Anglade, cette inconnue

Suspendue depuis le 20 mars en raison de la COVID-19, la course à la chefferie du Parti libéral du Québec s’est terminée bêtement avec l’abandon d’Alexandre Cusson et par le couronnement impromptu de Dominique Anglade.

Cette victoire contre un candidat confidentiel dont le principal mérite était d’avoir le mot « régions » étampé dans le front était évidemment prévisible. Mais ce désistement, parce que le candidat, discrète victime du confinement, doit bien gagner sa vie, et cette course, lamentable finalement, montrent bien que le PLQ n’est plus le parti qu’il a déjà été.

Il est inévitable que vienne à l’esprit le vers de Corneille dans Le Cid qui veut que vaincre sans péril, c’est aussi triompher sans gloire, mot que Le trésor de la langue française définit ainsi : « Célébrité éclatante due à des qualités ou des actions estimées d’un large public ». On peut reconnaître bien des qualités à la nouvelle cheffe, le large public, lui, n’en connaît que peu de chose. Surtout, on ne sait pas vraiment, au terme de cette course avortée, quelles sont ses idées et ses positions.

En ce sens, la cheffe couronnée est victime des circonstances. La tenue de débats, même avec un faire-valoir qui ne faisait pas le poids, aurait permis à Dominique Anglade de promouvoir son programme politique et de dire à la population pourquoi elle aspirait à devenir non seulement cheffe libérale, mais première ministre. C’est une occasion manquée pour elle et son parti.

Les choses déboulent rapidement pour Dominique Anglade. Moins de 48 heures après sa nomination, celle qui fut présidente de la Coalition avenir Québec affrontera son ancien chef, François Legault, lors de deux périodes de questions à l’Assemblée nationale, les premières depuis le début du confinement, un face-à-face singulier, on peut en convenir.

Depuis le début du confinement, l’opposition officielle, tout comme les deux autres partis d’opposition, a évité de critiquer ouvertement le gouvernement, consciente que de se montrer sévère envers lui en cette période d’urgence nationale n’était pas la meilleure stratégie à suivre et pourrait lui attirer les foudres de l’électorat. Mais à n’en pas douter, l’opposition reprendra ses droits et son rôle. Dominique Anglade a promis d’adopter « un ton constructif » — c’est ce qu’on dit toujours —, mais il lui faudra donner du tonus à l’opposition libérale maintenant qu’elle la dirige.


 
 

La cheffe aura toutefois à traîner certains boulets. Déjà, depuis son couronnement, elle a eu à défendre la réforme Barrette, dont l’hypercentralisation, qu’elle a imposée au système de santé, a été montrée du doigt en cette crise pandémique. « Il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain », a-t-elle affirmé, cherchant à ménager la chèvre et le chou, et surtout les susceptibilités du bouillant confrère. Elle devra aussi se trouver une réplique pour justifier l’austérité libérale, elle qui fut vice-première ministre sous le gouvernement Couillard.

Mais le plus grand défi qu’elle doit relever, c’est de réinventer le Parti libéral, qui n’a plus aucun député à l’est de l’île de Montréal. Elle veut rebrancher le parti aux régions et, dans cette optique, elle a proposé une Charte des régions, vaste tarte aux pommes faite de promesses de décentralisation qui ont un air de déjà vu.

Durant sa campagne, Dominique Anglade a mis en avant un Pacte économique pour le climat, promettant un Québec carboneutre pour 2050. Or tant Québec solidaire que le Parti québécois ont aussi proposé d’ambitieux plans environnementaux, sans parler du gouvernement caquiste qui veut aussi fouler cette talle.

On dit que la cheffe libérale veut renouer avec le nationalisme des Jean Lesage et Robert Bourassa, un nationalisme de la modernité qui s’opposerait au nationalisme duplessiste et de repli de la Coalition avenir Québec. Philippe Couillard a joué cette carte de l’ouverture à opposer au repli dans lequel se seraient frileusement enfoncés les Québécois. Ce discours, qui assimilait l’insécurité culturelle du peuple à une tare ou un reliquat du passé, ne lui a guère servi à la dernière élection, où le PLQ a connu la pire défaite de son histoire.

Dominique Anglade a dit vouloir compter sur les militants libéraux pour définir ce que sera le nouveau PLQ. La cheffe devrait songer à élargir quelque peu ses sources d’inspiration. Le Parti libéral, qui reçoit surtout les faveurs de la minorité historique anglophone, des minorités qui s’identifient à elle et de jeunes Montréalais qui s’anglicisent, n’est pas pour l’heure représentatif de l’ensemble du Québec.

Et comme la course à la chefferie ne lui a pas donné l’occasion de le faire, Dominique Anglade devra maintenant faire connaître sa vision, ses idées et ses positions.

12 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 13 mai 2020 01 h 10

    Une grande parleuse…

    Pour aider M. Dutrisac à dissiper le mystère qui, à ses yeux, entoure la nouvelle chève du PLQ, j'aimerais lui suggérer la lecture du texte 'Le derrière miraculeux de la ministre'. Ce texte dit tout.

  • Daniel Gendron - Abonné 13 mai 2020 02 h 46

    Fédéralisme

    Une lecture partisane de l'actualité québécoise induit à la grille d'analyse de madame Anglade. Une chose cependant lui échappe. La laïcité de l'État. Les droits et libertés individuels ou l'évacuation constitutionnelle de la religion en politique.

  • Claude Bariteau - Abonné 13 mai 2020 06 h 54

    Enrobée dans le drapeau canadien, elle jonglera comme son modèle Bourassa qui penchait comme un roseau dans le vent d’ouest et se redressait à peine avec le vent d’est qu’il accueillait pour bien être dans sa peau de roseau, Mme Anglade, les patins du PLQ aux pieds, fera des boucles sur une glace mince pour attirer les regards sur elle et son parti d’adoption.

    Devant les pressions du Canada, elle cherchera une aiguille dans une botte de foin comme l’ont fait nombre de chefs du PLQ pour tirer son épingle du jeu et se tenir sur une jambe, un temps, sans bévue mais en équilibre douteux qu’une maladresse, toute petite, l‘engloutira sous l’eau.

    Elle aura comme atout de faire face à un canadien convaincu comme elle mais plus sensible aux vents d’est, dont ceux qui ballaient les régions. Ils s’esquinteront à défendre l’indéfendable alors qu’il urge, au Québec, de promouvoir l’essentiel en politique : que le peuple québécois se dote des outils régaliens de tout État indépendant pour affronter les crises environnementales et économiques exacerbées par la pandémie actuelle et celles à venir.

  • Pierre Belzile - Abonné 13 mai 2020 07 h 14

    Avec ses faire-valoirs

    Vous écrivez que Dominique Anglade devra maintenant faire connaître sa vision, ses idées et ses positions. Ne vous inquiétez pas monsieur Dutrisac. Elle aura ses faire-valoirs. Regardez-les bien aller à Radio-Canada et à La Presse.

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 13 mai 2020 10 h 51

      Heureusement, «grâce» aux changements dans les médias, ces médias (avec la désastreuse tablette), sont de moins en moins influents.
      Imaginons La Presse nous refaire le coup de la loi 12 en 2012, avec son sondage bidon, elle se ferait complètement ramasser en 2020 et il y aurait des milliers de «mèmes» pour la discréditer.

      Ce n'est pas pour rien que Trudeau offre 1.3 milliard à la SRC, mais de moins en moins de gens l'écoutent. 1.8 milliard avec les revenus publicitaires, c'est une honte. Si jamais vous avez l'occasion, allez écouter (c'est sur YouTube), Elvis Gratton 3, c'est un bijou. Falardeau n'exagérait même pas avec «Radio-Cadenas»...

      Bref, je suis contre le GAFAM et Netflix, je suis désolé de voir que Le Devoir n'est plus Le Devoir de Josée Boileau ou de Lise Bissonnette (qui a signé le meilleur éditorial en 1992) . Il suffit de lire les éditoriaux de Myles et de les comparer Michel David en 2010 pour constater le recul : https://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/280749/le-virage-du-devoir

      Toutefois, je me réjouis quand même de la perte générale d'influence de La Presse et par là , de la SRC. Les successeurs de Desmarais ont attendu sa mort pour liquider Gesca puis se départir de La Presse. Il n'aurait JAMAIS autorisé la chose, et d'un point de vue fédéraliste, il avait raison. Certes l'élite est de plus en plus multi-culti, mais c'est une tendance mondiale chez les intellos, bientôt tout ce qui restera sera la SRC et avec un peu de chance et de l'austérité, elle n'aura plus de moyen. La construction d'un point de vue «CanadiAn» dans notre sphère publique se fera encore, mais comme quelque chose d'étranger. Il y aura un travail colossal pour redresser le Québec, mais dans un contexte de repli nationaliste un peu partout, nous aurons une chance de survivre, ce qu'un gouvernement Couillard compromettait clairement s'il avait été réélu en 2018.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 13 mai 2020 08 h 57

    Remarquable éditorial

    Et par moment comique :

    « Cette victoire contre un candidat confidentiel dont le principal mérite était d’avoir le mot « régions » étampé dans le front était évidemment prévisible. »

    « On peut reconnaître bien des qualités à la nouvelle cheffe, le large public, lui, n’en connaît que peu de chose. »

    « Dominique Anglade a dit vouloir compter sur les militants libéraux pour définir ce que sera le nouveau PLQ. La cheffe devrait songer à élargir quelque peu ses sources d’inspiration. »