Le bras dans le tordeur

Une partie de la semaine parlementaire à Québec a permis de discuter, entre citoyens généralement inquiets, des aléas d’une possible application de recherche de contacts destinée à freiner la propagation de la COVID. Le gouvernement du Québec n’a pas encore décidé s’il allait emboîter le pas au Canada et à l’Ontario, et sa frilosité l’honore, car il semble bien que les raisons d’adhérer à une technologie recherchant l’historique de proximité de la population ne soient pas convaincantes.

Nous avons désormais le luxe du recul — si mince fût-il — et celui d’un peu de temps pour éviter les décisions précipitées qu’un contexte d’urgence tel que celui d’une pandémie pourrait vouloir forcer. Le Québec a terminé vendredi les travaux de la Commission des institutions sur la pertinence d’utiliser des outils technologiques de notification des contacts dans le cadre de la lutte contre la COVID-19. Les acteurs qui sont pour l’avènement de cette application au Québec plaident une cause contre laquelle en apparence il semble qu’on doive s’incliner, soit l’espoir de sauver des vies. Que peut supplanter cette prémisse aussi noble ? Les adversaires des dites technologies, plutôt nombreux à défiler au micro de la Commission, ont brandi les incursions dans la vie privée, l’accès inéquitable, les coûts et l’inefficacité pour convaincre Québec de ne pas mettre le bras dans le tordeur.

L’idée est en apparence simple : télécharger une application sur son téléphone intelligent, de préférence un modèle n’ayant pas plus de cinq ans d’âge vénérable, y entrer un certain nombre de données, offrir l’accès à ses contacts, et recevoir ainsi la garantie que si d’aventure au cours des deux dernières semaines on s’est retrouvé à proximité d’une personne infectée, on nous envoie une alerte assortie d’une recommandation de dépistage. Comme dans tous les cas où l’intelligence artificielle arrive à la rescousse, il s’agit ici de dépasser en efficacité le travail fastidieux et complexe de tous ces employés de la santé publique chargés de par le monde de rechercher les allées et venues d’une personne infectée à la COVID pour éviter la propagation de la maladie.

Plus de gens s’inscrivent au service, plus l’outil gagne en efficacité. Dans le scepticisme ambiant qui englobe les divers projets internationaux d’applications de recherche de contacts, certaines données frappent l’imaginaire : ainsi, des chercheurs britanniques ont estimé qu’en deçà de 60 % de taux d’adhésion dans la population globale, l’application ne sert à rien. Une récente recension du Devoir a permis de constater qu’en Ontario le taux de pénétration de l’application canadienne Alerte COVID, conçue par le Service numérique canadien en collaboration avec Shopify et BlackBerry, était de 10 % seulement, et d’à peine 5 % en Alberta.

Les partis d’opposition ont à l’unanimité conclu vendredi que rien ne militait clairement pour que le Québec cède à cet appel, auquel d’autres États dans le monde ont adhéré, certains avec succès, d’autres dans le chaos et l’inefficacité. Nous croyons, comme l’opposition, que les contours incertains de l’utilisation de ces technologies dans une sphère légale qui n’offre pas tous les cadres protecteurs encouragent à la prudence, surtout si l’on considère la faible garantie d’une adhésion massive à l’outil, et donc, de son efficacité.

Des voix importantes ont adressé des mises en garde percutantes cette semaine. Comme la présidente de la Commission d’accès à l’information (CAI) du Québec, Diane Poitras, pour qui les lois en matière de protection de la vie privée ne sont pas suffisamment à jour pour prévoir les aléas de telles applications. Ou le président de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse, Philippe-André Tessier, qui croit aussi le cadre juridique actuel insuffisant pour protéger des incursions possibles des tiers (employeurs ou commerçants, par exemple), dans les données consenties par l’adhérent au système. Plus tôt cette année, face à l’intérêt grandissant des nations pour une technologie accélérant la lutte contre le coronavirus, Amnesty International avait mis en garde contre leur caractère intrusif susceptible de mener à une forme de surveillance de masse.

Il serait étonnant, dans ce contexte et en l’absence d’un véritable consensus et d’un vrai débat public, que la Coalition avenir Québec se lance tête première dans une opération coûteuse et douteuse sur le plan de l’efficacité. Le gouvernement est devenu maître désormais dans la prise de décisions quotidiennes basées sur des analyses de risques et de bénéfices. Celle-ci n’invite en rien à plonger dans l’utilisation d’une application de recherche de contacts.

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