Libérez l’audace

L’auteur et metteur en scène Olivier Kemeid a résumé avec verve et éloquence la finalité des artistes dans une lettre ouverte appuyée par quelque 250 signataires indignés. « Nous contribuons, parfois loin des projecteurs médiatiques, mais sans jamais défaillir, à l’affirmation d’un peuple. C’est par l’art que se définit l’âme d’une population. C’est dans nos salles que se trouve l’agora. […] Nous sommes les témoins, les opposantes, les subversives, les esprits libres, les chagrineurs, les satiristes, les philosophes, les poètes, les objecteurs de conscience. Nous sommes les taons qui piquent sans relâche le cheval du corps social. »

Ces curieux oiseaux créatifs, vous ne les verrez pas au ciné-parc cet été. À moins que la prochaine vague de superhéros américains à déferler sur nos écrans se convertisse à l’ontologie critique et au soliloque existentiel, ce dont il est permis de douter raisonnablement, les préoccupations et la vision du monde des artistes seront reléguées à l’abîme. Vous ne les voyez nulle part depuis le début de la pandémie. Le rideau est tombé sur toutes les scènes, à raison d’ailleurs, pour freiner la propagation de la COVID-19. Les arts vivants sont tombés en état d’hibernation dans un esprit de compréhension et de collaboration de la part du milieu.

Maintenant que l’heure de la relance a sonné, les arts vivants sont morts. La ministre de la Culture et des Communications, Nathalie Roy, s’est attiré les foudres des créateurs, il y a une semaine, en annonçant le déconfinement des musées, des bibliothèques et de ces hauts lieux de la culture que sont les ciné-parcs. Les artistes de la scène ne demandaient pas d’empiler les spectateurs en double et en triple dans les salles de spectacles à partir de juin, mais seulement l’ombre du début d’un plan pour leur secteur fragile. Pourraient-ils remonter sur scène, à guichets fermés, afin d’explorer et d’expérimenter de nouvelles façons de présenter des spectacles respectueux des exigences de distanciation physique ? Pourraient-ils connaître les plans de sauvetage et de relance destinés à leur secteur ? Le calendrier de reprise ? Pourraient-ils avoir l’assurance qu’ils existent eux aussi ?

Autant de questions demeurées sans réponses depuis neuf semaines. Les arts de la scène ne sont pas dans le champ de vision de la ministre de la Culture et des Communications, du moins est-ce l’impression durable entrevue par les créateurs. La conférence de presse de Mme Roy représentait l’affront de trop. Comment pourrait-on leur reprocher de penser qu’ils subissent une injustice ? Dépourvus d’écoute, ils sont dans le dernier wagon de la reprise. Il ne semble pas y avoir de plan pour les arts vivants. La captation et la diffusion des performances sur les plateformes numériques constituent un succédané pour des contacts avec le public. Elles mettent un baume temporaire sur nos plaies collectives et encore plus d’argent en banque pour les entreprises du GAFAM qui jouent le rôle de diffuseur mondial.

Aujourd’hui, dans un texte publié sur nos plateformes numériques, le sénateur Serge Joyal déplore à sa façon le manque de vision de la ministre de la Culture et de son homologue fédéral, le ministre du Patrimoine canadien, Steven Guilbeault. « Pouvez-vous de grâce oser agir dans le temps présent, sortez de votre torpeur, allez au-delà des programmes conçus dans un temps dit “normal” et lancez un grand programme de commandes publiques pour tous les jeunes artistes », suggère-t-il.

Le sénateur et passionné des arts propose la création d’un grand programme de commandes publiques semblable à celui que le président américain Franklin Delano Roosevelt avait mis en place, en 1933, dans le cadre du New Deal. Les fonds fédéraux ont fait travailler 7000 écrivains, 16 000 musiciens et 13 000 comédiens, contribuant à la création de monuments de la culture vivante dont nous vantons encore le talent aujourd’hui. Voilà une proposition visionnaire et inspirante.

Le gouvernement Legault a procédé à des investissements massifs en culture, totalisant 750 millions de dollars en nouveaux projets sur un horizon de cinq ans. Le ministre des Finances, Eric Girard, a rappelé lors de son allocution à la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, vendredi, qu’il fallait épuiser les crédits budgétaires existants avant d’envisager le déblocage de fonds d’urgence. Traduction libre ? Il faudra peut-être que le ministère de la Culture et les organismes de financement (le CALQ et la SODEC) déploient des trésors d’imagination pour soutenir le milieu et débloquer les fonds disponibles.

La condition préalable est que la ministre de la Culture et des Communications prenne l’initiative. Personne ne lui demande de devancer la Santé publique, mais pour regagner la confiance du milieu, elle ne doit pas demeurer à la remorque des événements.

Une scène. Un artiste. Un public. C’est cette trilogie qu’il faut reconstituer avec une juste touche de distanciation sociale. Accompagnez les artistes, libérez l’audace, Madame la Ministre. Les créateurs seront assez ingénieux pour toucher les cœurs et les esprits sans ruiner la santé publique.

4 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 30 mai 2020 09 h 19

    Pourquoi prendre pour porte-drapeau le sénateur Joyal alors que plus de 250 artistes-créateurs ont levé la tête ?

    Pour faire des leçons ? Soit.

    Mais l'essentiel n'est pas là. Il est ailleurs,

    Cet ailleurs n'est pas dans des versements d'argent pour combler les pertes de tout ce qui fait sens en création avec un public. Il est dans la façon de vendre des billets de présence pour participer, en plus des quelques soectateurs, à des spectacles en direct via une télédiffusion payante.

    Il y a des films qui peuvent être vus après achat de visionnement hors des salles. Pourquoi ne serait-il pas possible de le faire avec les pièces de théâtre ou autres spectacles où ne peuvent être présentes que des personnes selon les règles de la santé publique ?

  • Bernard Terreault - Abonné 30 mai 2020 09 h 26

    Amateur de ''grande culture''

    J'aime le théâtre, la musique classique, les musées, mais je suis gêné. Tout cela est subventionné même si la clientèle est esentiellement faite de personnes comme moi ayant des revenus supérieurs à la moyenne. Un peu comme le petit peuple qui a payé de ses impôts les Versailles et les Buckingham Palace et de sa dîme le Vatican et l'Oratoire.

    • Daphnee Geoffrion - Abonnée 31 mai 2020 13 h 21

      Je suis d'accord avec votre affirmation.
      Aussi malgré les subventions je trouve souvent que le théâtre est inaccessible comme un produit de luxe.

  • Yves Graton - Abonné 30 mai 2020 14 h 38

    une grande tragédienne

    La Ministre de La Culture pourrait jouer le rôle-titre dans Athalie de Racine