Trudeau s’en mêle

En reportage accablant de la CBC, qui s’appuie sur le témoignage d’une douzaine de personnes, dont plusieurs anciens employés de Rideau Hall, affirme que la gouverneure générale, Julie Payette, a créé un environnement de travail toxique autour d’elle. Ces anciens employés se disent victimes ou témoins du harcèlement psychologique, de la violence verbale et de l’intimidation dont auraient fait preuve Julie Payette et son amie Assunta Di Lorenzo, qui est aussi son bras droit.

Selon ces témoignages, des employés qui subissaient ces assauts auraient fondu en larmes, quatre membres de l’équipe de communications de Julie Payette ont quitté leurs fonctions depuis le printemps, un autre employé s’apprête à le faire et deux autres personnes ont pris congé. Du côté de la gouverneure générale, on semble tomber des nues. Le reportage « contraste complètement avec la réalité du travail » à Rideau Hall, a déclaré son bureau. Décidément, l’ancienne astronaute, nommée gouverneure générale en 2017, et ces employés ne vivent pas sur la même planète.

Ces témoignages ont été livrés sous le couvert de l’anonymat. Mais contrairement aux plaintes anonymes de nature sexuelle qui ont déferlé sur les réseaux sociaux, ces plaintes proviennent de personnes dont l’identité est connue de la journaliste qui a mené l’enquête et leurs allégations ont été jugées crédibles. On ne peut les rejeter du revers de la main comme étant « irréelles ».

S’il est vrai que, comme l’affirme Rideau Hall, aucune plainte officielle n’a été soumise au bureau de la gouverneure générale, à l’ombudsman gouvernemental ou au syndicat de la fonction publique, cela trahit avant tout l’inefficacité de ces recours. Les victimes de ce harcèlement monarchique estiment que le dépôt d’une plainte en bonne et due forme nuirait à leur carrière. Un sondage gouvernemental effectué en 2019 auprès des fonctionnaires indiquait que 22 % des répondants qui travaillaient à Rideau Hall avaient subi du harcèlement, au troisième rang des pires scores parmi tous les ministères et agences fédéraux. Depuis deux ans, d’autres informations sur le comportement abrasif de Julie Payette avaient d’ailleurs circulé dans les médias.

En tant qu’astronaute, Julie Payette a sans doute été habituée à exiger la perfection, ou ce qui s’en approche le plus. Quand on est envoyé dans l’espace, on s’attend à ce que le personnel de qui votre vie dépend n’ait pas droit à l’erreur. Mais on peut croire qu’il en est autrement des remises de médaille, de la préparation des petits fours et de l’arrosage des plantes sur lesquels la charge de la gouverneure générale repose.

Il se peut aussi que son rôle de potiche royale lui ait monté à la tête. Ou que Son Excellence ait confondu ses employés avec de la valetaille qu’elle pouvait souverainement mépriser. Chaque fois que de tels écarts régaliens surviennent avec un représentant de la reine du Canada — on l’a vu avec la lieutenante-gouverneure Lise Thibault —, des voix s’élèvent pour abolir ce vestige colonial aussi inutile qu’archaïque.

Mais cela n’arrivera pas. Il est hautement improbable que puisse être adoptée la modification constitutionnelle que requerrait l’abolition de la fonction de gouverneur général et de ses ersatz provinciaux. Comme Pierre Elliott Trudeau l’a déjà affirmé, la Constitution rapatriée en 1982 est faite pour durer 1000 ans.

Le premier ministre Justin Trudeau, qui est la seule personne, par l’entremise de la reine du Canada, qui a autorité sur la gouverneure générale, a offert une plate réponse comme quoi tous les Canadiens ont « le droit de travailler dans des lieux sécuritaires et corrects ». Le Bureau du Conseil privé, le ministère du premier ministre, s’est toutefois dit préoccupé par la situation et a promis d’en assurer le suivi.

Comme nous sommes devant des versions contradictoires, la gouverneure générale taxant d’irréalité les allégations, le premier ministre s’est résigné à aller au fond des choses. Rappelons qu’il a le pouvoir de dégommer la représentante en demandant simplement à la reine du Canada, Élisabeth II, de procéder à la nomination de quelqu’un d’autre, une demande que la souveraine ne peut qu’accepter. Doté de ce pouvoir absolu, le premier ministre, ou le Bureau du Conseil privé, pourra « convaincre » la gouverneure générale de s’expliquer et de s’amender. La situation devient un peu plus complexe du fait que le gouvernement Trudeau est minoritaire et que c’est à la gouverneure générale d’accepter de déclencher les élections.

Avec les accusations de conflits d’intérêts qui pèsent sur lui et son ministre des Finances, Bill Morneau, Justin Trudeau a sans doute d’autres chats à fouetter. Mais par souci de justice, il a dû répondre à l’appel de ces présumées victimes et consentir à faire la lumière sur leurs allégations.

33 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 24 juillet 2020 03 h 57

    Trop tôt

    Trop tôt pour en parler. On se perd en conjectures.

  • Christiane Charest - Abonnée 24 juillet 2020 05 h 18

    Trudeau s'en mêle

    Excellent éditorial M. Robert Dutrisac. Mais, pensez-vous vraiment que si Justin Trudeau s'en mêle, il ne va pas plutôt s'emmêler dans ses inconhérences et insignifiances qu'on lui connaît depuis toujours?
    On a raté par deux fois au siècle dernier de se débarrasser de ce dominion canado-britannique et le nouveau siècle n'augure rien qui vaille de bien. Selon le dicton, il vaut mieux en rire qu'en pleurer. Mais vu la situation, ni l'un ni l'autre n'est une option. Ça va prendre un sérieux coup de barre pour renverser cette politique de pacotilles. Qui vivra verra...

    • Gilles Théberge - Abonné 24 juillet 2020 12 h 07

      Oui, le coup de barre que vous réclamez, c'est la création d'une république. La république est la seule formule politique, ou ce sont « nous le peuple », qui sommes souverains, et non ces guignols que sont Trudeau et ses amis... Incluant la reine d'Angleterre. C'est assez de turpitudes !

  • Michel Lebel - Abonné 24 juillet 2020 05 h 27

    Un autre manque de jugement

    Pas nécessaire d'être un inspecteur Maigret pour penser que les choses ne tournent pas rond à Rideau Hall. Serait-ce ici une autre démonstration d'un manque de jugement du premier ministre Trudeau, lui qui a choisi Julie Payette comme gouverneure générale? Je serais fortement porté à le croire.

    M.L.

  • Jacques Bordeleau - Abonné 24 juillet 2020 06 h 44

    Dégommer

    Le PM a le pouvoir de dégommer la GG, mais voudrait-il avoir l'obligeance de se dégommer lui-même le plus tôt possible.
    Si nous sommes condamnés par le ROC à être gouvernés par les libéraux, qu'attend le Parti libéral du Canada pour montrer la porte à cet incompétent et pour le remplacer par François-Philippe Champagne.

    Jacques Bordeleau

    • Claude Gélinas - Abonné 24 juillet 2020 10 h 21

      Je souscris à cette opinion.

    • Brigitte Garneau - Abonnée 24 juillet 2020 10 h 23

      "...montrer la porte à cet incompétent pour le remplacer par François-Philippe Champagne." Mélanie Joly va certainement se proposer, ou encore Steven Guilbeault...c'était tellement touchant, une émotion profonde nous envahissait, alors qu'ils défendaient tous les deux Bill Morneau en disant qu'il s'était non seulement expliqué, mais excusé...snif, snif. De la grande politique!! DÉSOLANT!!

    • Richard Lupien - Abonné 24 juillet 2020 16 h 02

      .... vous aurez remarqué que l’honorable ministre Steven Guilbeault ne semblait pas être du tout à l'aise à devoir défendre l’indéfendable. Aurait-il mal choisi son camp?
      Contrairement à l'honorable ministre Mélanie Jolie qui elle semblait aux oiseaux. Qui elle a choisi le bon camp.

    • Claude Bariteau - Abonné 24 juillet 2020 17 h 05

      Un PM ne se dégomme pas lui-même même s'il glisse sur ses pelures de bananes. Il se retire parce qu’il appréhende une défaite, ce qui ne semble pas le cas, ou démissionne comme chef de parti s'il est battu aux élections. Par contre, devant une motion de censure, il fera tout pour la combattre et, s'il perd, il cherchera à se reprendre aux élections suivantes.

      Je présume, comme analyste, qu'il cherche à être battu par une motion de censure avec ses derniers gestes pour titrer avantage de sa visibilité en temps de pandémie, des largesses de son gouvernement qui dépassera, si des élections ont lieu à l'automne, surement 450 milliards, de la faiblesse du NPD et d'un PC avec un nouveau chef peu connu. C'est d'ailleurs sous cet angle qu'il faille interpréter la charge anonyme envers le chef du BQ, qui est le seul chef de parti avec du panache à la Chambre des communes.

  • Claude Bariteau - Abonné 24 juillet 2020 06 h 55

    Un écart régalien, votre expression, est plus un écart de la majesté, reine ou roi, voire les personnes qui assume des pouvoirs par délégation. L'expression « écart de comportement » de la gouverneure générale eut été plus appropriée, car il concerne un droit rattaché à la royauté ou, par défégation, à ses remplaçants ou remplaçantes.

    Son recours ici s'éloigne des prérogatives royales et de ce qui, dans des répububliques, a statut d'un droit accordé au président ou à la présidente, ce qui ne peut être des écarts de la part de la personne qui recoure à de tels droits.

    Par ailleurs, le qualificatif « régalien » s'applique, dans un État souverain, aux fonctions politiques et à leur actualisation qui relèvent de l'État que son représentant a le devoir d'assumer, qu'il soit un président, un roi ou un premier ministre. C'est d'ailleurs ce qui rend les détenteurs de ce pouvoir à l'abri d'enquête, ce qui n'est visiblement pas le cas des activités d'un gouverneur qui accomplit des fonctions de remplacement.

    Je le signale parce que les pouvoirs régaliens sont ceux qui caractérisent les États souverains en droit international et rendent ces derniers indépendants des autres États qui sont reconnus tels.

    La gouverneure générale précédente a tenté de s'octroyer de tels pouvoirs sous le gouvernement Harper et a compris qu'il relevait de ce dernier de la remplacer si ellle persistait. C'est d'ailleurs pour cette raison que l'opposition demande au premier ministre Trudeau de faire enquête sur les écarts de la gouverneure générale et de limoger son ministre Morneau, les deux relevant de son autorité.

    • Pierre Fortin - Abonné 24 juillet 2020 14 h 17

      Monsieur Bariteau,

      Au Canada, le pouvoir s'exerce en profitant de la confusion entre les régimes monarchique et démocratique. En démocratie, sous la forme république ou autrement, on est citoyen, alors qu'en monarchie on est sujet. Elisabeth II ne s'adresse pas à nous autrement et elle nous rappelle, lors de controverses concernant la Couronne, qu'elle ne discute pas avec ses sujets. Son silence outrageant en réponse à la demande d'excuses officielles pour la déportation des Acadiens de 1755 en est l'exemple criant dont nous n'avons tiré aucune leçon.

      Si la Constitution de P.E. Trudeau a des chances de durer 1000 ans, c'est qu'il a trouvé le moyen de la cadenasser par sa formule d'amendement, sans l'accord de la population et en jetant la clé. La belle affaire ! Elle ne confère d'avantages qu'aux deux seuls partis politiques, qu'on peut considérer comme des entreprises privés qui nous vendent clés en mains l'idée de la gestion des affaires du pays, sur de vagues promesses rarement tenues, et qui détiennent sans partage les pouvoirs législatif, exécutif et celui de nommer les juges depuis 1867. S'ils peuvent se comporter ainsi c'est que la Constitution le leur permet.

      Pourtant, il y a d'autre forme de constitution dans le Commonwealth. En Australie, la Constitution a été approuvée par référendum, votée et entrée en vigueur en 1901. Seul le peuple australien peut la modifier par un nouveau référendum. Plus encore, la Haute Cour d'Australie a statué en mai dernier que la correspondance privée de la Reine avec son Gouverneur australien était du domaine public et que les Archives nationales avaient l'obligation de les publier. Le jugement de la Haute Cour précise également que cette disposition vaut pour tout le Commonwealth.

      Si nos constitutionnalistes étaient le moindrement curieux, peut-être trouveraient-ils là matière à questionner la Couronne et, même si « The Queen can't do no wrong », à lui rappeler ses défaillances et ses incohérences.