Le MBAM sous la loupe

Le congédiement de la directrice générale et conservatrice en chef du Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM), Nathalie Bondil, jette le discrédit sur l’institution. Figure emblématique du renouveau du MBAM, la conservatrice de renommée internationale a été mise à la porte comme une moins que rien.

Avec une traînée de sources anonymes et un rapport confidentiel indépendant sur le climat « toxique » au MBAM, il est difficile de se faire une idée des faits et gestes ayant mené au renvoi de Mme Bondil par le conseil d’administration. On devine qu’il y a plus que les quatre griefs, une plainte en harcèlement et un diagnostic dérangeant sur le climat au MBAM. Le mécène Pierre Bourgie, associé à l’expansion du Musée, appuie sans réserve la décision du conseil. Il fait état dans nos pages d’une « lente mais constante dégradation du climat de travail » et d’une absence d’écoute de la part de Mme Bondil.

Les plus importantes responsabilités d’un haut gestionnaire consistent à définir les priorités stratégiques d’une entreprise, à la faire grandir et à l’imprégner d’une culture interne propice à l’atteinte de ces objectifs et à l’épanouissement du personnel. Mme Bondil a excellé en presque tous les domaines, en plaçant le MBAM sur la mappemonde des établissements muséaux réussissant à conjuguer le succès critique et commercial. Elle a échoué dans son rôle de gardienne de la culture d’entreprise, comme en atteste ce diagnostic dévastateur sur le climat toxique au MBAM.

Le harcèlement psychologique n’a pas sa place dans les milieux de travail et il incombait à Mme Bondil de faire cesser les pratiques imputées à ses subalternes. Fallait-il en arriver à un congédiement aussi hâtif ? Le diagnostic et les recommandations visant à alléger la tâche de Mme Bondil avaient vécu moins d’un mois quand le Québec est entré en confinement, rendant improbable une transformation des pratiques de gestion en accéléré. Le MBAM sortait d’une phase d’expansion majeure de son histoire, avec toutes les pressions et les tensions que cela peut comporter, lorsque le diagnostic a été posé.

Voilà des facteurs qui auraient milité pour un surplus de patience institutionnelle que le président du conseil, Michel de la Chenelière, n’avait pas. Même s’il affirme que les problèmes étaient connus de Mme Bondil depuis l’automne 2019, il ne lui a pas donné le temps et les outils requis pour amender sa conduite. Pour l’heure, Michel de la Chenelière n’a pas réussi à faire la démonstration que la sanction est proportionnelle à la faute.

Le MBAM n’est pas une société d’État, bien qu’il fût créé par une loi québécoise en 1972. Le gouvernement nomme 9 des 21 administrateurs au conseil. Québec est le principal organisme subventionnaire du MBAM, à raison de 17 millions de dollars par année sur un budget de 51 millions. La ministre de la Culture et des Communications, Nathalie Roy, qui a apporté son soutien à Mme Bondil dès les premières heures de la crise, ne peut pas annuler la décision. Elle a un pouvoir symbolique d’influence sur les affaires du Musée qu’elle a choisi d’exercer. Mme Roy a évoqué la possibilité de modifier la loi constitutive du MBAM afin d’obtenir un droit de regard sur la gouvernance. Elle a aussi demandé un rapport indépendant sur la conduite du conseil d’administration, une initiative plus que nécessaire.

C’est un pan important de l’histoire. Derrière le rideau, il y a des lacunes en matière de gouvernance qui ont mené au déboulonnage expéditif de Nathalie Bondil. La nomination par le conseil de Mary-Dailey Desmarais au poste de directrice de la conservation, sans la participation du comité de direction et contrairement aux souhaits de Mme Bondil, en est une illustration. « Le conseil a décidé de prendre tout en main, ce qui est une très, très mauvaise gouvernance », a affirmé Pierre Lassonde, un des mécènes du MBAM. La présidente du conseil d’administration du Musée McCord, Monique Jérôme-Forget, est du même avis, dénonçant une forme « d’injustice et de harcèlement » à l’égard de Nathalie Bondil.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que la ligne de démarcation entre les responsabilités de la direction générale et celles du conseil est extrêmement floue au MBAM. Le conseil affirme que Mme Bondil est la seule responsable de son renvoi. Celle-ci riposte en disant que le diagnostic sur le climat de travail est un prétexte pour la congédier, la véritable raison de son renvoi étant son opposition à la nomination de Mme Desmarais (membre de la famille de mécènes qui soutient le MBAM).

L’affaire pourrait se résumer à une directrice générale qui en menait large sur un fond de climat toxique et à un président du conseil qui a voulu en mener plus large qu’elle. Il est trop tôt pour jeter l’opprobre au conseil, mais un audit de la gouvernance du MBAM s’impose pour assurer la pérennité de l’institution. De part et d’autre, le conflit a été géré à l’enseigne de l’amateurisme, ce qui est incompatible avec la réputation et le prestige du MBAM.


 
38 commentaires
  • Bernard Bujold - Inscrit 17 juillet 2020 00 h 44

    LE MUSÉE DES BEAUX-ARTS DE MONTRÉAL ET UN MOMENT HISTORIQUE

    Votre éditorial est un regard complet sur la situation dramatique et historique qui se déroule présentement au Musée des Beaux-Arts de Montréal et vous avez raison quand vous écrivez que "... L’affaire pourrait se résumer à une directrice générale qui en menait large sur un fond de climat toxique et à un président du conseil qui a voulu en mener plus large qu’elle..."
    Le débat est totalement polarisé, et si plusieurs employés semblent se rallier au conseil d'administration; le grand public, les membres usagers du Musées (les abonnées) et plusieurs dirigeants d'autres musées, au Québec et en France, semblent appuyer unanimement et en bloc la directrice congédiée, Nathalie Bondil.
    Plusieurs directeurs des grands Musées de France prennent officiellement position en faveur de Nathalie Bondil et se disent choqués de son congédiement par le conseil d'administration dans un article qui paraît ce vendredi 17 juillet dans la revue L'HEBDO DU QUOTIDIEN DE L’ART. De plus, le Musée d’Orsay a mis fin à toute collaboration avec le MBAM dont un projet d’exposition prévu en 2021 qui a été annulé.
    Le conseil d'administration du Musée des Beaux-arts pour sa part essaie de rallier le public et il est en mode panique!
    En effet, le président du conseil, Michel de la Chenelière, a écrit une lettre en urgence aux membres- amis(es) du Musée pour leur demander de l'appuyer dans son congédiement de Nathalie Bondil, suppliant les membres pour un appui.
    Il faudra voir la réaction des membres, mais plusieurs s'activent avec énergie à la démission de La Chenelière du poste président et nombreux sont ceux qui ont mentionné sur les médias sociaux avoir auraient répondu négativement à l'appel de la lettre.
    On peut dire que le Musée des Beaux-Arts vit un moment historique alors qu'il doit fêter en 2020 son 160e anniversaire.
    Est-ce que cet anniversaire sera le début d'une époque triste et moribonde dans son histoire?
    Il faudra voir, mais le moment est très certainement historique!
    À suivre!

  • France Giroux - Abonné 17 juillet 2020 01 h 02

    L'urgence d'une enquête sur la situation au Musée des Beaux-Arts de Montréal (MBAM)

    Le limogeage, le 6 juillet, de Nathalie Bondil peut nuire à l’avenir du Musée des Beaux-Arts. Le directeur du Devoir a raison d'affirmer qu'il faut cesser "l'amateurisme avec lequel le conflit a été géré" et qu'"un audit de la gouvernance du MBAM s'impose". Entretemps, chose certaine, selon Louise Letocha (ancienne directrice du Musée d'art contemporain), avec Mme Bondil au poste de directrice, sont reconnues, sur le plan international, les connaissances et les compétences de son personnel et d'elle-même afin d’exporter les expositions que nous visitons avec enthousiasme au Musée. De plus, la reconnaissance des compétences de la directrice et des personnels du Musée permet de signer des ententes avec les musée de la planète afin de faire venir certaines de leurs expositions à Montréal.

  • Jean-Charles Morin - Abonné 17 juillet 2020 01 h 38

    Tout un anniversaire!!!

    On peut dire qu'au MBAM on sait comment fêter un anniversaire (son 160e). Que d'action!!! Ça explose de tous les bords, tous les côtés.

    Au chapitre des sagas croustillantes, on est bien servi. On a le choix entre une gestion toxique du personnel et un cas de favoritisme népotique éhonté, avec une bataille de super-égos en prime. Malheureusement, malgré des rebondissements aussi nombreux qu'imprévisibles qui vont dans toutes les directions, le scénario pondu par le président du conseil d'administration sent l'amateurisme et n'est pas vraiment à la hauteur.

    On ne connaît pas encore la fin de l’histoire mais on se doute un peu que tout cela va finir très mal.

    Jamais on aura autant parlé du MBAM. Dommage que ce ne soit pas en bien.

    • Claude Bariteau - Abonné 17 juillet 2020 08 h 25

      Il n'y a pas de batailles rangées entre deux super-égos. Mais seulement une directrice et le président par interim du CA. La directice a mis le Musée des Arts de Montréal sur la scène internationale. Quant au président, il a fait des dons majeurs, vient du monde des affaires et a un ancrage important axé sur la sensibilisation aux arts des jeunes dans un des récents pavillons de ce musée.

      Il faudrait plutôt analysé le problème avec un regard sur le CA et les liens de certains membres avec le personnel dont l'un d'eux a clairement révélé ses couleurs pour ne pas dire plus. Le rapport confidentiel commandé par le président est un dossier important et la ministre de la culture a raison de vouloir le connaître et d'avoir commnandé un autre rapport sur ce qui s'est bizarrement déroulé sous la gouverne du président par intérim, ce qui implique aussi de connaître les motif du départ du président antérieur.

    • Jean-Charles Morin - Abonné 17 juillet 2020 10 h 08

      @Claude Bariteau

      "Il n'y a pas de batailles rangées entre deux super-égos. Mais seulement une directrice et le président par interim du CA." - Claude Bariteau

      Monsieur Bariteau, vous avez probablement raison. Les termes "tirage de couverte" ou "tirage de cheveux" semblent en effet plus appropriés pour décrire le conflit entre le président du C.A. et la directrice générale.

      Il n'empêche que le premier n'a pas hésité à user de sa récente autorité pour dégommer la seconde qui, paraît-il, le "picossait" sur son supposé favoritisme à l'endroit d'un membre du clan Desmarais.

      Le fait qu'il soit président "par intérim" (ce que je ne savais pas et que vous m'apprenez) n'arrange rien à l'affaire et ne l'autorisait certainement pas à poser un geste de cette gravité d'une manière aussi péremptoire.

      L'intervention subséquente, plus ou moins opportune, de certains "généreux donateurs" dans le débat public révèle des réflexes de caste qui inquiètent beaucoup plus qu'ils ne rassurent. De même le geste posé par certains employés qui prennent officiellement position "en bloc" pour une des parties en cause laisse songeur quant à son véritable commanditaire.

      Le scandale ne fait que commencer car la boîte de Pandore n'a pas été ouverte encore. À en croire la ministre de la Culture, cela ne saurait tarder. Le meilleur de cette histoire (ou le pire, c'est selon) est sans doute encore à venir.

  • Raymond Labelle - Abonné 17 juillet 2020 02 h 59

    Fondements du congédiement: dénonciations anonymes et étude secrète.

    La CA du MBAM refuse de donner une copie de l'étude invoquée à l'appui du congédiement de Mme Bondil au gouvernement du Québec, son plus gros subventionnaire (voir : https://www.ledevoir.com/politique/quebec/582584/la-ministre-roy-veut-une-enquete-au-mbam )

    C'est assez extraordinaire - pour avoir l'air sérieux dans les médias, le CA dit qu'un "étude" sérieuse menée par un organisme sérieux a mené à la conclusion qu'il fallait congédier Mme Bondil.

    Mais le CA refuse au gouvernement du Québec, principal subventionnaire du MBAM, de voir cette étude!

    Ha, que telle chose soit démontrée par des "études" (soyons intimidés par la science) non citées et donc que l'on ne peut examiner et contester, on voit ça souvent dans plusieurs domaines.

    • Raymond Labelle - Abonné 17 juillet 2020 09 h 38

      "un organisme sérieux a mené à la conclusion qu'il fallait congédier Mme Bondil." L'organisme lui-même n'arrivait peut-être pas à cette conclusion dans cette étude, mais le MBAM dit s'appuyer sur les conclusions de cette étude dans sa démarche auprès de Mme Bondil en vue de corriger la situation supposément invoquée. Nous ne savons pas commment Mme. Bondil a été approchée ni comment elle a réagi, sauf au vu des témoignages contradictoires invérifiables des uns et des autres.

      A-t-on profité de l'enquête de l'organisme pour se plaindre de blessures narcissiques à ses petits égos, le tout devenu par inflation un "climat toxique", un climat tendu suite à une charge de travail qui augemente pour tous suite à une expansion rapide explique-t-il en partie ce qui s'est passé ? S'il s'agissait d'inflation, bien sûr que Mme Bondil niait ou nuançait - ce qui a été présenté comme un "déni" donnant une jusitification supplémentaire à son congédiement. Mais nier ce qui est faux, exagéré ou placé hors contexte peut être un déni bien fondé.

      De plus, encore une fois, le MBAM ne veut même pas montrer cette étude au gouvernement du Québec. Ce qui est suspect. Alors il n'a pas la légitimité pour prétendre s'appuyer sur une étude sérieuse.

      Bien entendu, comme tout les monde sauf les principaux intéressés, j'ignore ce qui s'est vraiment passé. Et encore, étant donné les éléments subjectifs que cela implique chez les principaux intéressés (une exigence légitime pour un, du harcèlement pour l'autre, prendre ses responsabilités pour l'une, vouloir tout contrôler pour l'autre, etc.), même ce que des principaux intéressés croiraient sincèrement peut refléter des biais cognitifs.

  • Serge Pelletier - Abonné 17 juillet 2020 04 h 13

    Il est très facile d'accuser d'harcèlement psychologique

    Il est très facile d'accuser d'harcèlement psychologique en milieu de travail toute personne à qui l'on veut "lui en faire voir de toutes les couleurs". Une fois l'accusation est partie, généralement sous forme de blablas discrets entre collègues... la rumeur s'étend... et gare à celui qui va nier. Cela s'applique autant au harceleur qu'à la personne harcelée. Il y aura selon le cas du patron harceleur des bénis-oui-oui très heureux d'avoir un coupable désigné, coupable même de faire son travail impeccablement, parce que pendant le temps fou que le patron harceleur passe sur le dos de la personne harcelée, et bien ils se la "coule douce" les bénis-oui-oui. Tout devient automatiquement la faute de la personne harcelée - même quand elle n'a aucun rapport avec le fait reproché... Ce n'est pas bien grave, qu'ils se disent les bénis-oui-oui, la personne harcelée en a tellement sur le dos qu'il lui est impossible de s'en sortir. Que certains faits soient vrais, d'autres un peu vrais, d'autres entièrement faux... Cela n'a aucune importance... C'est la personne désignée d'avance coupable. Oui, "boss" on serait si bien si cette personne là ne serait plus ici... Et le boss, très heureux d'avoir des "adeptes" incondionnels en remet et en re-remet, et en re-re-remet.
    Ne reste qu'a faire intervenir des "spécialistes externes" pour faire enquête. Enquête qui s'appuiera en grande partie sur les témoignages des bénis-oui-oui, des mémos falcifiés, de conversations de passages ou de toilettes - mais uniquement pour le bout qui fait l'affaire.
    Ouais, cela est comme certains témoignages... plus de deux personnes qui témoignent exactement les mêmes gestes, les mêmes paroles, les mêmes... Cela est possible et plausible. Mais quand plus de deux personnes ont exactement la même version, l'on doit se questionner. Et quand c'est la "meute" entière des bénis-oui-oui, l'on doit immédiatement tout mettre à la poubelle.
    Pour Madame Bondil, une enquête externe ne changera rien dans cela.