​La tragédie des CHSLD: intrusion fédérale et nationalisation

La crise du coronavirus a pris une drôle de tournure quand Justin Trudeau, à la suite de sa ministre de la Santé, Patty Hadju, a évoqué la possibilité d’appliquer la Loi canadienne sur la santé, et ses conditions dictées par Ottawa, aux CHSLD. Il faut dire que le premier ministre canadien s’était permis des commentaires critiques sur les « tragédies épouvantables » dans les CHSLD.

Le premier ministre François Legault a réagi en affirmant que si le gouvernement Trudeau souhaitait aider le Québec à améliorer la situation dans les CHSLD, il n’avait qu’à rétablir les transferts fédéraux à 50 % des dépenses en santé engagées par les provinces. La dernière fois qu’Ottawa a assumé la moitié de ces dépenses, c’était il y a plus de 30 ans. De fait, de budget en budget depuis belle lurette, le gouvernement québécois réclame que le gouvernement fédéral hausse sa contribution à 25 %, un niveau déterminé en 2002 par la commission Romanow qu’avait mandatée le gouvernement Chrétien. En vertu des règles introduites par le gouvernement Harper, qui plafonne à 3 % la hausse annuelle du transfert fédéral en santé, Ottawa n’assume pas plus de 20 % de ces dépenses à l’heure actuelle.

L’irritation de Justin Trudeau était-elle due à son confinement ou à la demande pressante du gouvernement Legault, formulée dans un simple courriel sans discussion préalable, en vue d’obtenir 1000 militaires pour venir prêter main-forte dans les CHSLD ?

Contrairement à la centaine de militaires déjà dépêchés, le nouveau contingent ne possède aucune formation en santé. Ils ne sont que des « bras » qui sont déployés d’habitude lors de catastrophes naturelles, comme les inondations ou encore la crise du verglas, par exemple.

Ce n’est guère glorieux pour le gouvernement Legault de recourir à l’armée canadienne pour s’acquitter de tâches qui échoient, normalement, à des employés de l’État québécois, à de simples civils. « Nos militaires ne devraient pas prendre soin de nos aînés », a dit Justin Trudeau, comme s’il voulait tourner le couteau dans la plaie.

Toutefois, un des rôles des forces armées canadiennes, c’est d’intervenir en cas de crise afin d’aider les autorités civiles à assurer la sécurité de la population. Or, nul ne peut nier qu’il s’agit d’une crise qui met en danger des citoyens. Pour reprendre l’argument du chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, ce n’est pas un cadeau qu’Ottawa offre aux Québécois : c’est un service qui leur est dû et pour lequel ils paient.

Cette atmosphère de crise semble inspirer des visées à long terme au gouvernement Trudeau qui envisage, donc, d’étendre plus avant son action dans un champ de compétences des provinces. Le plan pancanadien visant les résidences qui prodiguent des soins aux personnes âgées n’est certes pas pour demain, mais on peut croire qu’à Québec, on s’opposera avec force à ce plan, si jamais il prend forme, et à toute nouvelle exigence fédérale en matière de santé.

D’ailleurs, ce n’est pas tant le manque d’argent qui explique les éclosions mortifères dans nombre de CHSLD. C’est plutôt une mauvaise allocation des ressources, un manque de préparation, une organisation déficiente. De l’aveu même de François Legault, l’État québécois disposait des sommes nécessaires pour augmenter les salaires des préposées et améliorer leurs conditions de travail, mais il ne l’a pas fait à temps.

La crise actuelle n’inspire pas que le premier ministre canadien, son homologue québécois n’est pas en reste. Lui aussi caresse un projet : il envisage la nationalisation de tous les CHSLD privés, qu’ils soient conventionnés, c’est-à-dire financés par l’État, ou non. Notre système de santé étant public — pas totalement mais en grande partie —, les établissements qui prodiguent des soins à des personnes particulièrement vulnérables devraient l’être aussi. Considérant la négligence — criminelle, allègue-t-on dans le cas du CHSLD Herron — et l’exploitation éhontée dont sont victimes les résidents de plusieurs maisons de retraite, des arguments solides militent en faveur de leur nationalisation. Encore faudra-t-il déterminer quel sort on réservera aux résidences pour personnes âgées autonomes, ou encore semi-autonomes.

François Legault semble déterminé à agir rapidement. Plusieurs propriétaires de ces résidences, rendues ingérables, semblent disposés à passer la main. On peut toutefois se demander si le contexte de crise actuel, où le gouvernement tente d’éteindre des feux de « foin », pour reprendre l’expression du premier ministre, sans y parvenir encore, est propice à une prise de décision éclairée.

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