Le repli n’est pas la solution

Alors que le Canada et le Québec cheminent douloureusement vers le fameux sommet de leur courbe de contamination de la COVID-19, bien des gens s’inquiètent de ce qui suivra. Ils ont raison. Il faut avoir confiance dans notre capacité à rebondir, mais les obstacles seront nombreux et les dégâts, sans doute sérieux.

Grâce à l’esprit d’initiative des individus et aux interventions massives des gouvernements, la majorité retrouvera des conditions de vie correctes, mais pas tous et surtout pas rapidement. Certains prétendent que cette crise marquera le passage d’une société de consommation à outrance à une société plus frugale, plus soucieuse de son environnement, où la qualité l’emporte sur la quantité. Tant mieux si cela s’avère, mais rien ne laisse présager un tel scénario. Pas même l’engouement soudain pour les tomates de balcon…

Depuis le début de cette crise, le gouvernement fédéral, sa banque centrale et ses institutions prêteuses ont injecté, ou s’apprêtent à le faire, près de 400 milliards de dollars pour soutenir le revenu des individus et éviter que des milliers d’entreprises ne fassent faillite.

À Québec, on évalue à une vingtaine de milliards le coût des programmes d’aide, dont une large part sous forme de simples reports d’impôts. Compte tenu des réserves accumulées et de la modestie des mesures provinciales, le déficit sera plus raisonnable qu’à Ottawa. Mais il sera tout de même important à cause des centaines de milliers de mises à pied, surtout si le confinement dure plus de trois ou quatre mois.

D’ailleurs, même si l’économie redémarre au cours de l’été, des pans entiers resteront en panne (aéronautique, construction résidentielle, services personnels, commerce de détail, etc.) et des milliers de PME de la mode, du tourisme, de la restauration, de la culture et du divertissement risquent de disparaître. D’où la question qui préoccupe tant de gens : que m’arrivera-t-il une fois les 16 semaines d’aide gouvernementale écoulées ?

 

Avec un déconfinement rapide et très large, il y a de bonnes chances que l’économie reparte sans trop de dommages permanents. Malheureusement, cette approche est aussi très risquée, comme la Santé publique l’explique, de sorte que la prudence s’impose pour éviter qu’une deuxième vague force à tout reprendre de zéro à l’automne ou à l’hiver.

Cela étant dit, si le confinement étendu et l’arrêt des activités devaient se prolonger au-delà de la mi-juillet, ce que personne ne souhaite, Ottawa et les provinces devront continuer de soutenir les millions d’individus et d’entreprises encore viables, et ce, pendant aussi longtemps que nécessaire. Ce qui ajoutera d’autres dizaines de milliards à l’ardoise. Combien ? Personne ne le sait.

Ce que l’on sait, c’est que pour éviter que la récession ne se transforme en dépression sous l’effet domino de secteurs entraînant d’autres secteurs dans leur chute, le tout menaçant la solidité du système financier, il faudra aussi que la Banque du Canada continue d’intervenir massivement en achetant non seulement des titres obligataires du gouvernement fédéral, des provinces et de municipalités, mais aussi des grandes sociétés privées incapables d’emprunter.

 

Hypothèses que tout cela, bien sûr. En revanche, ce que l’on peut prévoir, c’est qu’à cause de l’augmentation extraordinaire des dettes publiques, le débat acrimonieux qui oppose la droite et la gauche ressurgira avec vigueur. Ceux qui s’imaginent que la presque nationalisation de l’économie en ces temps de crise est le présage d’une société plus solidaire risquent d’être déçus.

Cette bataille incessante des défenseurs de la social-démocratie contre le capitalisme à la sauce néolibérale n’est pas perdue d’avance, mais elle est loin d’être gagnée. La vigilance et le réalisme plus que l’utopie s’imposent puisqu’il ne sera pas facile de convaincre une majorité de citoyens appauvris et endettés et les partis qui les courtisent de faire les bons choix.

À voir l’état de notre système de santé et des services sociaux au moment où nous en avons le plus besoin, il n’est pas inutile de nous demander où nous prendrons les dizaines de milliards nécessaires à une amélioration considérable et durable des services publics essentiels. Dans les paradis fiscaux, répondront les uns, et les coffres des grandes sociétés, ajouteront les autres. Trop facile comme réponse puisque, dans un cas comme dans l’autre, l’action exige la collaboration étroite de toutes les grandes nations de la planète. Une collaboration dont nous nous éloignons en temps de crise, alors que chaque nation, y compris la nôtre, tend à se replier sur elle-même pour protéger ses acquis.

Soyons francs : si nous voulons nous améliorer, il nous faudra d’abord compter sur nous-mêmes.

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