​Bioalimentaire et pandémie: l’autonomie par la diversité

La pandémie a ravivé l’intérêt, tant du gouvernement que de la population en général, pour accroître l’autonomie alimentaire du Québec. Cet intérêt se conjugue avec des préoccupations écologistes et une volonté de s’alimenter sainement et localement. Mais plusieurs obstacles se dressent devant la nécessaire diversification des modèles d’exploitation agricole.

Douze ans après la publication du rapport de la Commission sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire, présidée par Jean Pronovost, l’émergence des petites fermes reposant sur une diversité de production, sur la vente à la ferme et dans des petits marchés publics et sur les circuits courts n’a toujours pas eu lieu.

Quatre ans après la parution du livre La ferme impossible, de Dominic Lamontagne, cette petite ferme multifonctionnelle aux dimensions humaines et respectueuse de l’environnement est toujours impossible.

La force d’inertie de l’Union des producteurs agricoles (UPA) s’est exercée avec une grande efficacité pour contrer le changement, mis à part certaines avancées dans la production biologique. Il faut dire que les intérêts économiques de ses membres dans les productions à quotas, mais pas seulement, sont énormes et que les règles, notamment en matière de financement, sont faites pour les avantager. La commission Pronovost voyait dans le monopole de l’UPA un frein à la diversification de l’agriculture au Québec et à l’innovation. On peut constater que, malgré les bonnes paroles du président actuel de l’UPA, Marcel Groleau, et de certains de ses prédécesseurs, le temps a donné raison à Jean Pronovost. La preuve est dans le pudding, comme disent les Anglais.

Le gouvernement caquiste, tout comme les gouvernements qui l’ont précédé, n’a aucune intention de briser le monopole de l’UPA. D’ailleurs, le modèle de la petite ferme ne peut remplacer l’agriculture pratiquée à plus grande échelle, productive et concurrentielle. S’il est vrai que la grande agriculture doit revoir ses méthodes pour devenir véritablement durable et respectueuse de l’environnement, il est utopique de penser la voir disparaître compte tenu, justement, des impératifs de souveraineté alimentaire. Il faut bien nourrir notre monde à des prix raisonnables.

À l’heure actuelle, il existe un engouement pour l’agriculture chez les jeunes. Les écoles d’agriculture débordent. Mais bon nombre des jeunes diplômés veulent pratiquer l’agriculture autrement : ils n’ont aucun intérêt à s’engager, par exemple, dans la production en monoculture de maïs destiné à nourrir le bétail ou à servir de carburant aux automobiles. De toute façon, ces jeunes n’ont pas les millions pour acheter ces vastes terres fertiles ou encore ces 200 vaches laitières et leurs quotas.

Dans la foulée des rapports Pronovost et Saint-Pierre, l’Institut Jean-Garon a produit en janvier dernier un rapport sur l’avenir de la protection du territoire agricole. En dehors des grandes terres fertiles de la plaine du Saint-Laurent, que seuls des agriculteurs établis et millionnaires peuvent acquérir, des petites parcelles, des lots plus ingrats et de bonnes terres dans les régions périphériques intéressent de jeunes diplômés ou des moins jeunes, des innovateurs, notent les auteurs du rapport, Michel Saint-Pierre et Guy Debailleul.

Or ces innovateurs rencontrent plusieurs obstacles : le manque d’accès au crédit et aux programmes d’aide, l’impossibilité d’acheter des parcelles puisque la Commission de protection des territoires agricoles du Québec estime que la superficie d’une ferme rentable doit atteindre 100 hectares, l’interdiction de construire une résidence familiale.

Comme le souligne l’Institut Jean-Garon, la Loi sur la protection du territoire agricole, adoptée en 1978, a bien servi les Québécois. Mais elle a été appliquée de la même façon au sud de Montréal, par exemple, qu’en Gaspésie, où le potentiel agricole est plus limité. Au Québec, 47 % du territoire agricole protégé n’est pas exploité. La Loi a ainsi contribué à la dévitalisation des régions et doit être revue. Comme en Europe, différents modèles doivent donc coexister, car l’agriculture est aussi affaire d’occupation du territoire.

Il est regrettable que la Régie des marchés agricoles et alimentaires du Québec, sous l’influence de l’UPA, refuse d’augmenter la production hors quotas, qui permettrait aux petites fermes de prospérer. À cet égard, dans le reste du Canada, on se montre beaucoup plus souple. Si l’UPA doit conserver son monopole, ce syndicat ferait mieux de s’ouvrir et de devenir un agent de changement plutôt que le fossoyeur d’une agriculture diversifiée.


 
8 commentaires
  • Claude Saint-Jarre - Abonné 27 juillet 2020 08 h 34

    Bravo

    Bravo pour cet article qui procure de l'air frais, même si la fin du monopole est mis en sourdire à la fin, ce qui ne devrait pas.

    On commence à nettoyer sous le tapis, tant mieux!

  • Valérie Bergeron - Abonnée 27 juillet 2020 08 h 42

    Bien d'accord!

    Je crois tout comme vous que l'agriculture doit être vue de plusieurs manières pour être résiliente et locale. Une diversité des approches, soutenues également, ne fera qu'améliorer la desserte alimentaire au Québec. Tout le monde y gagne.

  • Pierre Desautels - Abonné 27 juillet 2020 08 h 45

    Bien dit.


    L'UPA est une vieille organisation conservatrice et stagnante. Il faudra trouver des moyens pour passer par-dessus elle, ça urge.

  • Réal Gingras - Inscrit 27 juillet 2020 08 h 49

    La nouvelle paysannerie

    Oui, les grandes terres fertiles se retrouvent dans la plaine du Saint-Laurent. Il y a aussi tous les terrains vagues de Montréal qui plutôt qu’être remis aux promoteurs pour y construire des condos pourraient être réaménagés en jardins communautaires. On pourrait donner plusieurs exemples de terrains vagues actuellement disponibles; le carré Wiseman, Ducharme, Dollard, Thérèse Lavoie-Roux dans le nouvel aménagement de l’Université de Montréal à cheval entre Parc-Extension et Outremont et beaucoup d’autres si on se donnait la peine d’en faire l’inventaire.

    Il faut redonner la terre de Montréal aux citoyens et protéger ces terrains vagues pour des fins agricoles.

    De la même manière; si on fait de la place aux pistes cyclables, il faut maintenant penser à faire de la place à la paysannerie urbaine. Beaucoup de projets agricoles pourraient voir le jour sur l’Ile. L’autonomie alimentaire et la production locale sont devenues essentielles, des serres pourraient être ajoutées dans certains lieux. Cela permettrait de développer une approche du faire par soi-même plutôt que de faire faire par les autres et surtout de réduire notre dépendance à l’importation. Le lobby de l’UPA doit être limité.
    Il n’est pas normal, par exemple, que l’on importe des fraises de Californie entre juin et octobre.

    On apprend par ce texte que 47 % du territoire agricole protégé n’est pas exploité. C’est navrant. Encore plus, quand on sait que les Chinois pourraient faire une offre pour acheter ces 47%. Il faut un moratoire sur la construction immobilière sur ces terres et mettre en place un programme pour les remettre à la paysannerie québécoise. Il y a aussi les ententes de libre échange dans le domaine agricole qui doivent être revues.
    Je cherche des élus municipaux à Montréal qui seraient en mesure de déposer ces questions à l'ordre du jour lors d'une prochaine assemblée d'arrondissement.

  • Réjean Martin - Abonné 27 juillet 2020 08 h 57

    un engouement pour l’agriculture chez les jeunes, oui

    un engouement pour l’agriculture chez les jeunes, dites-vous, mais il y a des craintes, hélas réelles, que cette voie ne soit absolument pas rentable... J'aimerais me tromper...