Une bataille à forces inégales

À cause du confinement, le commerce en ligne vient de connaître un bond aussi rapide que spectaculaire : entre février et mai dernier, les ventes en ligne des détaillants canadiens ont presque doublé (+99 %), alors que les ventes en magasin connaissaient une chute record, nous apprend Statistique Canada.

Tout étant relatif, cette hausse ne signifie pas que les consommateurs ont remplacé irrémédiablement leurs visites aux centres commerciaux puisque le commerce en ligne n’occupe encore que 10 % de la totalité du commerce de détail.

Cela dit, il est indéniable que le commerce électronique prend une place de plus en plus grande dans nos vies et dans celle des commerçants. Pour les consommateurs, il multiplie les offres de produits en comparant les prix, en plus de faciliter l’accès grâce à la livraison à domicile. Et pour certains commerçants, il a même été la planche de salut pendant le confinement.

Soit dit en passant, il n’y a rien de bien nouveau dans la livraison à domicile, si ce n’est la prise de contact par Internet au lieu du téléphone comme à l’époque où nos parents commandaient leur épicerie et leurs médicaments, du poulet frit ou des mets chinois pour livraison le même jour. Une expérience client, comme disent les experts, que les géants comme Amazon, Uber ou Just East (Skip) veulent reproduire sous le couvert de la nouveauté.

  

Si les marchands, y compris les plus petits, sont aujourd’hui forcés de développer une plateforme de commerce électronique, l’opération ne va pas sans des inconvénients qui forcent la réflexion. Aux États-Unis, le New York Times nous apprenait récemment que les coûts directs de fonctionnement et de transport sont de 10 % à 15 % supérieurs à la vente en magasin. Ce qui n’inclut même pas la gestion des retours de marchandises, beaucoup plus nombreux lors d’achats en ligne. Et comme les coûts de ces retours sont très élevés, ce sont les plus petits commerçants incapables de les inclure dans le prix de vente qui sont pénalisés.

Le commerce en ligne a connu un essor important à cause du confinement chez plusieurs marchands locaux qui tardaient à faire le saut, certains parvenant même à rejoindre une clientèle internationale grâce à une offre de produits plus spécialisés. D’où l’importance d’un soutien technique et financier de nos gouvernements aux entreprises locales déterminées à faire leur place au soleil. Mais au net, les grands gagnants des premières étapes de cette course, on les connaît.

La différence entre petits et grands commerçants, entre Amazon, Walmart, Costco et le marchand local qui peine à seulement mettre à jour son site Internet, ce sont ces milliards de capitalisation boursière qui permettent d’investir toujours plus chaque année tout en limitant la marge bénéficiaire de leurs fournisseurs grâce à leur position dominante, s’assurant du coup de maximiser les profits et de soutenir la valeur en Bourse. Cercle vertueux pour les uns, mais combien vicieux pour les autres.

Fin de la mondialisation, économie circulaire, commerce de proximité, dites-vous ? Hum, pas certain !

  

Cette domination des géants américains sur le commerce de détail en général, et le commerce en ligne en particulier, comporte aussi son lot de conséquences sur l’environnement. Le confinement ayant entraîné une chute de l’achalandage routier, nous n’avons encore pas ressenti pleinement les effets de la hausse du nombre de camions de livraison dans nos milieux de vie. Or, même avant le confinement, des villes comme New York et des États comme la Californie se plaignaient de ce phénomène qui ira en s’aggravant.

L’automne dernier, le NYT rapportait que les habitants de New York se faisaient livrer plus de 1,5 million de colis chaque jour, occasionnant des problèmes d’embouteillages sur les ponts, de congestion causée par le stationnement en double et de détérioration de la qualité de l’air.

Même constat en Californie, où l’on vient d’adopter une loi qui imposera la norme de zéro émission pour la moitié des ventes de camions neufs d’ici 2035 et pour la totalité de la flotte de nouveaux camions dix ans plus tard. Le Canada suivra-t-il cet exemple ?

En attendant, plusieurs projets de livraison par véhicules électriques et même par vélos-cargos voient le jour un peu partout dans les grandes villes d’Amérique et d’Europe, mais nous n’en sommes qu’aux balbutiements.

Le commerce en ligne est bien enraciné, cela ne fait pas de doute, car il a ses avantages que les consommateurs ont compris. Mais vivement la reprise du bon vieux magasinage in situ qui, malgré son côté folklorique, permet de voir, de toucher et d’essayer l’objet de notre convoitise sans risquer de se le faire voler sur le pas de la porte avant même d’avoir reçu le texto de livraison.

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