Il y a 75 ans, l’abîme

Il y a 75 ans, les 6 et 9 août 1945, l’humanité découvrait dans l’horreur d’Hiroshima et de Nagasaki sa puissance d’annihilation. L’ère atomique introduisait l’angoisse existentielle universalisée, bien avant celle provoquée aujourd’hui par la crise climatique.

Les deux bombes atomiques larguées par les États-Unis sur Hiroshima et Nagasaki ont fait près de 220 000 morts, hommes, femmes et enfants, entraînant la capitulation du Japon et la fin de la Deuxième Guerre mondiale. L’éradication d’Hiroshima et de Nagasaki demeure l’une des pires atrocités de l’histoire du XXe siècle, après le génocide de six millions de juifs par le régime nazi. L’Holocauste, ce déni d’humanité d’une méticuleuse planification, entre dans une catégorie à part de monstruosité.

La décision de raser Hiroshima et Nagasaki par le président américain Harry S. Truman relevait plutôt d’un calcul géopolitique marqué par la froideur et la lassitude d’une guerre infernale qui s’éternisait depuis six ans. Il s’agissait d’éviter le carnage d’un débarquement, avec la perspective de pertes de vie de 500 000 à un million de soldats américains, d’obtenir la reddition inconditionnelle du Japon et de contenir les ambitions de l’Union soviétique en affirmant la suprématie atomique des États-Unis. Une atrocité ultime pour en finir avec toutes les horreurs de cette guerre.

Dans une certaine mesure, Hiroshima et Nagasaki illustrent l’angle mort du système de droit pénal international mis en place avec les grands procès de Nuremberg. Dans un conflit armé, les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité commis par les vainqueurs restent impunis.

L’ère atomique inaugurée durant l’été 1945 a produit une seule et unique surprise heureuse. En dépit de la prolifération des armes nucléaires, avec une accumulation de plus de 63 000 ogives par la Russie et les États-Unis au sommet de la guerre froide, en dépit de l’expansion du club des puissances nucléaires à neuf pays, Little Boy et Fat Man n’ont pas connu de descendance. La puissance mortifère de l’atome n’a jamais plus été libérée sur des populations civiles.

Un autre sujet d’étonnement réside dans la dissolution du militantisme antinucléaire. Nous avons appris à ne plus nous en faire, sans toutefois aller jusqu’à aimer la bombe, contrairement au Dr Folamour. Les jeunes d’aujourd’hui angoissent à propos du réchauffement climatique et de l’extinction de masse, alors que leurs parents et leurs grands-parents faisaient des cauchemars sur le Jour d’après. Les plus âgés auront même participé à des exercices de simulation d’une attaque nucléaire, construit des bunkers dans leur jardin, préparé des plans d’urgence.

La fin de la guerre froide et l’effondrement de l’Union soviétique ont relégué la peur et la menace au rang de souvenirs poussiéreux. Les luttes les plus visibles d’aujourd’hui, tout aussi nobles et légitimes qu’elles soient, portent sur l’environnement, les droits individuels et la justice sociale.

Le péril nucléaire n’en est pas moins vivant. La Russie et les États-Unis, deux pays qui se regardent en chiens de faïence, possèdent à eux seuls plus de 90 % des quelque 12 000 ogives nucléaires. La coopération entre les deux superpuissances se détériore sans cesse depuis que le président va-t-en-guerre George W. Bush s’est retiré, en 2002, du traité antimissiles balistiques (le traité ABM).

Nous ne vivons plus à l’époque où les présidents Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev professaient qu’une guerre nucléaire ne pouvait être gagnée et qu’elle ne devrait jamais être déclarée. Depuis près de vingt ans, la Russie et les États-Unis ont participé à l’érosion des traités de non-prolifération et de contrôle des armes de destruction massive qui ont permis de contenir la menace et de limiter l’expansion du cercle des puissances nucléaires. La présidence de Barack Obama, Prix Nobel de la paix pour sa volonté de jeter les bases d’un monde sans armes nucléaires, fut un trop bref hiatus pour contenir les belliqueux du Parti républicain et de la Russie poutiniste.

Le traité Start, portant sur la réduction des armes nucléaires entre la Russie et les États-Unis, expirera en 2021 si les deux puissances n’arrivent pas à s’entendre sur son renouvellement. La transparence, la coopération et l’inspection bilatérale des stocks d’armes nucléaires entre les deux pays disparaîtront par le fait même. La course insensée à l’armement est en voie de reprendre sous prétexte de modernisation de l’arsenal, de mise à jour des systèmes de défense en prévention des cyberguerres, d’adaptation à l’arrivée des missiles de vitesse supersonique, et ainsi de suite.

Au Japon, il reste environ 136 700 hibakusha, le nom donné aux survivants d’Hiroshima et de Nagasaki. Leur âge moyen est de 83 ans. D’ici une ou deux décennies, il n’y aura plus de témoins vivants de l’horreur atomique. Le concept d’un monde sans armes nucléaires deviendra une abstraction. Un retour en force de la mobilisation et des revendications de la société civile s’impose comme un préalable à tout effort pour libérer la planète des armes nucléaires.

6 commentaires
  • Françoise Labelle - Abonnée 8 août 2020 07 h 41

    Il est inacceptable que la chance joue un tel rôle

    Avec la montée de la droite, il y a eu des tentatives pour réviser l’histoire et justifier de l’atomisation de populations civiles.
    Ce, malgré le rapport du comité bipartisan d’experts américains US Strategic Bombing Survey, formé à la fin de la guerre, donc immédiatement après le fait, pour évaluer entre autres les bombardements de Dresde puis d’Hiroshima et Nagasaki. Le comité concluait que «Sur la base d'une enquête détaillée sur tous les faits et étayée par le témoignage des dirigeants japonais survivants impliqués, le comité est d'avis que avant le 31 décembre 1945 avec certitude, et selon toute probabilité avant le 1er novembre 1945, le Japon se serait rendu même si les bombes atomiques n'avaient pas été larguées, même si la Russie n'était pas entrée en guerre, et même si aucune invasion n'avait été planifiée ou envisagée.»

    Le petit-fils de Truman justifiait la décision de son grand-père par la conviction «qu’il devait le faire». Kennedy ignorait qu’il y avait à Cuba des missiles atomiques prêts à être lancés. Quand on songe à Bush qui avait reçu l’ordre de dieu d’envahir l’Irak et au malade tonitruant et chaotique qui règne sur la Maison Blanche, et détient les mêmes pouvoirs, il y a de quoi frémir. La chance a été de notre côté mais il est inacceptable que la chance ait un tel rôle.
    «Hiroshima sous les feux du révisionnisme» L’Humanité, 24 mai 2016

  • Patrice Soucy - Abonné 8 août 2020 08 h 33

    Il y a maintenant 3 mois que Dr Folamour n'a pas été payé...

    Les changements climatique font en sorte que les lignes vont se mettre à bouger sur la carte. Un tel arrivait à se nourrir, plus maintenant; les terres cultivable sont passées chez le voisin. Tel pays, naguère riche et puissant, peine à entretenir sa grande armée et la négligence s’installe, la corruption ouvre la porte des entrepôts. Un monde instable est dangereux. Un monde instable où trainent ici et là de quoi détruire une métropole… Beyrouth a été souffée par la négligeance et la corruption. Une leçon à retenir.

  • Hélène Lecours - Abonnée 8 août 2020 09 h 01

    Oui

    Puisse la nature nous obliger à le faire puisse que le bon sens ne règne pas.

  • Pierre Fortin - Abonné 8 août 2020 17 h 27

    Qu'est-ce qui a fait basculer le monde dans cet abîme ?


    Si nous arrivons à comprendre comment nous sommes entrés dans l'enfer nucléaire, peut-être découvrirons-nous comment en sortir. Les États-Unis de l'époque étaient dirigés depuis 12 ans par un président parmi les plus grands humanistes. On a écrit à sa mort que « Cet idéalisme, dont l'Amérique a démontré qu'il pouvait aussi s'insérer dans la réalité, il lui a donné toute sa grandeur et son efficacité. Le plus grand éloge qu'on puisse faire de lui est de dire qu'il connaissait le prix de la vie. »

    Franklin D. Roosevelt avait ébauché, déjà dans la Charte de l'Atlantique (1941), une idée claire de ce que devait être l'ONU : « L’organisation des Nations Unies, quand elle sera créée, les quatre grands – nous-mêmes, la Grande-Bretagne, la Chine, l’Union soviétique – nous serons responsables de la paix du monde. Il est grand temps pour nous de penser à l’avenir, de le construire [...] Ces grandes puissances devront assumer les tâches d'apporter l'éducation, d'élever le niveau de vie, d'améliorer les conditions de santé de toutes les régions coloniales arriérées et déprimées du monde. »

    Même si Roosevelt a autorisé la recherche sur l'uranium suite à la lettre d'Albert Einstein en réaction à la menace nazie, le monde dont il rêvait, qu'il savait possible et accessible, excluait toute utilisation gratuite de la force et surtout pas de celle qui s'attaque aux populations sans défense comme ce fut le cas de Little Boy à Hiroshima et de Fat Man à Nagasaki.

    Harry Truman qui lui a succédé à son décès le 12 avril, un démocrate comme lui, n'a mis que quatre mois pour autoriser cet acte de destruction massive d'un peuple et de récidiver trois jours plus tard.

    Comprendre ce qui a mené Truman à passer à l'acte permettrait peut-être de passer à la non-prolifération et à la dénucléarisation véritable.

  • Benoit Gaboury - Abonné 9 août 2020 10 h 38

    Dans une galaxie près de chez vous

    Il existe un documentaire sur You tube intitulé «Accident nucléaire en Arkansas - Arte», très bien fait, sur l'explosion d'un silo qui contenait un missile nucléaire Titan. Et ce n'est pas une fakenews. Cela s'est passé en 1980 à Damascus, à 80 km au nord de Little Rock en Arkansas. Lors d'un entretien de routine, un outil a été échappé du haut du missile et a perforé en tombant un réservoir de propergol, problème gravissime. Le film raconte tout le branlebas de combat qui en a découlé dans les heures suivantes. L'ogive nucléaire a finalement été projetée à une centaine de mètres hors du silo, et heureusement n'a pas explosé. Sinon...
    Nous ne sommes pas à l'abri de tels accidents, et si cela devait se produire à nouveau, malheureusement, cela nous ferait probablement ouvrir les yeux sur la menace que de tels monstres font courir un peu partout autour de nous, même ici au Canada, entre Russie et USA.