Un pari risqué mais nécessaire

Le premier ministre François Legault et le ministre de l’Économie et de l’Innovation, Pierre Fitzgibbon, ont présenté le plan de réouverture des commerces qui ont pignon sur rue, des grossistes et des entreprises manufacturières. On ne peut parler d’un retour à la normale puisque leurs façons de travailler seront profondément modifiées afin d’éviter toute contagion des employés et des clients.

Les commerces dont l’entrée donne sur l’extérieur pourront rouvrir leurs portes dès le lundi 4 mai, sauf sur le territoire de la Communauté métropolitaine de Montréal, où leur ouverture se fera une semaine plus tard. Ils devront procéder à divers aménagements, qui nous sont désormais familiers, afin de réduire les risques de transmission du virus, comme ces cloisons transparentes devant les caisses et les signalisations au sol. Les centres commerciaux demeureront fermés, tout comme les services qui impliquent un rapprochement physique, comme les dentistes et les salons de coiffure ainsi que les restaurants et les bars.

Les entreprises manufacturières reprendront leurs activités le 11 mai prochain, mais avec un effectif réduit, et le 25 mai, elles pourront tourner à plein régime. Le secteur de la construction résidentielle a déjà reçu le feu vert tandis que les grands chantiers seront relancés à compter du 11 mai.

La Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail a conçu des guides de normes sanitaires pour chacun des grands secteurs d’activité, normes qu’employeurs et employés seront dans l’obligation de respecter sous peine d’amende. Le gouvernement affirme que les 300 inspecteurs de l’organisme sont assez nombreux pour assurer la surveillance nécessaire. Même sans coercition, cependant, les entreprises ont tout intérêt à ne pas ménager leurs efforts pour éviter la contagion : c’est souvent pour elles une question de survie.

Plusieurs entreprises fonctionnent toujours en dépit du coronavirus, grâce au télétravail, que ce soit dans la transformation alimentaire, la production de produits stratégiques ou les services financiers et informatiques. Diverses stratégies et pratiques pour réduire les risques de contagion ont été développées tant chez les fabricants que dans les commerces de détail qui sont demeurés ouverts.

Or, la réouverture de toutes ces entreprises, en particulier dans la grande région de Montréal, n’est pas sans risque. Des 1,2 million de Québécois qui ne travaillent plus en raison de l’épidémie, jusqu’à 500 000 pourraient reprendre leur activité, dont la grande majorité dans des lieux physiques, avec les déplacements quotidiens que cela comporte.

Non sans une certaine candeur, le Dr Horacio Arruda a reconnu qu’il s’agissait d’un « pari risqué ». Il a même exprimé une « réticence » à l’égard de la réouverture des écoles et des entreprises, celle « de ne pas savoir ce qui va vraiment se passer ».

Oublions l’immunité naturelle qu’une exposition contrôlée de la population au virus aurait pu conférer, une carte que le gouvernement Legault ne peut plus jouer. On sait maintenant qu’il faudrait que 70 % ou 80 % de la population contracte la maladie pour parvenir à une immunité collective, ce qui la rend illusoire. Qui plus est, l’immunité dont jouirait une personne après avoir contracté ce coronavirus n’est pas garantie ; et même si elle se développe, on ne sait combien de temps elle dure. Il n’existe aucun vaccin, aucune cure pour un bon bout de temps. « Ce virus-là est un traître », a laissé tomber le Dr Arruda.

Cela dit, attendre encore plusieurs semaines ou même jusqu’en septembre n’est pas la panacée. Le confinement taxe la santé publique, et les risques seraient alors les mêmes. Attendre le vaccin — d’ici un an ou plus — avant d’entamer la reprise des activités est une vue de l’esprit.

La COVID-19 force le gouvernement à faire des choix qui ne sont pas sans conséquence. Il est inévitable que la réouverture des écoles et des entreprises conduise à la résurgence de cas qui vient avec son lot d’hospitalisations et de décès. Il faut parvenir à les réduire au strict minimum. Pour éviter la propagation, les entreprises doivent disposer de l’équipement de protection requis. Conformément aux recommandations de l’Organisation mondiale de la santé, en cas d’éclosion, la direction de la santé publique doit agir avec énergie et célérité, en multipliant les tests et en isolant les personnes. Le gouvernement Legault doit donner l’assurance que masques et visières ne manqueront pas et que sa capacité de tester sera au rendez-vous. Le rationnement n’a pas été payant ; il ne le sera pas plus dans les prochaines semaines.

5 commentaires
  • Bernard LEIFFET - Abonné 29 avril 2020 13 h 00

    Quel risque pendant que des hôpitaux sont en feu à Montréal?!

    Nous voilà au-delà du risque et du plein contrôle de la situation contre le coronavirus! Vrais feux de paille, les hôpitaux de M'ontréal, tout comme les maisons de retraite des aînés (CHSLD) sont au bord d'une catastrophe monumentale qui doit être connue de toute la société québécoise! Rien ne va plus et les message des dirigeants tant politiques que sanitaires sont cousus d'ignorance et de mensonges incroyables! Le post mortem de la société québécoise doit être mis en branle avant que la plupart d'entre nous soyons emportés dans cette trame fondée sur des prémisses subjectives et ridicules. Dans l'ignorance on ne fait pas de projections!
    Je doute que la nécessité fondée sur l'argent plutôt que la santé a été évaluée scientifiquement! Partout, ce sont les chicanes d'experts qui sont en premier plan, pendant qu'on dissimule le manque d'équipements sanitaires (masques et autres).
    Enfin, à quoi servent les nouveaux hôpitaux ultra-modernes de Montréal?

    • Bernard LEIFFET - Abonné 29 avril 2020 16 h 15

      D'après la dernière entrevue télévisée de 13h00, le déconfinement des régions sera progressif comme déjà annoncé la veille. Bravo, de nous tenir au courant et d'anticiper ce qui peut arriver en Gaspésie par exemple. Cependant, les journalistes ont le don de ne pas aller plus loin dans un questionnement pourtant, il me semble logique! En effet, depuis le début des régions fermées, les mots « confinement de Montréal » ne sont jamais énoncés! Or, les Québécois en région ne sont pas dupes et pensent déjà a un exode important de Montréalais dans leurs régions. Je les comprends et, dans cette perspective, si une (ou plusieurs) personne propage le virus, l'éventualité de refermer la région peut-être envisagée! Bref, toutre l'économie de la région peut redevenir bloquée par un montréalais!
      Alors, pourquoi ne pas avoir bloqué Montréal? Au moins, des barrages aléatoires placés à la sortie de Montréal, pour aller dans l'Est par exemple, permettraient de mesurer la température des automobilistes, une façon simple de les rendre imputables au sens de la loi!

  • Pierre Fortin - Abonné 29 avril 2020 13 h 47

    Qui ne risque rien n'a rien, qui risque tout perd tout

    La réouverture des écoles représente un risque réel qu'il nous faut assumer, même sans aucune garantie de succès, mais il ne faudrait pas le jouer sur un coup de dés. La question est donc de le faire dans les meilleures conditions de sécurité devant la possibilité de recontamination avec de multiples foyers.

    Si on modélise grossièrement la situation, on voit les parents retourner au travail grâce à la fréquentation scolaire des enfants. Le risque apparaît lorsque un parent se contamine au travail, contamine sa famille et, à travers les enfants, contamine l'école où les autres enfants deviennent porteurs du virus et le ramènent à la maison ... et la spirale s'engage.

    C'est ce lugubre scénario qu'il faut éviter, mais comment l'enrayer s'il se produit ? Le ministre Fitzgibbon se veut rassurant en nous disant « On n'hésitera pas à revenir en arrière si jamais il y avait une nouvelle éclosion du virus ». Mais comment saura-t-on qu'il y a recontamination en l'absence d'un nombre de tests suffisants ciblant précisément cette population ? Selon Santé Québec, « Présentement, les tests sont administrés en priorité dans les hôpitaux et aux voyageuses et voyageurs ». Or on apprend que, malgré cette priorité, l'Hôpital Maisonneuve-Rosemont est presque entièrement contaminé.

    Y'a comme un doute qui sourd. La détection ne pouvant se faire qu'après que le virus soit implanté dans la population, on ne saura donc que tard « si jamais il y avait une nouvelle éclosion du virus ». Surestimerait-on nos capacités de dépistage ? Dispose-t-on de suffisamment de kits de tests pour amorcer ce déconfinement ? Les mesures de sécurité minimales ne devraient-elles pas inclure le port du masque et des tests en nombre suffisant pour tous ceux qu'on exposera ainsi par le déconfinement ?

    On ne peut reprocher au gouvernement d'adapter son discours d'une semaine à l'autre dans la tourmente, mais il doit jouer franc jeu et dire clairement à la population le risque qu'elle court.

    • Claude Bariteau - Abonné 30 avril 2020 08 h 43

      Pour seulement suivre l'évolution du virus dans la population, il faut des tests au hasard en plus des tests ciblés.

      Lorsqu'on dé-confine, il faut plus qu'une stratégie pour étouffer un feu. Il faut tester et tester les personnes (enfants comme adultes) à leur arrivée à l'école ou au travail, aussi au départ. Le Dr Arruda sait que c'est une façon de procéder active et que celle d'éteindre des feux en est une passive.

      Une procédure active implique des appareils pour tester qui donnent des résultats rapides et un personnel pour les administrer. Dans de telles conditions, on dé-confine prudemment. La même procédure devrait exister pour le dé-confinement des régions. Personne en régions ne désire recevoir des visiteurs porteurs actifs ou non du virus. Or, l'approche privilégiée en est une après coup.

      Pourquoi ne pas fabriquer des appareils de test au Québec plutôt que de les importer. Il me semble qu'il y a là une urgence majeure tout aussi urgente que de fabriquer des équipements de sécurité pour se laver les mains, maintenir une distance de 2 mètres, porter un masque et des vêtements préventifs.

      M. Fortin, vous avez raison. Jouer franc jeu s'impose. Actuellement, on entend jouer un jeu à risque en ayant en tête la protection des services de santé avec un œil attentif sur la hausse de la propagation et une équipe de pompier pour éteindre des feux. Il faudrait ajouter des détecteurs d’incendie. Ce serait plus acceptable.
      .

    • Pierre Fortin - Abonné 30 avril 2020 15 h 23

      Monsieur Bariteau,

      Si nos dirigeants jouaient franc jeu avec la population, je crois que de manière générale la paix sociale serait mieux assurée et que nos travailleurs hautement éduqués pourraient enfin donner le meilleur d'eux-mêmes en faisant valoir leur expertise et en innovant — si on leur laissait un minimum d'autorité professionnelle dans leur champ respectif — plutôt que de les contraindre à exécuter bêtement leurs tâches dans une logique d'organisation hiérarchisée de type top-down. Par exemple, obliger des intervenantes de la DPJ à transmettre leurs évaluations dans les seules limites que leur permet un logiciel de gestion est une aberration inqualifiable et une destruction de ressources.

      Chose certaine, je vois mal comment nous pourrions ne pas tirer de leçons de cette épreuve traumatisante pour retourner simplement à la routine habituelle, alors que les manquements graves du système nous éclatent au visage. Il est surtout question de ressources humaines mal exploitées par des dirigeants de services incapables d'apprécier les compétences de leur personnel et, de ce fait, incapables de leur faire confiance et de leur présenter les défis à la hauteur de nos besoins.

      Histoire à suivre ...