La charrue avant les boeufs

Avec ses gros sabots, le ministre de l’Économie et de l’Innovation, Pierre Fitzgibbon, vient de donner un grand coup de pied dans la ruche en évoquant le partage de données de la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ) avec des compagnies pharmaceutiques aux fins de recherche.

Les données centralisées de la RAMQ sont une « mine d’or » qui permettra d’attirer des entreprises pharmaceutiques afin qu’elles développent de nouveaux médicaments ou thérapies au Québec, estime le ministre. Ce sont des « données incroyablement puissantes » qui, alliées à l’intelligence artificielle, représentent un « avantage comparatif » pouvant conduire à des percées scientifiques, s’est-il enthousiasmé.

Cet enthousiasme fut promptement refroidi par les hauts cris poussés par Québec solidaire et son député de Rosemont, Vincent Marissal, dont l’indignation était à son comble lors de l’étude des crédits. « Over my dead body, a-t-il dit. Aussi bien donner les clés de la banque de sang aux vampires. »

« Je sais que c’est un sujet très controversé, a reconnu Pierre Fitzgibbon. Et je ne rentrerai pas là-dedans tout de suite. » Pourtant, c’est exactement ce qu’il a fait. Bien maladroitement, doit-on convenir.

On parle ici de données massives, rendues parfaitement anonymes. Il est impossible d’associer une donnée à un individu, du moins en principe.

Les cris d’orfraie de QS viennent un peu tard. La RAMQ partage déjà ses données dépersonnalisées avec d’autres entités gouvernementales en vertu d’ententes spécifiques, comme l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), avec des chercheurs universitaires, le tout sous la supervision de la Commission d’accès à l’information (CAI). Les entreprises privées ont aussi accès à certaines données, mais aucune n’a encore profité de cette possibilité.

Ainsi, la Loi sur l’assurance maladie permet à la RAMQ de transmettre à une personne autorisée par la CAI des renseignements qui pourront être utilisés aux fins de recherche. Depuis juin 2019, c’est l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) qui abrite les renseignements de la RAMQ rendus accessibles.

Qui plus est, le Québec, Montréal en particulier, se veut un centre mondial de l’intelligence artificielle (IA). Or l’IA carbure aux données massives que digèrent les algorithmes. Des données en santé, mais aussi une kyrielle de données personnelles dont on espère qu’elles soient toutes « anonymisées ». On n’a qu’à penser aux données qui font la fortune des Facebook, Google ou Amazon et aux renseignements recueillis par les entreprises de télécommunications, par tous les sites transactionnels, par les médias et leurs abonnements numériques. Sauf exception, les usagers donnent leur consentement, sans trop le savoir, à certaines utilisations de leurs données personnelles. C’est d’ailleurs une condition pour obtenir le « privilège » d’accéder aux services.

On n’a encore rien vu : ce sont une multitude d’objets — automobile, chauffe-eau, grille-pain et tutti quanti — qui seront connectés au réseau, générant une pléthore de données massives en continu. Bientôt, on ne pourra plus bouger l’orteil sans produire des données.

Dans ce contexte, il est clair que la Loi sur la protection des renseignements personnels, qui repose sur le consentement préalable en vue de la collecte et de l’utilisation de tout renseignement personnel, est obsolète. Déjà, on n’arrive pas à encadrer cette collecte et ce partage de données dépersonnalisées. Il est illusoire de penser que les individus pourront vraiment contrôler l’ensemble des données qu’ils diffusent comme l’air qu’ils expirent.

Dans ce contexte, il y a sans doute lieu de confier à une agence gouvernementale la responsabilité d’exercer une surveillance de l’usage que font l’État, les universités et les entreprises de toutes ces données massives.

Au Québec, la réflexion à ce sujet n’est guère avancée. Le ministre Fitzgibbon met la charrue devant les bœufs en envisageant d’offrir les données de la RAMQ à des entreprises privées sans qu’un cadre réglementaire de contrôle soit conçu ou même imaginé. Bien qu’il ait été malhabile, le ministre a le mérite de mettre cet enjeu sur le tapis. Déjà, des entreprises en IA comme Imagia, de Montréal, ou même la multinationale General Electric, qui s’est dotée d’une équipe de lobbyistes à Québec, comme l’a souligné QS, s’intéressent à l’utilisation des données massives en santé. Et ce ne sont que deux exemples.

Québec solidaire, qui propose de créer Pharma-Québec, une société d’État qui s’engagerait, elle aussi, dans la recherche et développement, devrait comprendre que les chercheurs, que ce soit dans les universités ou dans les entreprises privées innovantes, ont besoin de données massives pour faire des percées dans le domaine de la santé.


 
8 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 22 août 2020 05 h 19

    Le IA favorise la dictature.

    Oui. Il faut absolument réformer la loi sur les informations personnelles pour interdire l'utilisation de nos données personnelles à des fins commerciales.
    Le IA est un couteau à doubles tranchants. Et comme le dit bien l'historien, écrivain, auteur Yuval Noah Harari: «21 LEÇONS POUR LE XXIE SIÈCLE.» Il nous prévient que «la technologie favorise la tyrannie.» L'auteur se penche sur les rapports complexes entre technologie et démocratie, à l’heure où les progrès de l’intelligence artificielle (IA) menacent selon lui ses fondements.« L'IA sera sans doute utilisée par les puissants pour consolider leur pouvoir »L’IA est un outil et une arme qui va au-delà de tout ce que les êtres humains ont pu créer. Et sera sans doute utilisée par les puissants pour consolider leur pouvoir ».
    Pour illustrer son propos, Harari imagine un gouvernement qui ordonnerait à sa population de séquencer son ADN afin de centraliser toutes les données médicales de ses habitants. Ce gouvernement « disposerait alors d’un avantage immense en termes de recherche médicale sur des sociétés dans lesquelles les données médicales sont strictement privées », selon l’auteur. Qui n’hésite pas à conclure que l’intelligence artificielle pourrait ainsi favoriser les dictatures : « Le handicap principal des régimes autoritaires au XXe siècle (le désir de concentrer toute l’information et le pouvoir en un endroit) pourrait devenir un avantage décisif au XXIe siècle ».

  • Gilles Théberge - Abonné 22 août 2020 08 h 48

    L'esbroufe de Marissal multiplié par la malhabileté de Fitzgibbon, ça donne un bon gros show de tivi animé par GND.

    Yé...!

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 22 août 2020 13 h 12

      "Jamais deux sans trois" serait le titre ré-inventé de ce trio...qui adore se voir ...sur les écrans.

  • Bernard Terreault - Abonné 22 août 2020 10 h 00

    Bon édito

    Il me donne des infos que je n'ai pas lu ailleurs. Par contre, Fitzgibbon essaie de tromper les Québéois en imaginant que le Québec pourrait gagner un avantage compararatif pour l'implantation de l'industrie pharmaceutique. Les autres provinces, le Medicare américain, les ministèrs de la santé partout dans le monde pourraient faire pareil pour attirer cette industrie chez eux : fin du pseudo-avantage québécois.

  • Christian Montmarquette - Abonné 22 août 2020 10 h 04

    La suite dans les idées

    On ne peut pas dire que la CAQ n'a pas de suite dans les idées en tous cas.

    « Québec confiera l'hébergement des données informatiques au privé» - La Presse, 4 février 2019

    Le gouvernement québécois cessera bientôt d'opérer la quasi-totalité de ses serveurs informatiques et plus de 80% des données qu'ils contiennent seront confiées à des sous-traitants comme IBM, Amazon ou Microsoft.

    https://www.lapresse.ca/affaires/economie/quebec/201902/04/01-5213474-quebec-confiera-lhebergement-des-donnees-informatiques-au-prive.php

  • Patrick Dolmaire - Abonné 22 août 2020 10 h 26

    C'est pas facile d'avoir des projets de société ...

    Encore un grand visionnaire en mal d'inspiration! Pour attirer les entreprises, il y a le financement des emplois, la diminution des impôts, les subventions etc. et maintenant nos données personnelles ... Pendant qu'on donne au privé, on prive le public!