Le pari de Bolsonaro

Le président brésilien, Jair Bolsonaro, a été déclaré positif à la COVID-19, s’est mis en quarantaine et s’est résigné au port du masque, mais qu’à cela ne tienne, il ne s’agit toujours à son avis que d’une « grippette » de laquelle il est convaincu de pouvoir se sortir avec un traitement d’hydroxychloroquine, cet antipaludéen controversé.

Il y a dans ce comportement un pari politico-sanitaire de la part de ce président d’extrême droite, qui ne voit évidemment pas plus loin que le bout de son nez électoral (la présidentielle de 2022), et ses partisans ne demandent qu’à le suivre, qui se sont dimanche encore rassemblés par centaines devant le palais de l’Alvorada, à Brasília, pour l’encenser.

Pendant ce temps, le Brésil demeure, après les États-Unis, au deuxième rang mondial en nombre de cas de contamination de coronavirus (plus de deux millions) et de décès (quelque 80 000) par COVID-19. Des chiffres dont il serait étonnant qu’ils reflètent toute l’ampleur des ravages.

Ses opposants n’en peuvent plus de cette attitude. Dans le journal Folha de São Paulo, un éditorialiste est allé jusqu’à se dire « favorable à ce que sa maladie s’aggrave et qu’il en meure ». Et d’ajouter : « En mourant, Bolsonaro rendra un service qu’il a été incapable d’offrir de son vivant. » Ce président jouant avec la santé de ses concitoyens, de multiples menaces de procédures en destitution liées à des affaires alléguées de corruption planent sur lui comme des épées de Damoclès. Dont celle introduite par son ex-ministre vedette de la Justice, Sergio Moro, pour ingérence politique dans des enquêtes policières.

Malgré tout, ses ennuis n’empêchent pas pour l’heure le président de tirer politiquement profit de la crise sanitaire. D’abord, par posture trumpienne, en entretenant la confusion et le conflit. C’est la guerre ouverte entre lui et la Justice et les gouverneurs des États. Ensuite, en se mettant à l’abri d’une procédure en destitution après avoir acheté le soutien d’une demi-douzaine de partis qui forment le centre grouillant du Congrès brésilien. Ici, une payante fonction administrative, là, un ministère — celui des Communications. Or, ces partis contrôlent près du tiers des sièges à la Chambre des députés, rendant la possibilité qu’il puisse être destitué sans eux difficile à envisager mathématiquement.

Bolsonaro navigue entre l’incrédulité d’une bonne partie de la population face à la gravité du virus et l’anxiété que creuse chez les Brésiliens son incidence sur une économie nationale, qui n’a pas attendu la COVID-19 pour entrer en récession. Le soutien de l’armée conforte Bolsonaro dans son autoritarisme, et ses appuis parmi les évangéliques dont il cultive l’ultraconservatisme restent entiers. L’opposition est si divisée que les sondages le donnent en tête du premier tour d’une présidentielle si elle se tenait maintenant.

Ainsi va la fragile démocratie brésilienne. Ou ce qu’il en reste. Elles sont loin, les prometteuses années Lula. Ce que les élites ont fait de cette démocratie a démoralisé les Brésiliens. M. Bolsonaro, en nostalgique de la dictature, récolte les fruits de cette déception. Pour autant, l’histoire du monde au temps de la pandémie n’a pas fini d’être écrite.

  

Il se trouve que, dans le Venezuela voisin, son gouvernement aux antipodes idéologiques de M. Bolsonaro se sert aussi du coronavirus pour cimenter sa dictature. Tout ciment finit un jour par craquer, mais le président, Nicolás Maduro, aura réussi à faire imploser le mouvement d’opposition emmené en 2019 par le « président autoproclamé » Juan Guaidó, qui n’est plus que l’ombre de lui-même. Qui trop embrasse mal étreint. Ce dernier aura commis l’erreur de ne pas savoir se distancier ni des États-Unis ni de la droite radicale de son pays. Maduro, même s’il demeure très impopulaire, a fait le reste. Les Vénézuéliens en pâtissent.

Au sujet de la COVID-19, il vient de se lancer dans une guerre verbale avec le président colombien, Iván Duque, l’accusant de renvoyer les Vénézuéliens réfugiés par millions en Colombie ces dernières années, fuyant la crise économique, dans le but d’« infecter » sciemment le Venezuela. Dans la même logique, il a décidé que les ressortissants qui rentraient en douce, sans passer par les contrôles officiels, seraient passibles de poursuites en vertu de la loi contre le terrorisme et la délinquance. Rien de moins. Que la lutte contre la pandémie doive être menée de façon rigoureuse, soit, mais il y a des limites à politiser la misère des gens.

Selon OXFAM, le Venezuela est l’un des dix pays, avec notamment l’Afghanistan et la République démocratique du Congo, où le « virus de la faim » pourrait être finalement plus mortel que la COVID-19.

Où alors se trouve la différence pour tous ceux-là entre MM. Bolsonaro et Maduro ? Elle n’existe objectivement pas, le résultat est le même.

6 commentaires
  • Françoise Labelle - Abonnée 21 juillet 2020 07 h 58

    Le résultat est le même

    Cependant, les causes et les histoires sont différentes, ce qui n'améliore pas le sort de la population.

    Dans The Conversation, deux analystes américains résument le problème du Venezuela, une des plus grandes réserves de pétrole au monde: la monoculture pétrolière. La Norvège, le Canada et les USA s'en sont tirés en diversifiant leur économie.
    Le pays a prospéré jusqu'en 1980. Puis les emprunts des décennies précédentes ont dû être remboursés, jusqu'à une chute dramatique des prix du pétrole en 1985 qui a polarisé la population en riches et pauvres. Pérez (président 1974-79) de nouveau au pouvoir en 1989 a commis l'erreur fatale d'appliquer religieusement le credo néo-libéral désastreux dénoncé par Stiglitz (La grande désillusion): austérité, ouverture des frontières, vendez tout, laissez entrer le capital qui repartira aussi vite. Les pauvres ont payé et Chavez a été élu en 1998. Les sanctions américaines ont commencé immédiatement. Maduro, que Trudeau a qualifié de «dictateur illégal», lui a succédé en 2013. Poutine serait un dictateur légal?

    L'effet des sanctions américaines a été dévastateur pour cette économie de monoculture. Et le peuple en souffrira tant qu'il n'y aura pas de négociations avec Maduro. C'est ce que la Colombie, qui a coupé ses relations avec le Venezuela, a suggéré récemment et c’est ce que Trump serait prêt à faire, au grand dam de Bolton.
    Et l'histoire du Brésil a aussi son importance.
    «Why Venezuela’s oil money could keep undermining its economy and democracy» 8 février 2019 (hélas en anglais)
    «Venezuela’s political quarantine» The Economist, Mai 2020

    • Nadia Alexan - Abonnée 21 juillet 2020 10 h 28


      Il y'a une différence entre le Brazil et le Venezuela. Les tenants du capitalisme sauvage, les États-Unis et le Canada ne veulent pas soutenir le succès d'un pays socialiste comme voisin. L'effet des sanctions américaines a été dévastateur pour cette économie vénézuélienne.
      Les prédateurs capitalistes veulent détruire toutes tentatives socialistes qui pourraient inspirer d'autres sociétés à rejeter ce modèle cannibalisé.

  • Pierre Rousseau - Abonné 21 juillet 2020 08 h 37

    Bolsonaro est une menace pour l'humanité !

    Je voudrais aussi ajouter que sous Bolsonaro c'est devenu le « développement » à outrance de l'Amazonie, poumon de la planète. Il encourage le développement sauvage de l'élevage intensif qui a besoin de terres et qui cause la destruction de l'Amazonie par le feu. De plus, il appuie les prospecteurs et les minières qui, de plus en plus, envahissent les terres des peuples autochtones pour y faire de l'exploration et de l'exploitation minière, surtout par des petits prospecteurs qui cherchent à se faire un peu d'argent dans un pays où la pauvreté prévaut.

    Pour les autochtones, c'est un désastre car leurs terres se trouvent envahies et détruites, souvent par le feu, et des peuples qui étaient sans contact avec l'extérieur sont maintenant menacés par cette invasion de gens qui portent aussi les maladies auxquelles ils ne sont pas immunisés et, maintenant, la covid-19 qui a commencé à y faire des ravages importants.

    L'article mentionne les évangélistes, amis de Bolsonaro, et ces derniers ont eu la brillante idée d'acheter des avions pour envoyer des « missionnaires » chez les peuples qui étaient sans contact avec la société dominante. Ce néo-colonialisme missionnaire va certainement causer un désastre sanitaire semblable à celui que les peuples autochtones ont subi lors du contact avec les Européens alors qu'on estime qu'environ 90 à 95% des gens en sont morts.

    Comme on peut le voir, la menace que constitue Bolsonaro et ses cohortes n'est pas seulement circonscrit au Brésil mais il a aussi des impacts planétaires et le reste du monde aurait intérêt à y prendre garde.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 21 juillet 2020 10 h 35

    « Elles sont loin, les prometteuses années Lula. » (Guy Taillefer)


    « Les Années Lula » de Serge Rezvani itou…

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 21 juillet 2020 12 h 15

    « les causes et les histoires [de la Colombie et du Venezuela] sont différentes, ce qui [toutefois] n'améliore pas le sort de la population» (Françoise Labelle)

    Une pauvreté abjecte dans des pays qui regorgent de richesses; des grappes d'enfants abandonnés, en haillon qui mangent dans les poubelles et qui disputent aux chiens errants une place pour dormir sur le trottoir

    Évidemment, lorsque l'on y va en goguette et que l'on impute au «karma» le sort des miséreux

    Cette pauvreté entraîne une économie locale, tandis que les riches achètent des produits d'importation

    À Bogota, fallait voir la misère sordide du quartier Cartucho, aujourd'hui rasé; des strates compactées de déchets recouvraient les rues comme un pavement

    Ces pauvres sont là-bas une main-d'œuvre abondante, malléable et bon marché

    Cette pauvreté est constituée de citoyens qui vont s'éreinter pour un salaire qui leur permettera tout juste de souper le soir; le menu du jour au resto était de 3500 pesos, c'est environ ce que le manœuvre va empocher au terme d'une journée d'une dizaine d'heures d'un travail de forçat

    Par exemple, j'ai vu dans la banlieue de Cartagena des jeunes hommes qui s'affairaient à démolir avec des ciseaux à froid l'entrée de ciment d'un concessionnaire de Mercedes

    Plutôt que de louer des marteau-piqueurs, on avait engagé une dizaine d'hommes à qui l'on avait remis un marteau et un ciseau, et ces derniers assis par terre s'affairaient ainsi à briser le ciment, pour le soir venu avoir les moyens de s'offrir une portion de fayots et de riz assortie d'un bout de viande

    Et après on s'étonne de l'existence des FARC, qui doivent aujourd'hui drôlement regretter d'avoir rendu leurs armes

    Beaucoup de marchands qui tiennent boutique sur le trottoir dans les centres-villes retournent pour la nuit dans les barrio; ils et elles roulent à force de bras jusque dans la banlieue éloignée leur échoppe qui consiste en une boîte de bois à laquelle on fixe en guise de roues des roulements à bille; et le lendemain matin, ils parcourent le chemin inverse; ces derniers mangent carrément de la couenne de lard pour se sustenter

  • Michel Lebel - Abonné 21 juillet 2020 13 h 19

    Ils passeront!

    Trump et Bolsonaro: même combat! Qu'une bonne partie de la population du Brésil et des États-Unis appuie ces incultes et incompétents personnages, cela me dépasse. Mais je sais que l'Histoire en est hélas remplie. Pauvre humanité. Mais ces deux histrions passeront. Heureusement!

    M.L.