Place à des états généraux

Le déconfinement progressif du Québec nous rapproche collectivement de l’heure de l’introspection. Avec un bilan de près de 4000 morts et plus de 47 000 personnes infectées, nous sommes loin du peloton de tête des nations ayant réussi à juguler la pandémie de COVID-19 avec un succès éclatant. Ni cancres ni exceptionnels, juste dans le très ordinaire.

Le premier ministre, François Legault, s’est dit ouvert à une commission d’enquête indépendante sur la gestion des résidences pour personnes âgées, où se concentrent l’écrasante majorité des décès. Si on pouvait soustraire les morts dans les CHSLD, le Québec aurait un bilan extraordinaire, a dit le directeur national de santé publique, Horacio Arruda. Mais justement, on ne peut pas effacer cette tache honteuse de notre histoire. Il faudra du temps avant que nous puissions prendre la pleine mesure du déni d’humanité infligé à des aînés laissés seuls, parfois abandonnés dans leurs excréments, coupés de la chaleur enveloppante de leurs proches au moment de rendre leur dernier souffle. Cette violence institutionnelle est d’autant plus inexplicable que la santé est de loin la plus importante mission de l’État québécois, avec des dépenses annuelles de plus de 46 milliards de dollars.

Si nous souhaitons nous attaquer aux racines du problème, une commission d’enquête publique n’est peut-être pas le remède le plus approprié dans la situation. Qu’accomplira-t-on en écoutant les innombrables récits des proches en deuil qui témoigneront de leur colère, de leur tristesse et de leur indignation ? Que ne savons-nous pas déjà sur les déplorables conditions de travail en CHSLD, le roulement de personnel, la gestion budgétaire cupide et les incohérences bureaucratiques ? Les scandales de négligence s’accumulaient depuis des années, égrenés tantôt dans un rapport du Vérificateur général, tantôt dans une enquête journalistique. Nous le savions, mais nous n’avons pas agi. Les CHSLD ne sont pas tous des mouroirs sans âme, et certains établissements ne méritent pas d’être traînés dans la boue. Là où l’incurie des hommes a précédé le passage de la grande faucheuse, il y a encore des actions à notre portée, à commencer par les enquêtes policières pour négligence criminelle, comme au CHSLD privé Herron, ou encore les actions civiles en réparation. Aucune enquête ne redonnera leur dignité aux disparus, mais elles permettront de trouver et de punir les fautifs.

Plutôt qu’à une enquête, c’est à un vaste chantier de sortie de crise et de relance que le gouvernement Legault doit convier l’ensemble du Québec, en s’associant aux trois autres formations représentées à l’Assemblée nationale et à la société civile. La gestion de crise justifiait la centralisation des décisions entre les mains du premier ministre, de M. Arruda et de la ministre de la Santé et des Services sociaux, Danielle McCann. Les élus libéraux, péquistes et solidaires ont été bien avisés de mettre les critiques de côté et d’offrir leur collaboration au gouvernement Legault. Toujours dans cet esprit de collaboration, l’heure est maintenant venue pour eux de faire entendre leur voix, afin que le plan de sortie de crise et de relance ne soit pas décidé par la force de la majorité parlementaire caquiste. Non seulement l’opposition doit faire partie du cercle décisionnel, mais celui-ci doit en outre être étendu à la société civile, dans l’esprit des états généraux dont le Québec, une société du consensus, a le secret.

Au cours des derniers jours, Le Devoir a publié en page Idées, sur le thème « Sortie de crise », les réflexions d’une brochette de sommités dans leurs domaines respectifs, afin d’esquisser les contours de ce nouveau monde à reconstruire. Leurs réflexions témoignent d’une richesse d’esprit et de pensée qu’il faudra mettre à contribution à tout prix, dans toutes les sphères d’activité : économie, culture, aménagement du territoire, affaires internationales, santé, éducation, etc.

La santé et l’éducation, rudement mises à l’épreuve par la pandémie, nécessiteront une attention particulière. Comme le fait remarquer dans notre série l’expert en finance et en gouvernance Michel Nadeau, la crise a révélé « de façon brutale le manque d’agilité et la complexité inutile de ses deux grands ministères, la Santé et l’Éducation ». D’autres, tels que le philosophe Jacques Dufresne, font le constat d’un échec des idéaux de la Révolution tranquille. « Comment, après avoir bénéficié des services gratuits des religieuses pendant des siècles de pauvreté, en avons-nous été réduits, devenus riches, à une pénurie d’infirmières et de préposés rémunérés ? », s’interroge-t-il.

Des questions difficiles nous attendent et elles débordent largement de la sphère de compétence du gouvernement, qui fut partie prenante de la centralisation et de l’érosion des mécanismes de responsabilisation au sein de ses deux principaux ministères. Une fois l’onde de choc passée, des états généraux ne seront pas de trop pour réinventer le Québec.

18 commentaires
  • Charles Talon - Abonné 25 mai 2020 06 h 39

    États généraux

    Rappelons pour mémoire que notre système d'assurance-maladie a été adopté à la vapeur sous la gouverne de PET, ce cancer dont le Canada ne s'est jamais remis... Le Québec avait même perdu deux cent millions$ à cause de son retard de deux mois... C'est notre système de santé qu'il faudrait revoir entièrement... Et, de plus, obtenir l'accord dugouvernement fédéral... Vaste programme, dirait le Général.

    • Bernard Plante - Abonné 25 mai 2020 12 h 17

      Pour s'attaquer aux racines du problème comme le suggère M. Myles il faudra inévitablement regarder du côté des transferts fédéraux en santé qui diminuent année après année depuis la création du système de santé, agissant ainsi tel un noeud coulant qui se resserre progressivement autour de la capacité financière des provinces. Ce sous-financement programmé et intentionnel, visant subtilement et graduellement à soumettre davantage les provinces, est sans contredit la source première de tout ce qui suit. Même un fédéraliste tel Barette avait fini par reconnaître que ces diminutions du financement fédéral limitaient la capacité du Québec à prendre en charge les besoins croissants.

  • Claude Bariteau - Abonné 25 mai 2020 07 h 02

    Vous ciblez la réflexion pour « réinventer le Québec » sur deux ministères revus lors de la Révolution tranquille. Il y eut aussi des changements en économie, dans le transport routier, dans la culture, dans le champ municipal, avec une présence dans divers pays. Il y eut même des réflexions portant sur la « souveraineté-association », la « souveraineté partenariat », la refonte du mode de scrutin, la laïcité et la prise en compte de l'environnement.

    L'éducation et la santé ne peuvent pas être « réinventées » indépendamment de l'ensemble des activités du Québec et de sa situation au sein du Canada de 1982 qui a réaligné son économie et redéfini ses politiques en éducation et en santé en recourant à son pouvoir de dépenser.

    Dans les années 1960, les États généraux du Canada-français ont repensé le
    Québec. Les États généraux que vous envisagez, en ciblant l’avenir du peuple québécois composé des personnes qui habitent le Québec, et ses institutions, se doivent de revoir les institutions de la province et celles à inventer hors du Canada.

    C’est incontournable parce que les problèmes du Québec ne sont pas ceux d’une banale province, mais d’un peuple aux aspirations variées, qui dialogue peu sur ce qui le concerne et aurait avantage à le faire dans une perspective globale. Un point, je pense, qui sera partagé par la CAQ, QS et le PQ, peut-être même le PLQ, certainement le monde des affaires, encore plus le milieu syndical et la société civile.

    Cela dit, tenir de tels États généraux ne devrait pas empêcher des réformes qui s’imposent en santé, en éducation et ailleurs. La plupart des problèmes et les solutions sont connus. Qui plus est, il existe des commissions parlementaires pour les aborder. Elles doivent faire leur travail en abordant la valorisation du travail des employé/e/s et la décentralisation des responsabilités.

  • Raynald Rouette - Abonné 25 mai 2020 07 h 15

    En avons nous sincèrement la volonté


    Une vraie concertation est elle possible, les Québécois sont à couteaux-tiré et divisé plus que jamais.

    Dans cette tragédie humanitaire, il y à l'enfer de Montréal et les autres régions du Québec. Nous n'avons qu'à faire une rétrospective des 25 et 40 dernieres années de ce qui s'est passé au Québec pour comprendre pourquoi nous en sommes là. La derniere chronique de Christian Rioux en donne un bon aperçu...

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 25 mai 2020 07 h 25

    … RETENU !

    « Nous le savions, mais nous n’avons pas agi. » ; « Une fois l’onde de choc passée, des états généraux ne seront pas de trop pour réinventer le Québec. » (Brian Myles, Le Devoir)

    Possible, mais le Québec, agissant, l’a fait dans le mauvais SENS. Surtout avec ses réformes tant en santé, services sociaux qu’en éducation ; des réformes mésestimant les droits des personnes concernées ou en les appauvrissant !

    Des États généraux à venir ?

    S’il vous plait, un peu de …

    … RETENU ! - 25 mai 2020 -

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 25 mai 2020 09 h 01

      De « SENS. Surtout », lire plutôt « SENS, surtout » (Mes excuses)

  • Bernard LEIFFET - Abonné 25 mai 2020 07 h 56

    Mettre de l'ordre au Québec pour un mieux-être collectif est une priorité nationale!

    Le triste bilan du Québec en matière de santé et d'éducation ne date pas d'aujourd'hui. Plutôt que de pointer les gouvernements succcessifs, il serait, à mon avis, plus important de revenir sur l'existence du Québec et de son régime issu d'un parlementarisme désuet , bref, ce qui distingue Québec des autres provinces du Dominion.
    Comme beaucoup, je dois constater que le gouvernement procède trop lentemement pour faire marcher les choses. La propagation de la pandémie a mis au jour l'incompétence des gestionnaires encombrant leurs tours d'ivoire. Or, qui sont-ils? Des fonctionnaires de l'État, c'est tout! Ce n'est pas le moment de faire de la diversion et de protéger ceux et celles qui ont failli dans leurs tâches pendant que le PM François Legault accusait les employés (préposées, infirmières, médecins, etc.) d'hésiter à venir combattre le feu sans équipement sanitaire indispensable pour leur protection!
    En France, j'ai connu un ingénieur en chef venu sauver des hommes pris dans un four à charbon de bois embrasé par les flammes, d'une compagnie de produits chimiques. Commenter est une chose facile, commander aussi. Mêmes si les actions sont différentes, nos employés morts au combat méritent eux-aussi une cérémonie officielle! Pourquoi les bras d'immigrants formés ont-ils été refusés par la minstre de la santé et le PM? Dans un accident, toute personne doit aider à sauver des vies! Bref, la CAQ n'est qu'un gouvernement sans articulation dont l'économie était le seul objectif pour faire tourner les affaires québécoises!
    Le Québec a plus besoin de fonctionnaires actifs sur le terrain dans tous les ministères, celui de l'Éducation, de la Santé mais aussi de l'Immigration - nous manquons de bras partout - et bien sûr de l'environnement, nos ressources forestières, minières étant saccagées au profit des actionnaires, comme chez Bombardier! Ele est où la fierté québécoise?