributaire de l’importance politique accordée à ce dossier : on ne peut reprocher à la population son apparente indifférence quand on voit la mollesse des actions proposées par la ministre Nathalie Roy et son ministère de la Culture en matière de sauvegarde du patrimoine. L’importance d’être proactifs en regard de l’urgence de la situation ne semble pas faire partie du mode d’action, plutôt apathique et alangui. D’ailleurs, en juin dernier, la vérificatrice générale du Québec concluait sans ambages que « le ministère de la Culture et des Communications […] n’exerce pas le leadership attendu dans la résolution d’enjeux de sauvegarde qui existent depuis des décennies ».

La ministre Roy promet d’émettre un « avis d’intention de classement ». Comment donc a-t-il été possible qu’une collection d’une telle importance échappe au classement, et donc à l’obligation de protection, quand on sait que ce patrimoine couvre plus de quatre siècles d’histoire fondatrice de Montréal, du Québec et, par ricochet, du Canada ?

Une partie de la réponse se trouve dans la consultation tenue par la Commission de la culture sur le patrimoine religieux en 2006. Indifférence ? Désintérêt ? Ordre de priorités ? Il y a quinze ans, la faible attention accordée au patrimoine archivistique du Québec était déjà nommée, moins « sexy » dans l’imaginaire collectif qu’une série de lieux de culte menacés par le manque de moyens et une désaffection des fidèles. Pourtant, dans ces églises abîmées par l’usure du temps et l’absence de restauration dorment très souvent des collections exposées à des conditions de conservation pitoyables, et pourtant d’un riche intérêt : celui de raconter l’histoire du bâtiment déchu. Les archives des Sulpiciens racontent les seigneuries de Montréal et des environs, la construction cadastre par cadastre de la métropole, les missions auprès des populations autochtones, les débuts de certains des établissements d’enseignement les plus réputés encore aujourd’hui. Entre autres trésors. Leur pertinence n’est même pas à discuter ici.

L’heure n’est plus aux intentions, mais à l’action. Si on s’attarde aujourd’hui au sort des archives des Sulpiciens, une vingtaine d’autres communautés religieuses de moindre importance sont aux prises elles aussi avec une triade malsaine : manque de moyens, de personnel, d’intérêt. Bientôt, d’autres portes de notre mémoire collective risquent de se refermer. Dans l’immédiat, il faut tout mettre en œuvre pour la sauvegarde du fonds des Sulpiciens. Pour la suite, espérons que Québec cesse enfin de gérer à la catastrophe pour reprendre le dessus sur la sauvegarde de nos racines.

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