Effet domino

À la fin mai, le premier ministre François Legault annonçait que les préposés aux bénéficiaires dans les CHSLD publics gagneraient 26 $ l’heure, tout en offrant à 10 000 volontaires de suivre une formation accélérée à compter de la mi-juin pour venir s’occuper des résidents dès septembre.

Cette hausse de la rémunération survient dans un contexte d’urgence nationale et répond à la crise que traversent plusieurs CHSLD aux prises avec de graves éclosions de la COVID-19 et à la pénurie de personnel qui affecte l’ensemble de ces résidences. Mais c’est surtout une mesure qui s’imposait depuis longtemps.

Annoncées dans le feu de l’action pour ainsi dire, cette nécessaire amélioration salariale ainsi que cette voie rapide pour se qualifier à titre de préposé aux bénéficiaires ont des effets pervers que le gouvernement Legault tente de régler à la va-comme-je-te-pousse.

En haussant le salaire des préposées aux bénéficiaires dans les CHSLD publics, on accroît l’écart de rémunération qui existe avec les CHSLD privés, qui ont aussi de sérieux problèmes de recrutement, tout comme les résidences privées pour aînés et ce qu’on appelle les ressources intermédiaires.

Comme le rapportait Le Devoir vendredi, ce salaire de 26 $, soit 49 000 $ par an pour un emploi à temps complet, est alléchant pour les préposées à domicile qui sont payées entre 13,10 $ et 15,22 $ pour un travail semblable à celui accompli dans un CHSLD. Elles fournissent des services qui permettent aux personnes âgées ou handicapées de demeurer chez elles et d’éviter ainsi de venir grossir la liste d’attente pour une place dans un CHSLD. Cette disparité salariale, qui complique le recrutement de préposées qui sont déjà une denrée rare, est en nette opposition avec les orientations du gouvernement Legault, qui veut développer les soins à domicile. Non seulement ces soins ne représentent qu’une fraction de ce qu’il en coûte pour l’hébergement dans un CHSLD, mais ils répondent à la volonté de la très grande majorité des usagers. Dans les pays scandinaves dont le système de santé est bien supérieur au nôtre, ou encore en France, on dépense, toutes proportions gardées, de quatre à cinq fois plus dans les soins à domicile qu’au Québec et bien moins dans l’équivalent des CHSLD.

Par ailleurs, le programme d’études de trois mois menant à l’obtention d’une attestation d’études professionnelles (AEP) cause des iniquités. Ce programme, de 350 heures, remplace une formation de 900 heures qui conduit au diplôme d’études professionnelles (DEP) de préposé aux bénéficiaires. Le ministre de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, Jean-François Roberge, a beau souligner que le préposé qui détient cette AEP ne pourra travailler qu’en CHSLD, et non pas dans un hôpital, la distinction est oiseuse puisque les tâches y sont identiques. Il apparaît probable qu’une fois la pandémie passée et que les CHSLD disposeront de personnel en nombre suffisant, le gouvernement corrigera cette incohérence.

À la situation exceptionnelle correspondent des mesures exceptionnelles, dit le gouvernement, mais aussi des cas exceptionnels qui sont difficiles à anticiper. Une étudiante au DEP de préposé aux bénéficiaires a dû interrompre ses cours en mars en raison de l’état d’urgence pour ne les reprendre qu’en mai et son stage a été reporté. Elle qui devait commencer à travailler dès septembre ne pourra pas obtenir son diplôme ce printemps et devra compléter sa formation à l’automne, si rien n’est fait. La préposée issue du programme écourté la coiffera au poteau.

Alors que 79 000 personnes se sont montrées désireuses de suivre cette formation accélérée qui doit fournir aux CHSLD publics 10 000 employés en septembre, on peut se demander ce qu’il adviendra des centaines de demandeurs d’asile, souvent des femmes, qui travaillent comme préposées aux bénéficiaires dans les CHSLD. Maintenant qu’il semble avoir trouvé un moyen d’en finir avec le manque de préposées dans les CHSLD, le gouvernement Legault, qui a pris un engagement moral à l’endroit de ces migrants en attente de statut, tout comme Justin Trudeau, d’ailleurs, doit en venir à une entente avec Ottawa pour leur accorder la résidence permanente.

Depuis le début de la pandémie, le gouvernement Legault, et on ne peut le lui reprocher, préfère y aller de mesures dont les effets ne sont pas totalement évalués plutôt que d’atermoyer, quitte à apporter des correctifs par la suite. Lundi, il a d’ailleurs annoncé une bonification pour les préposées aux bénéficiaires des CHSLD privés et pour les préposés d’aide à domicile. Bientôt, il devra toutefois cesser de naviguer à vue et proposer des plans d’avenir cohérents et structurés.

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