Flou artistique

Que seraient les angoisses du confinement sans un baume nommé culture, déposé sous forme de musique, de littérature ou de cinéma sur les diverses plaies de la pandémie ? En Italie, au plus fort de l’enfermement décrété en mars, on a vu les balcons de Sienne, de Turin et de Naples se garnir de chanteurs du dimanche, berçant collectivement en musique un nouveau mode de vie. Partout, la culture a été le refuge de la pandémie, s’illustrant dans toute sa force créatrice.

Nous ne sommes pas à un paradoxe près dans le combat que tous les pays du monde mènent contre un virus, mais un de ceux-là, pressentis dès les premiers soubresauts de la crise, souligne l’immense fragilité de ce secteur « fort » de la pandémie : la culture si nécessaire sera la plus longuement et durement touchée par les nouvelles règles de vie imposées par les rythmes de la contagion. Forcée de stopper ses manifestations de groupe sitôt la société mise en quarantaine, l’industrie culturelle a vite saisi que sa mise en arrêt s’étirerait en longueur. Bien que l’univers virtuel serve ces jours-ci de formidable soupape, rien ne remplacera la cohue joyeuse d’un parterre de festival, le silence imparfait d’une salle de concert, le privilège d’assister en groupe aux émois d’acteurs de théâtre en symbiose avec leur public. Culture, quand reprendras-tu ta pulsation ?

Déjà considéré comme le parent pauvre de toute l’économie sociale, le secteur culturel a vite crié à l’aide. Des géants comme le Cirque du Soleil luttent pour leur survie. De plus petits doivent rendre les armes, comme l’indispensable librairie Olivieri, qui a annoncé sa fermeture définitive fin avril, le duo pandémie et travaux majeurs dans son environnement ayant donné le coup de grâce. Nombre d’artistes sont mis sur la touche. En entrevue au Devoir, l’ancienne présidente de la SODEC Monique Simard rappelait à juste titre que, pour « les quelques vedettes qui font 500 000 $ par année, il y a 95 % [des artistes] qui font moins de 30 000 $ par année ». Les temps étaient déjà durs. Ils ne le seront pas moins avec une pandémie dans le paysage.

Au chevet de la culture, Ottawa s’avère jusqu’à maintenant le parent le plus efficace, proactif et généreux. Annoncé le 17 avril dernier, précisé vendredi dernier, son plan d’aide d’urgence de 428 millions de dollars constitue une première phase de soutien qui permettra, décode-t-on, d’éviter la saignée. D’autres phases de reprise et de relance sont prévues ultérieurement. Le soutien est pour le moment distribué à travers les programmes et canaux existants et officiels, ce qui laisse tout de même tout un lot d’oubliés dans la marge, et souvent parmi les plus vulnérables. Un sondage effectué auprès de 7500 répondants par le Conseil des arts du Canada en avril permet de prendre la mesure des besoins du secteur culturel : 43 % des personnes interrogées ont recours à la PCU ; 41 % des organismes à la Subvention salariale d’urgence du Canada ; et 16 % auront recours au Compte d’urgence pour les entreprises canadiennes.

Pendant ce temps, Québec se distingue malheureusement par une réserve qui n’a pas sa place, compte tenu de l’ampleur des inquiétudes. En commission parlementaire de la Culture la semaine dernière, la ministre de la Culture et des Communications, Nathalie Roy, a répondu mollement aux questions de l’opposition, qui espérait un engagement ferme de la CAQ. En lieu et place, Mme Roy est demeurée dans le cercle restreint des mesures déjà annoncées et qui constituent pour l’essentiel le versement devancé de sommes préalablement promises. Bien qu’on ne doute pas que la ministre s’active et consulte en coulisses, et que l’on comprenne bien sûr que la Culture est soumise non seulement aux directives de la Santé publique, mais aussi à la marge de manœuvre financière qui lui sera consentie par le Conseil des ministres, il reste que si la CAQ veut demeurer conséquente avec le fait d’avoir placé la culture au rang de ses cinq priorités nationales, elle devra bientôt décliner de manière précise la manière avec laquelle elle entend distribuer les sommes d’argent frais à ceux qui en ont le plus besoin.

Dans une lettre diffusée lundi sur nos plateformes, une dizaine d’acteurs clés du milieu culturel proposent des pistes d’action qui font la preuve non seulement d’une urgence d’agir certaine, mais aussi — et surtout — de l’importance de penser dès maintenant à ce que sera l’univers culturel de demain. Une ère nouvelle, où le modèle d’affaires de nombre d’entreprises devra être revu en accord avec de nouveaux modes de consommation et le besoin de rebâtir un lien de confiance effrité par la pandémie avec le public. Le génie des arts doit être non seulement célébré, mais soutenu à la hauteur des bienfaits qu’il procure.

2 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 11 mai 2020 09 h 37

    La vie est d’un flou artistique

    La culture et les arts seront les premières victimes suite à la pandémie. Franchement, qui voudra aller s’asseoir dans une salle bondée de monde pour voir une représentation, un concert ou autres. Il n’y aura pas beaucoup de preneurs.

    Idem pour les restaurants et toutes les activités qui appellent à une socialisation rapprochée au terme physique. Que dire des transports en commun maintenant et de la vie citadine où la densité de population tue durant cette épidémie? Le monde a changé en mars 2020 et toutes les subventions faites avec de l’argent emprunté ne résoudront pas ce virus mystérieux pris dans une énigme et enrobé dans une devinette d’un biscuit chinois. Les gens sont maintenant conscients de leur mortalité et comprennent mieux que la vie est peut-être éphémère.

    Il faudra se réinventer, surtout les artistes comme pour ceux qui le font présentement dans l’industrie de la musique. Le monde médiatique est en crise et la solution n’est pas apparente à l’heure de la pandémie. L’univers virtuel à ses limites et les gens voudront revenir aux assisses de la simplicité et du contact humain. Mais dans toute cette crise, il y a du bon. Au moins, nous n’aurons plus à écouter et entendre le discours moralisateur des vedettes, surtout celles d’Hollywood, qui nous parlent de pauvreté et des changements climatiques tout en vivant dans des châteaux avec 10 salles de bain et faisant du « jet-setting » intercontinental. Et ce commentaire ne s’applique pas aux artistes qui gagnent moins de 30 000$ par année.

  • Hélène Paulette - Abonnée 11 mai 2020 12 h 34

    La culture n'est pas une industrie mais une nécessité et ne correspond pas à un modèle d'affaire...

    Toutes ces subventions qui profitent d'abord aux producteurs qui font du marketting et mettent en marché un produit selon la demande, nuisent à la création. Les grands festivals, nécessairement déficitaires, augmentation de la subvention oblige, qui abaissent continuellement la barre pour être le plus "grand public" possible n'apportent rien d'autre que de la "business" de plus en plus souvent "made in America". Pendant ce temps, en région, on se contente de festivals de la poutine. Rien pour augmenter l'offre culturelle en dehors des grands centres. Bien sûr il faut que les "GAFA" paient leur part de taxes et d'impôt mais au-delà de tout ça il faut que la culture cesse de n'être qu'une industrie et que les créateurs et les intermitants du spectacle reçoivent leur juste part sans avoir à se vendre. Intéressant que madame Chouinard fasse la comparaison avec l'Italie où les artistes sont autrement considérés.