Une nouvelle guerre froide?

S’agissant de mesurer la bellicosité des relations sino-américaines, le secrétaire d’État américain, Mike Pompeo, a montré le chemin ces derniers temps : le 23 juillet, dans un discours d’une virulence peu commune, il appelait le « monde libre » à « triompher » face à la « nouvelle tyrannie » chinoise. Deux jours plus tôt, de passage à Londres, il réclamait la collaboration du « monde entier » pour s’assurer que la Chine se comporte d’une manière qui soit « en adéquation avec l’ordre international ». Des propos qui font bien sûr tiquer au regard du mépris assumé qu’affiche jour après jour la Maison-Blanche pour le principe de dialogue multilatéral.

Et puis, non content de fustiger la dictature de Xi Jinping, M. Pompeo, déguisé en historien, a conclu la semaine dernière à l’échec de la stratégie d’ouverture lancée au début des années 1970 face à Pékin par l’ex-président républicain Richard Nixon — en oubliant de dire que les États-Unis étaient moins mus à l’époque par l’espoir d’une libéralisation de la Chine que par l’objectif platement géopolitique de renforcer leur position dans la guerre froide avec l’Union soviétique.

Il y a un peu plus de deux ans que le gouvernement Trump a déclaré la guerre commerciale à la Chine. Une grande guerre qui étend aujourd’hui ses tentacules au duel pour la suprématie technologique auquel les deux puissances se livrent autour de Huawei et du développement de la 5G. Elle a récemment pris une tournure plus spécifiquement politique à la faveur du bafouement en règle de l’autonomie de Hong Kong et de la répression par internement massif des Ouïgours. En a découlé toute une série de sanctions américaines — soutenues au demeurant par les démocrates — d’une ampleur inédite depuis le massacre de la place Tian’anmen survenu en 1989.

Sur le plan militaire, les tensions toujours latentes sont montées d’un cran en mer de Chine méridionale depuis avril, pendant qu’en diplomatie, les États-Unis viennent de faire fermer le consulat chinois à Houston au nom de la lutte contre l’espionnage économique de Pékin, ce à quoi ce dernier a riposté en chassant les Américains de leur consulat de Chengdu. Vendredi dernier, c’était au tour du populaire réseau social TikTok, dont la société mère est une entreprise basée à Pékin, de faire les frais de la dégradation des relations entre les deux pays, alors que M. Trump en a brusquement décrété l’interdiction aux États-Unis. Tout cela sans oublier qu’en ces temps de pandémie, la course au marché de l’éventuel vaccin est, elle aussi, vite devenue un nouveau terrain d’affrontement.

Il est entendu qu’il s’agit d’abord pour les Américains de freiner par ce « blitzkrieg » l’affirmation du reste agressive de la puissance chinoise. Car là où la question se pose, il ne s’agit pas tant de défendre les droits de la personne que de les instrumentaliser. Tiquons à nouveau, comme M. Trump a une poutre dans l’œil : il n’est pas si exagéré de comparer l’écrasement des libertés à Hong Kong à la répression des manifestations antiracistes à Portland par des forces « paramilitaires » fédérales.

L’affaire Huawei est parlante : l’affrontement était commercial, il a pris des dimensions géopolitiques. Le Canada en sait quelque chose, piégé qu’il est par les procédures d’extradition lancées par les États-Unis pour mettre le grappin sur Meng Wanzhou, directrice des finances du géant chinois des télécommunications, arrêtée à Vancouver en décembre 2018. Or, en ce qui concerne la 5G, le fait est que les États-Unis ont tout simplement été dépassés par la Chine en matière de recherche et de savoir-faire. À défaut, ils procèdent par blocages multiples, au risque d’entraîner le monde dans une nouvelle guerre froide. M. Pompeo ne dit rien d’autre en demandant instamment leur collaboration aux alliés des Américains, quitte à les menacer de mesures fiscales punitives s’ils n’obtempèrent pas.

Que Pékin ne joue pas franc jeu en matière commerciale est notoire et que la dictature chinoise ait depuis longtemps à l’ordre international un rapport « inadéquat » est incontestable. Que M. Trump joue la corde antichinoise à l’approche de la présidentielle, il fallait s’y attendre. Mais si les relations sont aujourd’hui plus conflictuelles que jamais, il était pour ainsi dire écrit dans le ciel que la formidable croissance économique chinoise des quarante dernières années, orchestrée qui plus est, depuis huit ans, par un régime Xi particulièrement autoritaire et expansionniste, finirait par déboucher sur une lutte de pouvoir de grande envergure entre la Chine et un empire américain qui n’est forcément plus ce qu’il était. Nous y voilà. Pour l’heure, l’ordre du monde est façonné par les faucons des deux côtés.

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