Charité désordonnée

Il faut que le gouvernement Legault soit fort dépourvu devant les graves éclosions de COVID-19 dans les CHSLD pour implorer les médecins spécialistes de venir prêter main-forte au personnel décimé.

Cette « mission humanitaire », pour reprendre l’expression de la ministre de la Santé et des Services sociaux, Danielle McCann, s’accompagnera d’une facture salée. Selon une entente laborieusement négociée avec la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ), ceux-ci recevront un forfait, plutôt que le paiement à l’acte habituel mais inapplicable, pour les services qu’ils consentent à fournir en dehors de l’hôpital et de leur clinique. Cela s’applique à l’aide que les médecins spécialistes peuvent volontairement apporter dans les CHSLD. Ce geste humanitaire leur vaudra 211 $ l’heure, pour un maximum de 2532 $ par jour, sujet à une majoration de 20 % pour le travail de nuit. Jamais l’adage Charité bien ordonnée commence par soi-même n’aura trouvé une aussi frappante démonstration.

La présidente de la FMSQ, la Dre Diane Francœur, soutenait mercredi matin que les médecins spécialistes seraient payés pour des actes médicaux, pas « pour laver des patients ». Il est vrai que c’était l’intention de l’entente. Mais pour faire face à une situation d’« urgence nationale » dans les CHSLD, François Legault a décidé qu’il en serait autrement et que les médecins spécialistes seraient appelés à faire le travail d’infirmières et de préposées aux bénéficiaires. Réticente à ce que ses membres s’abaissent à s’acquitter de ces tâches, la Dre Francœur, condescendante, a affiché toute la cupidité et la suffisance dont elle est capable avant finalement d’affirmer que les médecins spécialistes répondront à l’appel du gouvernement. En tout, 2000 d’entre eux se sont portés volontaires.

La présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ), Nancy Bédard, quelque peu outrée, souligne que le rôle d’infirmière ne s’improvise pas et demande une formation et des compétences que la plupart des médecins spécialistes ne possèdent pas. Après une courte formation, ils devraient toutefois pouvoir se débrouiller comme préposés aux bénéficiaires. À tout le moins savent-ils mettre les équipements de protection qui sont désormais disponibles et les retirer de façon à éviter la contamination.

Mais c’est bien cher payé quand on sait qu’une préposée aux bénéficiaires ne gagne guère plus que 20 $ l’heure et une infirmière au sommet de l’échelle moins de 40 $ l’heure. Il y a quelque chose d’absurde et de choquant dans ce « dévouement » à 2500 $ par jour, indécent étalage des écarts salariaux qu’entretient notre réseau de la santé.

Il faut dire que nombre de médecins spécialistes, qui sont payés à l’acte, n’ont plus de revenus ou ont vu leurs honoraires grandement amputés en raison du report des chirurgies électives. La ministre McCann soutient que l’entente avec les médecins spécialistes ne coûtera rien à l’État puisque ces émoluments sont tirés de l’enveloppe fermée que le gouvernement remet à la FMSQ. C’est une demi-vérité puisqu’en vertu des plus récentes règles, l’argent qui n’est pas dépensé revient en principe dans les coffres de l’État. Gageons toutefois que les médecins spécialistes sauront négocier de nouvelles règles qui leur éviteront de perdre gros en raison de l’épidémie.

Les CHSLD ont besoin de l’apport de milliers de professionnels. Avant même la crise du coronavirus, il manquait de personnel et en raison des éclosions, les effectifs sont décimés. Et comme l’a souligné la ministre McCann, les résidents infectés requièrent davantage de soins, donc davantage de soignants. Ce parent pauvre du réseau de la santé a été pris de court : l’absence de préparation, notamment le manque d’équipements de protection qui a privé les résidences de l’arsenal dont elles ne pouvaient pourtant pas se passer, ainsi que le laxisme dans l’application des protocoles anti-propagation explique, en grande partie, les éclosions mortifères qui affligent plusieurs CHSLD.

Grâce à la campagne Je contribue, quelque 40 000 personnes se sont portées volontaires pour venir à la rescousse des CHSLD. Or, seulement 3000 candidatures ont été jugées acceptables. Avec un certain retard, le gouvernement a adopté les décrets permettant à des finissants en médecine et en sciences infirmières d’apporter une aide précieuse. Des professeurs en sciences de la santé et des aidants naturels sont aussi appelés en renfort. Espérons que tous ces bras, même ceux des richards, puissent se retrouver rapidement dans les CHSLD pour reprendre le contrôle d’une situation lamentable et désordonnée.

18 commentaires
  • Luc Champagne - Abonné 17 avril 2020 01 h 05

    La Docteure

    À chaque fois que je vois la Dre Francoeur à la télévision, le pense au film La Banquière avec Romy Schneider.Je ne sais pas pourquoi!

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 17 avril 2020 01 h 06

    « ce ''dévouement'' à 2500 $ par jour » (L'éditorialiste)



    Ce ''dévouement'' est semblable à celui des gentils bénévoles qui empochent, sous la table, l'argent des petits vieux qu'ils véhiculent pour leurs traitements et leurs rendez-vous médicaux.

    Net d'impôts, quelques centaines de dollars mensuelles en surplus permettent de se procurer des colifichets et des babioles griffés.

    Il faut savoir que ces dévoués bénévoles reçoivent une allocation pour leurs frais de déplacement, i.e. le coût de l'essence.

  • Sylvain Fortin - Abonné 17 avril 2020 01 h 09

    Les médecins sont des États dans l'État. Et si c'est comme ça c'est parce qu'on a pas encore vu passer un gouvernement capable de les mettre à leur place une fois pour toute. En campagne électorale il y a toujours de grands parleurs et après on a toujours des petits faiseurs.

    • Cyril Dionne - Abonné 17 avril 2020 10 h 13

      Vous êtes surpris M. Fortin?

      Oui, les politiciens ont joué aux politiciens tel un magicien qui essaie de détourner l’attention des gens pour cacher une carte. M. Legault et la CAQ ont recours à des stratagèmes qu’on avait vus avec les libéraux d’antan. Cette crise leur échappe et ils ne sont plus en contrôle.

      Mais c’est difficile de ne pas détourner notre attention lorsqu’il s’agit de 211 $ l’heure, pour un maximum de 2532 $ par jour, sujet à une majoration de 20 % pour le travail de nuit à une classe de spécialistes. L’indécence est toujours de l’indécence. Après, ces mêmes spécialistes ne se voient pas faire des tâches journalières parce que selon leurs dires, elles sont très complexes. Eh bien, si elles sont si complexes que cela, pourquoi paie-t-on si mal les préposés dans les CHLSD?

      Ceci dit, nous vivons dans une ère de spécialisation. Nous sommes loin de l’époque où les gens avaient plusieurs flèches dans leur carcan. Si vous ne pouvez pas faire sortir un spécialiste de la santé de sa bulle pour lui faire faire des tâches médicales de base, eh bien, n’est-ce pas là la faiblesse de notre système? L’homme universel ou bien de la Renaissance ne semble plus trouvé écho dans notre de monde de techniciens pointus. Nous vivons une époque qui appelle à la survie et les gens doivent accomplir ou savoir faire plus qu’une chose pour y parvenir. Où est l’intégration des spécialisations aujourd’hui? Elle est où?

      Mais, n’est-ce pas le meilleur tour de magie? Lorsque les gens ne peuvent pas sortir de leur réalité quotidienne pour comprendre la base de phénomènes qui les entoure, demandez-vous qui est-ce qui profite le plus de cette situation? Ce sont ceux qui ont tout et n’ont pas l’intention de partager.

      On nous parlait de solidarité au début de cette crise. De quelle solidarité parle-t-on aujourd'hui? Il s’agit plutôt d’une fausse solidarité parce qu'aussitôt les que les colonnes du temple s’ébranlent, c’est le sauve qui peut et le chacun pour soi.

  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 17 avril 2020 06 h 38

    Le PM savait


    qu'il pouvait laisser libre cours à son ressentiment à l'endroit des spécialistes et qu'il se trouverait aussitôt en fort nombreuse compagnie.

    • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 17 avril 2020 09 h 07

      Ah! Parce que ce n'est pas mérité... à près d'un demi-million de dollars par année et se prendre pour des paragons de vertu, alors que, émules de Purgon, ils ont tous les défauts d'un Sparagon!

  • Germain Dallaire - Abonné 17 avril 2020 07 h 25

    Et que dire des hôpitaux sous-utilisés?

    Mme Francoeur, est-ce que ce n'est pas cette même dame qui, en début de semaine, appelait à reprendre le travail normal pour les spécialistes dans les hôpitaux? Évidemment, pour s'assurer que les hôpitaux ne soient pas débordés, on les a vidés. Imaginez, c'est seulement samedi dernier qu'on a arrêté les transferts vers les ressources pour les personnes âgées (RPA).
    Le gouvernement a fait un bon geste en ouvrant à l'hôpital de Verdun une unité de soins pour personnes infectées provenant des RPA. Cette initiative devrait se multiplier. On fait d'une pierre deux coups: on soulage les RAP et les malades sont soignés dans un milieu adéquat avec du personnel déjà formé. À cela s'ajoute maintenant un troisième avantage: nos chers spécialistes qui semblaient s'ennuyer en début de semaine pourraient s'activer dans un milieu familier.

    • Hélène Lecours - Abonnée 17 avril 2020 11 h 33

      Monsieur Dallaire. L'erreur, la grosse erreur, est de ne pas avoir fait ça dès le début. On n'a pas tenu compte de la réalité dans les CHSLD, comme si on n'était pas au courant. C'est là que l'on peut parler soit d'incompétence soit de pensée magique, ce qui est la même chose, soit d'une décision plus ou moins criminelle. Mais puisqu'on a laissé un criminel investir massivement dans des CHSLD dits privés portant de jolis noms, on peut à tout le moins soupçonner un inconscient collectif et gouvernemental très actif. Notre Ombre dirait monsieur Jung.