Le pétrole avant tout

Le gouvernement Trudeau a annoncé la semaine dernière qu’il relevait à 30 % d’ici 2030 son objectif de protection des milieux marins. Mais il ne peut s’empêcher de tricher afin d’encourager l’extraction de pétrole en haute mer sur un horizon qui dépasse largement 2030. La vertu en façade.

Comme l’a rapporté Le Devoir lundi, le Canada vient de se joindre à l’Alliance mondiale pour les océans, qui vise à atteindre un objectif de conservation de 30 % des milieux marins, le seuil nécessaire, selon les scientifiques, pour assurer la régénération de la biodiversité marine et des ressources halieutiques. Les pays qui font partie de cette alliance tenteront de rallier d’autres pays membres de la Convention sur la diversité biologique des Nations unies.

Pour arriver à remplir son objectif de 30 % — le pays a atteint le seuil de 14 % —, le gouvernement fédéral doit désigner des aires marines protégées où toutes activités industrielles, que ce soit la pêche commerciale ou l’exploration et l’exploitation gazières et pétrolières, sont proscrites. Mais il compte aussi créer des « refuges marins », de la protection desquels l’étendue est moins restrictive et plus spécifique.

Or on apprend que BHP Canada, filiale d’une minière australienne active dans l’extraction de charbon, de gaz et de pétrole, entend procéder à des forages d’exploration pétrolière dans une partie d’un refuge marin situé au large de Terre-Neuve. Selon Pêches et Océans Canada, ce refuge, situé dans le secteur des Grands Bancs de Terre-Neuve, recèle des coraux et des éponges, et il est associé à une « zone d’importance écologique et biologique » qui compte « une grande diversité, y compris plusieurs espèces en déclin ». À titre de mesure de protection, par exemple, il est interdit d’y pratiquer le chalutage de fond. Qu’à cela ne tienne : pour le gouvernement Trudeau, les forages d’exploration pétrolière sont compatibles avec le statut de refuge marin.

Qui plus est, depuis juin, les pétrolières n’ont plus besoin de procéder à une étude d’impact et d’obtenir l’approbation de l’Agence canadienne d’évaluation environnementale (ACEE) avant d’amorcer leurs séries de forages en milieu marin au large de Terre-Neuve. Elles n’ont qu’à déposer leur projet à l’ACEE, pour ensuite procéder aux forages de concert avec l’instance fédérale-provinciale chargée du développement de la filière, l’Office Canada–Terre-Neuve-et-Labrador des hydrocarbures extracôtiers.

Les études d’impact ont été remplacées par une « évaluation régionale » pour l’ensemble de la zone de 735 000 km2 des Bancs de Terre-Neuve où plusieurs pétrolières caressent des projets. Formé par Ottawa, le comité qui a produit cette évaluation globale a conclu que les perturbations des forages étaient « mineures, localisées et temporaires », bien qu’il se soit plaint d’avoir manqué de temps et d’expertise scientifique, pourtant promise. En pleine pandémie, le gouvernement Trudeau a procédé à la va-vite à des consultations publiques en ligne avant d’abolir le régime d’évaluations environnementales. On ne saura donc pas de façon précise quel sera l’impact des forages de BHP sur le refuge marin touché.

Même si, en faisant preuve d’une certaine imagination industrielle — on verra si cela réussira le test onusien à terme —, l’exploration pétrolière peut être jugée compatible avec la conservation des milieux marins, il en est tout autrement de l’exploitation. On se retrouve donc dans la situation absurde où on permet une activité industrielle dans un refuge marin, l’exploration, dont la finalité — découvrir un gisement et l’exploiter — ne pourra être autorisée. Mais voilà, le gouvernement fédéral a trouvé la parade : si on trouve du pétrole dans un refuge marin, on n’a qu’à lui enlever son statut et le retirer de la liste soumise par le Canada à l’ONU.

Or le but des aires marines protégées ou de ces refuges est d’assurer la conservation à perpétuité de ces milieux jugés nécessaires à la biodiversité.

L’autre question que pose cette approche tordue, c’est que le gouvernement Trudeau prend tous les moyens pour augmenter la production de pétrole en mer. Or l’exploration d’aujourd’hui ne peut se traduire par une plateforme pétrolière active que dans 10 ou 15 ans. La durée de vie d’Hibernia, inaugurée il y a plus de 20 ans, pourrait s’étendre encore 20 ans, compte tenu de ses réserves.

La stratégie du gouvernement Trudeau est une fuite en avant : faire en sorte que le Canada demeure, au XXIe siècle, un grand producteur de pétrole. Tous ses engagements relatifs à une diminution importante des gaz à effet de serre, que ce soit en 2030 ou en 2050, ne valent pas plus qu’un refuge marin.

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