En finir avec l’impunité

Du passage à tabac de Rodney King à Los Angeles, il y a près de trente ans, au meurtre par asphyxie de George Floyd à Minneapolis la semaine dernière, il ressaute chaque fois aux yeux de la société américaine que sa part de racisme ne se dément pas. Qu’elle est systémique. Que des services policiers en sont le bras armé. Et que, malgré les pires abus de pouvoir, les coupables bénéficient pour ainsi dire d’un droit à l’impunité.

L’élection en 2008 de Barack Obama à la présidence avait donné lieu à des dissertations naïves autour de l’idée que les États-Unis devenaient une « société post-raciale ». Le meurtre par balle en 2014 de l’adolescent noir Michael Brown aux mains de la police de Ferguson, en banlieue de Saint-Louis, écornera ce simplisme. L’espoir a tourné à la dystopie avec l’élection de Donald Trump en 2016, sur fond de programme raciste et xénophobe.

De fait, l’expression des sentiments racistes dispose aujourd’hui d’une tribune extraordinaire par la voix d’un président qui, suivant les manifestations organisées par l’extrême droite à Charlottesville, en 2017, s’était autorisé à décrire les suprémacistes blancs comme « des gens très bien » et puis à inviter, en 2019, quatre élues démocrates non blanches qui le critiquaient à « retourner dans leur pays ».

La mort de George Floyd tient du lynchage, ce qui n’échappe à personne, vu la nature de cette présidence. Comme tout le monde aura compris que les événements de Minneapolis distillant à l’échelle du pays une impression de « guerre civile », M. Trump n’allait pas se priver de l’instrumentaliser à outrance, ainsi qu’il l’a fait lundi soir en menaçant, sur la base d’une loi anti-insurrection datant de 1807, de déployer l’armée contre les « anarchistes professionnels ».

À réduire les manifestations contre la brutalité policière à ses acteurs « antifas » et à vouloir classer les « extrémistes de gauche » comme organisations terroristes, c’est son propre extrémisme de droite qu’il surligne. Il est en train de pousser la vie politique américaine à son point de rupture dans un contexte de « tempête parfaite » où s’entremêlent à cette irrépressible colère sociale les crises sanitaire et économique.

Au reste, le déroulement des événements depuis une semaine obéit à un scénario usé, suivant lequel le poisson des véritables enjeux risque d’être à nouveau noyé. Les manifestations tenues dans au moins 75 villes ont pour l’essentiel été pacifiques. Là où elles ont tourné à l’escalade de la violence et du vandalisme, c’est au moins en partie pour cause de réaction policière excessive. Les couvre-feux se multipliant, la raison d’être des manifestations se voit détournée au nom de « la loi et l’ordre » ; les représentations du conflit social sont réduites à des enjeux de sécurité publique. De cela, M. Trump voudra et pourra profiter. Déprimante impasse par laquelle les autorités se trouvent à réagir à la critique par plus de répression encore.

Le profilage racial et la brutalité policière n’ont évidemment pas attendu Donald Trump pour être érigés en système. Aux États-Unis, le mal plonge ses racines dans l’esclavagisme et une culture historique de déshumanisation des Afro-Américains — une tare contre laquelle, disons-le, nos services policiers québécois et canadiens ne sont pas non plus immunisés. Les Noirs américains sont partout l’objet de discrimination et de harcèlement policier organisé, ainsi que de ségrégation en santé, en éducation, en emploi et dans l’accès au logement et à la propriété. Tout cela est très bien documenté, mais rien ne change, ou si peu. Dans la foulée des émeutes à Los Angeles, le département de la Justice avait mis sur pied en 1994 une division des droits civils s’investissant dans la réforme des services policiers et la formation des agents là où les problèmes étaient les plus criants. Vingt-six ans plus tard, on peut dire sans risque de trop se tromper que les résultats n’ont pas été probants. L’ex-procureur général Jeff Sessions a coupé les vivres à cette division en 2017.

La plupart des grandes villes américaines sont aujourd’hui dirigées par des maires démocrates et, donc, plutôt progressistes. Mais, si tant est qu’elle soit réelle, leur volonté de changement se heurte, comme à Minneapolis, à un développement urbain coulé dans une logique d’apartheid et à la résistance de services de police à majorité blanche, dont les pratiques racistes sont dénoncées depuis des décennies sans qu’à la clé, les policiers fautifs soient punis. Vrai qu’il y a quelques signes encourageants en dépit de cette force d’inertie : Medaria Arradondo est devenu en 2017 le premier chef de police noir de Minneapolis, et un certain nombre de syndicats et de chefs de police du pays ont dénoncé avec lui le meurtre de M. Floyd. Il faut applaudir aussi le fait que les amples manifestations contre la violence policière ont été multiraciales — rassemblant Noirs, Blancs, Latinos… À l’orée de la présidentielle, M. Trump excite ses gens, certes, mais il réveille également la conscience des oppositions.

22 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 2 juin 2020 05 h 07

    Va et vient historiques

    L'histoire montre bien que le progrès n'est pas linéaire. Ce qui se passe aux États-Unis ressemble certainement à ce qui se passait sur l'île britannique alors que les Angles et les Saxons l'envahissaient. Ils ne sont pas venus en Amérique faire autre chose. Depuis, il y a un certains progrès alors que les envahisseurs se mettent à apprécier les peuples conquis. Probablement parce qu'ils deviennent blasés des leurs.
    Mais les progrès ne sont pas linéaires. Après l'avancée spectaculaire d'Obama, les forces racistes se sont regroupées pour faire balancer vers l'arrière. On a beau dire, Bush était certainement pire avec ses mensonges monstres pour une guerre illégale et destructrice de toute une région... ou deux. C'est comme ça. Dents de scie sur plusieurs fronts à la fois.

    • Jean Roy - Abonné 2 juin 2020 08 h 33

      Progrès non linéaires... sans doute. En fin de compte, sur la question du racisme aux Etats-Unis, le progrès réel à long terme ressemble à une vaste dépression, au mieux un essoufflant faux-plat! À court terme, les "dents de scie" sont toujours rapprochées et elles sont douloureusement affûtées...

    • Bernard Plante - Abonné 2 juin 2020 14 h 31

      Parlant de va et vient historiques, le paragraphe suivant de M. Taillefer aurait très bien pu être écrit pour décrire la stratégie utilisée par Jean Charest face aux étudiants en 2012. Malgré qu'elle soit ancienne et usée cette stratégie a tout de même réussi à hypnotiser de nombreux québécois devenus des dénonciateurs des violences alors que ces violences étaient, comme dans la présente situation aux États-Unis, alimentée par des politiciens mal intentionnés. En espérant que la prochaine fois ces personnes, qui se reconnaîtront sûrement, ne seront pas aussi facilement dupées...

      "Au reste, le déroulement des événements depuis une semaine obéit à un scénario usé, suivant lequel le poisson des véritables enjeux risque d’être à nouveau noyé. Les manifestations tenues […] ont pour l’essentiel été pacifiques. Là où elles ont tourné à l’escalade de la violence et du vandalisme, c’est au moins en partie pour cause de réaction policière excessive. Les couvre-feux se multipliant, la raison d’être des manifestations se voit détournée au nom de « la loi et l’ordre » ; les représentations du conflit social sont réduites à des enjeux de sécurité publique. De cela, M. [Charest] voudra et pourra profiter. Déprimante impasse par laquelle les autorités se trouvent à réagir à la critique par plus de répression encore."

  • Françoise Labelle - Abonnée 2 juin 2020 07 h 16

    L'Histoire se meut lentement et bégaie souvent

    Il était naïf de croire que l'élection d'Obama changerait tout. Plusieurs étaient convaincus qu'il serait abattu. Pourtant, si on considère la virulence de la réaction trumpienne, son élection marquait le point d'orgue d'une révolution tranquille.

    Avant Rodney King, il y a 55 ans, les émeutes de Watts ont enflammé Los Angeles après une escarmouche entre un motard et la police qui a dégénéré. À l'époque, des règlements de la ville interdisaient l'accès à la propriété de certains quartiers aux «personnes de couleur» et on dénonçait déjà le racisme d'une police bien blanche.

    Il semble que MAGA ne retienne que le «bon» de ces années, en oubliant, comme le rappelle Paul Krugman dans «The Twinkie Manifesto», qu'à cette époque «les revenus de la fourchette supérieure étaient taxés à 91%, et les impôts corporatifs étaient deux fois plus élevés».
    Impunité: état de celui qui n'est pas exposé à des conséquences fâcheuses.

  • Jean Hamelin - Abonné 2 juin 2020 08 h 22

    Le jour de la marmotte

    La même histoire ,le même drame,les mêmes manifestations et rien ne bouge dans ce qui était l' américan dream cette société n' avance plus ses tares remontent à la surface régulièrement mais comme ils sont plus nombreux les pauvres dans ce pays si riche vont finir par gagner la loi du nombre ne se dément pas 40 millions de pauvres,sans oublier les sans papiers,2 millions de personnes dans les prisons au États Unis les prisons sont privés donc pour être rentable ils leurs faut des prisonniers et la justice les accommodes bien,surtout la population noire et latinos sont majoritaires dans les prison américaines une démocratie qui à enchaîné sa population dans l' illusion que tout citoyen à droit à la justice qui osera briser ses chaînes et l' histoire nous toujours démontré que cela ne fait pas sans violence

  • David Cormier - Inscrit 2 juin 2020 09 h 09

    Pillages causés par une réaction policière excessive?

    « Là où elles ont tourné à l’escalade de la violence et du vandalisme, c’est au moins en partie pour cause de réaction policière excessive. »

    Non, ils ont dit à la télé que la casse a été causée par des groupes de suprémaciste blancs.

  • Claude Gélinas - Abonné 2 juin 2020 09 h 27

    Les afro-américains sont-ils des personnes ?

    En Caroline du Nord la mort d'un noir vaut trois fois moins que celle d'un blanc. Delà, l'imposition de peine plus sévère d'un système de justice et d'incarcération à deux vitesses.

    Toujours dans la même veine du déficit de justice : l'autopsie officielle concluant que Georges Floyd était décédé de maladie préxistante alors que l'autopsie privée démontrait qu'il était décédé de l'étouffement de 9 minutes suite à pression exercée sur sa gorge par l'officier de police entourée de trois collègues qui regardaient la scène sans rien faire et qui devraient être accusés de complicité et refus de venir en aide à personne en danger.

    Par contre, aux États-Unis, il est à se demander si un afro-américain est une personne.

    Pour s'en convaincre il faut constater que tous les moyens sont bons pour les empêcher de voter : exigence de photos sur les permis de conduire alors que les pauvres n'ont pas de voiture, réduction du nombre de bureaux de votation et éloignement de ceux existant, réduction des heures de votation.

    • Serge Lamarche - Abonné 2 juin 2020 19 h 46

      Il y a aussi le «gerrymandering», le découpage des régions électorales pour réduire les victoires d'un parti sur l'autre.