Niveler par le bas

Selon les informations de Radio-Canada, le ministre de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, Jean-François Roberge, annoncera sous peu que la cote R des étudiants du cégep ne sera pas calculée pour la session d’hiver 2020. De nombreux établissements ont déjà obtenu cette directive qui ne fait pas l’unanimité, et pour cause.

Il n’y a pas de solution simple à la validation des apprentissages dans l’ensemble du réseau scolaire. La lutte contre la COVID-19 fera des victimes collatérales chez les étudiants. Leurs apprentissages seront incomplets et imparfaits, peu importe les mesures qui seront déployées dans les prochaines semaines.

Il n’y a pas de solution simple, mais celle qui serait envisagée par le ministre Roberge pour les étudiants collégiaux est bancale. Si le scénario présentement à l’étude est retenu, les résultats de la session d’hiver 2020 ne seront pas inclus dans la cote R. La session sera maintenue, et les activités d’apprentissage aussi. Le Bureau de coopération interuniversitaire proposait une autre méthode beaucoup plus utile : soit de calculer la cote R avec et sans la session d’hiver et de conserver le résultat qui est le plus favorable à l’étudiant. Cette méthode assure au moins la validation et l’évaluation des enseignements.

La formation générale est courte au cégep : deux années, quatre sessions. Le fait de gommer l’évaluation pour le quart du parcours aura des conséquences désastreuses pour les étudiants qui s’apprêtent à entrer à l’université dans des programmes contingentés comme la médecine, le droit, l’ingénierie. La cote R demeure l’indicateur de référence pour départager le bon grain de l’ivraie et assurer la sélection des meilleurs étudiants dans des domaines de pointe et des professions dont l’exercice aura une incidence sur la sécurité, la santé et le bien-être des Québécois.

Si le ministre Roberge va de l’avant avec son projet de mise au rancart de la cote R pour l’hiver 2020, il faudra qu’il fournisse une feuille de route aux universités afin qu’elles puissent évaluer des candidats au parcours incomplet. Il faudra sans doute envisager un programme de rattrapage et de mise à niveau des connaissances pour s’assurer qu’il n’y aura pas de diplômes au rabais au sein des futures cohortes universitaires. Nous voulons les meilleurs médecins pour donner des soins, les meilleurs ingénieurs pour bâtir des ponts et les meilleurs avocats pour assurer le respect des droits et libertés individuelles.

Il s’en trouve pour appuyer la proposition d’abandon momentanée de la cote R. La Fédération étudiante collégiale du Québec réclamait sa suspension au nom d’une vision tordue de l’égalité et de l’équité. Le maintien de la cote R serait ainsi inéquitable pour les étudiants issus de milieux défavorisés, les parents aux études, etc. Ces questions d’équité et d’égalité se posent en temps normal et les établissements d’enseignement ne se privent pas de calculer la cote R, même pour les étudiants vivant dans des milieux difficiles ou des conditions précaires.

La plus belle manière de lutter contre les inégalités est d’offrir, à toutes les étapes du développement d’un individu, des conditions propices à son épanouissement : un filet de sécurité sociale, l’accès universel à l’éducation, des mesures de soutien et d’accompagnement permettant aux plus vulnérables (étudiants avec des handicaps, des troubles d’apprentissage ou issus de milieux défavorisés) de réussir leur parcours.

La suspension de la cote R est une perversion du droit à l’égalité. C’est un cas flagrant de nivellement par le bas qui occulte le véritable problème : certains établissements collégiaux et certains professeurs sont moins dégourdis que d’autres en matière d’enseignement à distance. Certains cours ne se prêtent tout simplement pas à l’enseignement à distance malgré la meilleure volonté des étudiants et des enseignants.

Il serait nettement plus courageux d’admettre la réalité. La pandémie rendra impossible l’atteinte des mêmes objectifs pour tous en éducation. Elle amplifiera les disparités entre les privilégiés et les moins nantis, du primaire à l’université. Ce n’est pas en élaborant des politiques publiques à partir du plus petit dénominateur commun que nous réussirons à résoudre ce problème. Il vaudrait mieux prévoir les programmes et les ressources qui permettront aux étudiants en situation de précarité de faire leur rattrapage scolaire, tout en ne freinant pas la progression de ceux qui ont réussi à braver l’adversité.

Dans le dossier de la cote R, personne n’a pensé un instant à l’iniquité profonde que subiront les collèges et les étudiants qui ont réussi à surmonter les obstacles et à poursuivre leur parcours pour obtenir les meilleurs résultats possible, résultats qui seront garants de leurs chances d’entrer dans le programme de leur rêve à l’université. Qui leur expliquera que l’équité est un concept à sens unique pour niveler par le bas en éducation ?

28 commentaires
  • Normand Lévesque - Abonné 20 avril 2020 07 h 07

    LA cote R

    "La cote R demeure l’indicateur de référence pour départager le bon grain de l’ivraie et assurer la sélection des meilleurs étudiants dans des domaines de pointe et des professions dont l’exercice aura une incidence sur la sécurité, la santé et le bien-être des Québécois."
    Votre affirmation est condescendante, nourrie des faussetés et véhicule d’énormes jugements de valeur! La cote R exprime, selon moi, un niveau de performance et d'efficience académique! Plusieurs réussissent très bien dans la vie, et même mieux parfois, sans nécessairement avoir des diplômes universitaires! La diplomation ne tient souvent pas compte des qualités intrinsèques et innées d'une personne comme la débrouillardise, l'empathie, le jugement, l'écoute, l'initiative, la créativité, etc.! Malheureusement, plusieurs personnes peuvent avoir un très bon score académique et ne posséder que très peu de ces qualités!

    • Rafael Miro-Lucas - Abonné 20 avril 2020 09 h 33

      Précision d'un cégépien: La cote R pour rentrer dans des programmes universitaires contingentés n'est calculée que sur trois session, la quatrième se déroulant après le processus d'admission. C'est donc le tiers du parcours évalué qui est gommé, et non le quart. Évidemment, cela entraine des conséquences encore plus difficiles...

    • Robert Bernier - Abonné 20 avril 2020 09 h 40

      La parabole du bon grain et de l'ivraie n'était peut-être pas la mieux appropriée. Mais je pense qu'on aura en général compris qu'il faut tout de même se trouver un moyen de départager ceux qui ont des chances de réussir de ceux qui n'en ont aucune, en médecine, en ingénierie ou en architecture par exemple.

      Autrement, 1) les facultés unversitaires, et donc l'État, investiront temps et efforts à perte et 2) on aura donné de faux espoirs à des élèves. J'enseigne la physique dans un cegep et je fais connaître à mes élèves intéressés à poursuivre dans ce domaine que, si le programme n'est pas contingenté, il faut tout de même savoir que, par exemple à l'UdM, les taux d'abandon sont de l'ordre de 40%, m'a-t-on dit, à la 1ère session.

    • Yvon Pesant - Abonné 20 avril 2020 10 h 36

      Vous avez tout à fait raison, monsieur Lévesque. Combien de cotés R, voire R+, sont cons comme la lune dans l'exercice de leur profession ou dans la vie de tous les jours parce qu'ils manquent foncièrement d'humanisme et font dans la condescendance à outrance. Il y a du très bon grain à ras le sol et beaucoup trop d'ivraie dans ce qui est qualifié d'étages supérieurs de la société. Trop de gens qui abusent impenément de leur pouvoir et qui corrompent l'air ambian au détriment de tout le monde.

      Monsieur Myles devrait en convenir dans un prochain éditorial.

    • Frédéric Hanslik - Abonné 20 avril 2020 13 h 17

      Comme M. Bernier, je trouve l'allusion à séparer le bon grain de l'ivraie extraordinairement mal choisie. Comme si la valeur d'une personne pouvait se mesurer à une cote R. Je sais bien que cela n'était pas l'intention, mais justement, on espère mieux d'un journal qui a l'ambition du Devoir!

  • Robert Bernier - Abonné 20 avril 2020 08 h 34

    Le ministre nous tire dans le pied

    Si cette décision concernant la cote R devait s'avérer, on peut immédiatement prévoir une relâche dans la motivation des élèves à se former.

    Même s'il est évident, comme dit M. Myles, que "Leurs apprentissages seront incomplets et imparfaits, peu importe les mesures qui seront déployées dans les prochaines semaines.", le passage au cegep n'est pas seulement le lieu d'acquérir des connaissances, il a aussi pour but la préparation de l'élève à de bonnes pratiques de travail et d'étude avant son entrée à l'université. Je crains bien une perte sèche à ce niveau également.

    Et, pour nous les profs qui avons consenti l'effort d'adapter nos méthodes, je m'attends à ce que, à la fin de la session, les élèves à qui nous n'aurons pas trouvé la note de passage nous fassent subir un barrage de récriminations et de demandes éplorées de "révision de notes".

  • Loyola Leroux - Abonné 20 avril 2020 09 h 57

    Pour donner une leçon de morale, il faut connaitre les faits.

    Désole monsieur Myles, quand vous écrivez ‘’le fait de gommer l’évaluation pour le quart du parcours’’, vous oubliâtes de dire que la Cote R ne tient pas compte des résultats de la 4e session en cours, puisque les étudiants font application à l’université au milieu de cette 4e session. Donc, ils n’ont pas encore les résultats de cette session. La Cote R est toujours calculée sur trois session.

    De plus, la Cote R n’est utilisée que dans les programmes contingentés. Les programmes d’humaines sciences, comme l’éducation, n’en tiennent pas compte.

    Les études ont démontré que la moyenne générale des notes d’un étudiant au secondaire ne varie presque pas au collégial, que la moyenne au collégial est à 95% la même dans tous les cours, même ceux de philosophie… Donc pour ‘’la suspension du droit à l’égalité’’ on repassera.

    Les Cotes Z et R ont été crées en 1975, lorsque les universités se sont rendu compte qu’un 85% en chimie de tel cegep équivalait à un 65% dans tel autre cegep. Avant les cegeps, les collèges classiques étaient rattachés à une université qui connaissait la valeur de ses diplômes, parce qu’elle les délivrait. Avec la création des cegeps, chacun a commencé à faire ce qui lui plait, sans norme. Ainsi, dans mon département de philosophie, session après session, un collègue avait une moyenne dans tous ces cours de 55% et un autre de 85%, pour le premier cours de philosophie. Les Cotes Z et R ont été crées pour corriger cela.

    Je suis d’accord avec vous sur le nivèlement par là-bas. En prenant ma retraite en 2009, j’ai discuté avec un prof de maths qui pendant 35 ans a enseigné le fameux cours de maths ‘’Calcul différentiel et intégral’’, dont le contenu est toujours le même, depuis Newton. Je lui ai demandé si sa dernière session était différente de sa première. Il m’a dit oui, ‘’j’enseigne 25% de moins de matière’’.
    Concernant les étudiants en difficulté, handicapés, etc., qui sont ‘’le pain et le beurre’’ de nos cadres, je n’ai jamais réussi

    • Bernard Dupuis - Abonné 20 avril 2020 12 h 22

      D’après ce que vous dites l’origine de la cote R n’a rien à voir avec l’équité des aptitudes intellectuelles ou méritocratiques comme le croit M. Myles. Ce serait pour de simples raisons bureaucratiques. Cela peut apparaître simpliste, mais fort réaliste.

  • Frederic Deschenaux - Abonné 20 avril 2020 10 h 12

    Déception

    Je suis d'accord avec le commentaire de M. Lévesque! Quelle déception de lire cet éditorial ce matin. Et dire que ce texte est censé représenter la ligne de pensée du journal. Décevant! La cote R est un indicateur statistique qui constitue la moins mauvaise façon de sélectionner les candidats dans les programmes contigentés. Et oui, c'est un indicateur fiable pour prévoir l'obtention du diplôme. Mais ce n'est qu'un indicateur! Ne partons pas en peur avec l'avenir des patients, des ponts et des droits et libertés, quand même!

    Et que dire de ce passage: "certains établissements collégiaux et certains professeurs sont moins dégourdis que d’autres en matière d’enseignement à distance"? Quelle méconnaissance des réalités vécues sur le terrain! L'accès aux ressources en ligne à la maison et la disponibilité pour concilier travail et famille en confinement ne sont que deux défis que doivent relever le personnel enseignant des cégeps et des universités. L'avenir nous le dira, mais à voir comment les choses se passent pour mes 4 enfants qui fréquentent des universités et cégeps différents, je peux vous dire que c'est de l'improvisation totale, les cours en ligne. Avec les préoccupations liées à la sécurité identitaire qui viennent avec. Les facultés font signer des engagements à ne pas copier, mais les moyennes aux examens n'ont jamais été aussi fortes! Qu'est-ce que ça voudra dire pour l'avenir des patients, des ponts et des droits et libertés si ces futurs professionnels ont continué leurs cours, mais ont "triché" durant leurs examens en ligne?

    Je suis vraiment fier d'être prof à l'UQAR, où le trimestre d'hiver 2020 a été validé, laissant les étudiantes et étudiants, de même que le personnel à l'abri de l'anxiété et de l'iniquité. Et je peux vous dire que ce n'est pas parce que l'UQAR est moins dégourdie que les autres, elle est plus humaine en pensant à la santé et la sécurité de tous les membres de sa communauté universitaire.

    • Robert Bernier - Abonné 20 avril 2020 12 h 26

      Vous présentez des arguments valides. Il peut y avoir difficulté pour certains à se munir des équipements informatiques requis. J'enseigne la physique au cegep et, sur 83 élèves, un seul m'a dit n'avoir accès ni à un ordi ni même à un téléphone intelligent. Quand je lui ai rappelé que notre collège lui en prêterait un, il m'a surtout dit qu'il aurait trop de difficulté à rester concentré sur ses études, tout seul à domicile, mais je sais qu'il a quitté depuis. Il y a donc, c'est vrai, un problème pour certains et certaines.

      Pour ma part, j'ai basé le reste de mon enseignement sur des capsules vidéo que les élèves peuvent visionner et revisionner à volonté. J'ai fait au mieux. Quelques séances synchrones en zoom mais pas pour passer de la matière, seulement pour répondre à des questions sur une base individuelle ou pour garder un contact vivant avec mes groupes.

      L'intégrité du processus d'évaluation est un problème réel mais nous essayons de le minimiser.

      J'ai dit à mes élèves d'essayer de tirer le plus grand profit de cette expérience dont personne n'a voulu. Et que peut-on en tirer? Le développement d'une attitude autonome face à son apprentissage. Depuis plusieurs années, j'essaie d'appliquer avec plus ou moins de succès la pédagogie de la classe inversée: l'élève se prépare de lui-même avant de se présenter en classe pour faire des travaux ou ppour poser les questions auxquelles il n'a pas lui-même trouvé les réponses plutôt que ... s'asseoir en classe et attendre passivement que je le nourrisse. La situation forcée dans laquelle nous sommes est peut-être une occasion à saisir pour amener chez l'élève cette attention à son propre développement.

      J'étais plus à l'aise avec la position précédente, à l'effet que la meilleure cote R car je crois que de laisser tomber la cote R va simplement éteindre dans la plupart des élèves la motivation de "faire de son mieux" comme on dit chez les scouts.

  • Frédéric Hanslik - Abonné 20 avril 2020 10 h 20

    Un détail

    Il ne s'agit pas de niveler par le bas, il s'agit de ne pas avantager indûment ceux qui ont déjà la chance d'avoir un environnement leur permettant de continuer leurs études dans les meilleurs conditions. On peut quand même concevoir que réussir à braver l'adversité dans le plus grand confort matériel et technologique et partager un laptop désuet avec frères et soeurs dans un espace restraint et une connexion pourrie n'exigent pas la même ``bravoure``, d'autant plus qu'il n'y a véritablement plus aucunes ressources disponibles (bibliothèques etc).
    Quant à la suggestion de prévoir les resources nécessaires pour un rattrapage scolaire, en supposant même qu'elles soient disponibles - et pas seulement sur le papier -, elle porte en elle-même un préjugé negatif à l'egard des ceux qui s'en prévaleront.
    Une cote R établie dans des conditions si disparates ne peut être qu'un indicateur peu fiable. Néanmoins je suis bien d'accord que le programme doit être complété entièrement. Il faudrait quand même envisager de reprendre les cours perdus pendant l'été.