Pandémie de répression en Inde

Le 19 juin dernier dans une ville du Tamil Nadu, dans le sud de l’Inde, J. Jayarav, 58 ans, et son fils Bennicks, 31 ans, ont été arrêtés pour avoir fermé leur commerce 30 minutes après l’heure prévue par les directives de confinement. Ils sont décédés de leurs blessures quelques jours plus tard, après avoir de toute évidence été atrocement torturés par des policiers pour cette infraction mineure. L’affaire a fait grand bruit dans le pays, comme il se doit. Une enquête a été ouverte, deux policiers ont été suspendus.

En Inde, que des policiers frappent ou menacent de frapper à coups de bâton des Indiens ou des Indiennes dans la rue est courant. C’est la manifestation largement banalisée d’une culture profonde de violence institutionnalisée que les corps policiers sont autorisés depuis toujours à perpétuer en toute impunité. En particulier contre les dalits (ceux qu’on appelait les intouchables) et la minorité musulmane. Si donc le meurtre de ces deux hommes a suscité un grand émoi, il se trouve que cette affaire n’est pas exceptionnelle : selon un rapport de la Commission nationale des droits de la personne, plus de 3000 personnes sont mortes en détention en 2017 et 2018. Ce qui représente forcément la pointe de l’iceberg. Rien n’indique que cet émoi y changera grand-chose.

Les musulmans qui forment environ 14 % du 1,3 milliard de citoyens indiens n’ont qu’à bien se tenir. Une autre enquête réalisée en 2019 indiquait que 51 % des policiers jugeaient les musulmans « très », sinon « assez » naturellement enclins à commettre des crimes.

Cette violence et cette impunité, qui ne sont pas des réalités nouvelles, ont crû avec la pandémie de coronavirus. Une pandémie qui fait que l’Inde est aujourd’hui le troisième pays parmi les plus affectés, après les États-Unis et le Brésil, avec 1,5 million de cas et plus de 33 000 morts, des chiffres qui, là encore, sous-évaluent nécessairement la crise, vu la démographie indienne, l’inadéquation d’un système de santé essentiellement privé et la pauvreté endémique qui sévit en milieu rural comme en milieu urbain.

La violence n’est pas seulement policière, tant s’en faut, elle est aussi politique. Ultralibéral et ultranationaliste religieux, paternaliste et infantilisant, le premier ministre, Narendra Modi, massivement réélu aux élections de 2019, s’emploie à consolider son dessein autoritaire à la faveur de la COVID-19. Cet homme pour qui Donald Trump est un modèle a laissé courir un certain temps le bruit que les musulmans étaient responsables de la propagation du virus.

La démocratie indienne, pour son plus grand malheur, traverse une « pandémie de préjugés et de répression », pour reprendre les mots du journaliste Siddharth Varadarajan, fondateur du média en ligne indépendant The Wire. Et que les autorités harcèlent.

Répression des intellectuels qui défendent des positions laïques : le cas de deux militants connus pour leur lutte contre le système de castes, arrêtés en avril au nom des lois antiterroristes, a frappé les esprits. Mais ils ne sont que deux exemples dans la longue liste des arrestations qui sont survenues depuis les grandes manifestations contre les politiques antimusulmanes adoptées, fin 2019, par le gouvernement Modi.

Incessante intimidation des médias que le pouvoir ne trouve pas assez complaisants : qu’il suffise ici de signaler qu’au classement mondial de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières, l’Inde ne se situe plus qu’au 142e rang sur 180.

Dans un pays sans filet social où 90 % de la population active travaille dans le secteur informel, M. Modi avait appliqué fin mars une absurde politique de confinement qui a jeté sur les routes et privé de travail des millions de travailleurs migrants. Dans les pays « pauvres », le virus tuera autant qu’il fera mourir de faim. Face à une récession inévitable, et plutôt que de déployer un arsenal de mesures d’aide sociale, 13 des 28 États de l’Union indienne ont saccagé, sur prétexte de COVID-19, les lois du travail dans ce qu’il reste d’économie formelle, permettant aux employeurs de baisser les salaires, de procéder à des licenciements à leur guise et d’augmenter la semaine de travail à 72 heures. C’est une autre forme de répression. « Un retour à l’esclavage », de dire certains. Une façon de creuser encore plus les inégalités.

En sous-main, M. Modi enfonce le clou de sa gestion autoritaire à un autre chapitre, militaire celui-là. La pandémie en est le paravent. C’est ainsi qu’une récente réorganisation de l’armée orchestrée par M. Modi a vu s’installer un chef d’état-major qui ne se prive pas de faire des déclarations politiques — du jamais vu dans l’histoire de ce pays, qui a toujours eu la qualité de ne pas laisser les militaires se mêler au pouvoir civil. En cela aussi, il y a lieu de s’inquiéter pour l’avenir de la démocratie indienne.


 
13 commentaires
  • Hélène Lecours - Abonnée 28 juillet 2020 07 h 20

    Merci

    Merci pour cet article qui nous renseigne UN PEU sur la situation en Indes. Nous sommes devenus si centrés sur notre nombril national depuis le mois de mars! On dirait qu'on en profite pour ignorer la réalité internationale pourtant pas si lointaine et dont les conséquences ne sont pas si lointaines non plus. Nous devons encore apprendre à penser globalement.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 28 juillet 2020 12 h 43

      Je ne crois pas qu'il faut se culpabiliser ...Il faut se bien renseigner . Mais le hic, c'est de recevoir "de plein fouetl" un article de presse, tel celui-ci, qui me semble, à priori , le premier papier que je lis sur les malheurs et les répressions en Inde...depuis fort longtemps.
      Mère Térésa...c'était il y a plus de 20 ans.
      Mal informés...nous sommes? Peut-être ! Dans cette recherche de coupables qui sévit présentement sur la planète, il est important de
      faire attention de ne pas tomber dans les "rets" de ces "hashtags#" fusionnels que sont ces ONG qui sèment à tout vent leurs "quêtes"
      arbitraires, idéologiques et combien néfastes. (ici je ne parle pas du Larousse illustré.). De "caritatives" et "humanitaires", ces ONG sont devenues "business" et "as usual". C'est le globish ...mondial.

    • Gilles Théberge - Abonné 28 juillet 2020 13 h 41

      Oui, ici on est centré notre nombril et sur Trump, Trumo, Trump... Ce que vous pouvez constater régulièrement si vous synthonisez radio canada !

      C'est vrai que quand on n'a qu'un voisin. Je ne sais pas comment dirait ce romain. «Timeo hominem unius est vicinus» peut-être ?

  • Pierre Fortin - Abonné 28 juillet 2020 15 h 18

    Il n'y a pas qu'en politique intérieure où Modi joue gros


    Monsieur Taillefer,

    Vous me rappelez vos articles sur la vie intérieure de l'Inde alors que vous y étiez correspondant du Devoir. Je m'en réjouis.

    Pour séduire ses électeurs, Modi a aussi joué les affaires étrangères et utilisé le nationalisme et l'animosité envers le Pakistan dans son programme électoral ultra-nationaliste. Il a unilatéralement révoqué les articles de la constitution indienne de 1947 qui établissaient l'autonomie du Jammu-et-Cachemire islamique (origine du système fluvial de l’Indus, principale source d’eau du Pakistan) et le protégeaient de l’immigration massive hindoue.

    En 1963, le Pakistan a cédé une partie de ce territoire à la Chine en échange d’un soutien financier et logistique. Aujourd'hui, un système autoroutier part de Kashgar au Xinjiang et traverse la frontière jusqu’à Islamabad (un élément des Nouvelles Routes de la Soie) jusqu’au port de Gwadar sur l’Océan Indien. Or depuis quelques semaines, les troupes indiennes s'opposent aux chinoises sur cette frontière hymalayenne. Il est absolument impossible que Pékin laisse New Delhi contrecarrer son projet.

    En 2019, Modi et Xi Jinping avaient pourtant convenu d'un ordre international inclusif fondé sur des règles et concernant « la construction d’un ordre économique mondial ouvert, multipolaire, pluraliste et participatif ». Les Chinois pensent que Modi a changé d’avis, qu’il a abandonné le partenariat avec Pékin, et qu’il veut dorénavant contrer son influence sur la rive indo-pacifique en croyant tirer avantage de s'associer aux États-Unis contre la Chine.

    Bhim Bhurtel, professeur de relations internationales et diplomatie à l’université de Katmandou, croit que Pékin veut envoyer un message clair à Modi pour qu’il respecte le consensus et les accords conclus en 2019 et qu'il fera face à des sanctions sévères s'il n'y parvient pas.

    Affaire à suivre.

    Source : www.mondialisation.ca/linde-paie-le-prix-de-la-myo

  • Vinayak Savarkar - Inscrit 28 juillet 2020 20 h 07

    Avis d'un hindou

    En 1971, pendant la guerre d'indépendance du Bangladesh, l'armée pakistanaise envoya ses soldats leur donnant ordre de peindre des "h"s couleur jaune sur les portes des hindous afin de mieux identifier les femmes à violer et les familles à égorger.

    2,4 millions d'hindous Bengalis furent massacrés lors du plus grand génocide industriel depuis l'holocauste.

    On a pas beaucoup entendu les Québécois à l'époque.

    En 1947, l'Inde avec 9% de musulmans fit le choix de la laïcité
    Le Pakistan avec 12% d'hindous fit le choix de l'islamisme, créa une nouvelle capitale Islamabad, "la ville de l'islam".
    L'Inde ne créa aucun "Hindupur", ville de l'hindouisme.

    En Inde, les lois personnelles musulmanes permettent la chariah, la polygamie et, avec la complicité de la gauche, jusqu'à récemment, la répudiation.

    À nouveau, aucune réaction de la part des Québécois.

    Après mille ans d'invasions islamiques, j'ignore pourquoi vous vous attendez à ce qu'on apprécie les musulmans. Ils ont pratiqué l'impérialisme, le colonialisme et l'esclavage en Inde. Sommes nous obligés d'aimer nos bourreaux ?

    Je comprends que les Québécois, de tradition chrétienne, défendent les musulmans. Après tout, vous êtes des frères dans la barbarie. Les deux faces sanglantes de la même pièce abrahamique. Vous avez l'impérialisme, le colonialisme et l'esclavage en commun.

    La vie de nous autres, les "sales païens", n'aura jamais d'importance à vos yeux.

    Vous êtes les héritiers de la "Grande Noirceur", de cet impérialisme abrahamique où nous autres hindous ne seront toujours que des moins que rien.

    Ne pouvant compter sur quelconque soutien extérieur, nous sommes bien obligés de défendre nos valeurs.

    Au risque de vous décevoir, nous ne serons jamais des esclaves convertis. Nous resterons attachés à notre civilisation cinq fois millénaires. Nous n'avons pas échappé à mille ans d'invasions islamiques et chrétiennes pour aujourd'hui subir vos leçons à deux balles.

    Satyamev Jayate
    Seule la vérité triomphe

    • Joël Tremblay - Abonné 29 juillet 2020 18 h 52

      M. Savarkar.

      Êtes-vous au courant de la situation au Québec en 1971, année à laquielle vous reprochez au québécois.e.s. leur inaction?

      Je n'étais pas né, mais je pense que nous étions en plein coeur de la crise d'octobre, un évènement que si vous avez pris le temps de vous renseigner, n'est pas tout à fait différent de la lutte pour la liberté du peuple Indien que vous semblez honorer...

      Maintenant, en 1947, la plupart des québécois.e.s avaient une chose en tête, subsister... la population était peu éduquée et les bonnes places étaient pour les anglais, ou les français qui aidaient les anglais à exploiter les francophones. Beaucoup de gens habitaient en milieu rural. Il y avait 3-4 journaux et pas vraiment de télé, alors pourquoi et comment les québécois de cette époque auraeint du être sensibilisés à cette cause?

      Votre critique du Québec et de sa population ne tient pas la route et ne supporte pas l'analyse même la plus superficielle.

  • Daniel Gagnon - Abonné 28 juillet 2020 21 h 37

    Une Inde divisée est une Inde affaiblie.

    L'important, c'est que l'Inde continue de faire obstacle à la Chine totalitaire.
    La Chine vit sous un régime totalitaire cruel et il faut absolument lui tenir tête.
    Xi Jinping, au pouvoir en 2012, fait une peser une menace réelle sur le monde entier avec sa dictature insensée et cruelle
    Une Inde divisée est une Inde affaiblie.
    Une Inde réunie pourrait résister au vorace et effroyable géant chinois sur la route de la conquête du monde
    Si l'Inde cède devant Xi Jinping, s'en est fait de nous.

    • Daniel Gagnon - Abonné 29 juillet 2020 06 h 58

      Si l'Inde cède devant Xi Jinping, c'en est fait de nous

  • André Joyal - Inscrit 29 juillet 2020 08 h 37

    «le premier papier que je lis sur les malheurs et les répressions en Inde...depuis fort longtemps.(ND Sévygny)

    De toute évidence, Mme Sévigny, vous ne lisiez pas las articles de M. Taillefer qui, pendant 5 ans, fut correspondant du Devoir en Inde. Il en a tiré un livre que je vous recommande, l'ayant acheté même (ou parce que) si je n'avais loupé aucun de ses articles. Moi, qui ai passablement voyagé et vécu à l'étranger, je n'ai jamais compris l'engouement de certains de mes compatriotes envers ce pays où le sort que l'on réserve aux Dalits (300 millions) est inqualifiable et où la culture du viol n'est pas, comme ici, une vision de l'esprit (un viol aux 15 minutes...). Vraiment, il ya mieux à voir ailleurs que cette incommensurable misère que nous rapporte les observateurs avisés.

    J'ai fréquenté durant le s années 90 le Centre interculturel de Montréal, le curé (de regrettée mémoire) qui en était responsable était en pâmoison devant tout individu venant de l'Inde. Je n'ai jamais pu le comprendre. J'écris ceci en admettant que ce pays est vecteur d'une grande culture ayant produit, en autres, de grands auteurs qu'il m'est arrivé de lire.