Les lacunes de la centralisation

À la suite de la réforme Barrette de 2014, le système de santé du Québec est l’un des plus centralisés au monde. Les centres intégrés de santé et de services sociaux (CISSS) et les centres intégrés universitaires de santé et de services sociaux (CIUSSS) sont d’énormes structures organisationnelles dirigées par des présidents-directeurs généraux qui relèvent directement du sous-ministre et de la ministre.

Plusieurs de ces CIUSSS ou CISSS comptent plus de 10 000 employés. Reposant sur un modèle essentiellement hospitalo-centriste, ces organisations, outre les établissements hospitaliers et les centres de soins connexes, chapeautent, pour la région qu’ils desservent, la Direction de la santé publique, la Direction de la protection de la jeunesse et les soins aux personnes âgées, dont l’hébergement de longue durée, une responsabilité qui se trouve tout en bas de leur organigramme touffu.

Leurs conseils d’administration n’ont pas de réel pouvoir et leurs p.-d.g. — Gaétan Barrette s’en faisant une fierté quand il était ministre de la Santé et des Services sociaux — sont à la botte du sous-ministre et du ministre. Quasi militaire, cette structure de commandement « top-down » présente des avantages : la coordination, l’uniformité, la standardisation, le contrôle.

Quand il fut question de se préparer à l’épidémie de la COVID-19, les CISSS et les CIUSSS ont pu libérer 8000 lits pour accueillir d’éventuels malades en reportant des chirurgies et en renvoyant des grabataires au CHSLD d’où ils venaient. On peut dire que l’opération a été rondement menée.

Mais la centralisation n’a pas que des avantages. Dans cet univers où la mission première, ce sont les soins hospitaliers, les missions secondaires peuvent se retrouver dans l’angle mort des gestionnaires. Ce fut le cas de la protection de la jeunesse, dont les malheureux ratés ont justifié la tenue de la commission présidée par Régine Laurent. Et c’est le cas de l’hébergement de longue durée des personnes âgées.

Il faut aussi rappeler que la réforme Barrette fut caractérisée par une réduction de 30 % des budgets de la santé publique, la fermeture de plusieurs laboratoires qui faisaient des tests médicaux et l’élimination d’une strate complète de cadres intermédiaires qui coordonnaient l’affectation du personnel.

Au gouvernement, on note qu’en raison de l’épidémie, les p.-d.g. des CISSS et des CUISSS, ainsi que les cadres qui restent pour les appuyer, sont épuisés. Par ailleurs, comme Le Devoir l’a rapporté, le secrétaire du Conseil du trésor, Éric Ducharme, a envoyé, lundi, un message pressant aux fonctionnaires pour qu’ils viennent prêter main-forte au réseau de la santé. Pour ce redéploiement, il recherche notamment des conseillers en ressources humaines et des techniciens en administration, des postes que la réforme Barrette a fait disparaître.

La centralisation excessive du réseau, outre qu’elle engendre une culture de béni-oui-oui qui mine l’initiative et l’innovation, entraîne un déficit d’information : on ne sait trop ce qui se passe sur le terrain. Combien de fois la ministre de la Santé, Danielle McCann, qui, pourtant, connaît bien le réseau, a soutenu lors du point de presse quotidien qu’un problème ou un autre était réglé avant qu’un journaliste ne l’informe que sur le « terrain », ce n’était pas le cas.

L’inefficacité du programme centralisé Je contribue  !, pour combler le manque de personnel dans les CHSLD, est un autre exemple de dysfonctionnement. Mardi, le premier ministre, François Legault, affirmait qu’il parviendrait dès le lendemain à recruter les 2000 personnes qui manquent dans les CHSLD pour avouer 24 heures plus tard qu’il n’y arriverait pas, tout en demandant au gouvernement Trudeau de lui envoyer 1000 militaires. La fierté québécoise dont il se targue en prend pour son rhume.

En outre, il faut que le gouvernement Legault soit bien mal pris pour recourir à la sous-ministre Dominique Savoie. Dans l’opposition, la Coalition avenir Québec l’avait vertement critiquée à la suite de douteuses révélations faites par Annie Trudel quand Mme Savoie était sous-ministre aux Transports. C’est le choix du secrétaire du Conseil exécutif, Yves Ouellet, de qui la sous-ministre relèvera. Cette femme de poigne s’occupera notamment des approvisionnements défaillants. L’ancien chef de cabinet de Gaétan Barrette, Daniel Desharnais, est aussi appelé à la rescousse : il aura l’œil sur les CHSLD.

Comme message politique, on a vu mieux. Car le gouvernement Legault devra revoir le modèle libéral en santé, dont les limites sont cruellement exposées par l’épidémie.

 
  
Une  version précédente de ce texte, dans laquelle le secrétaire du Conseil du trésor était nommé Éric Duhaime, a été modifiée.

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