Péril en la demeure

Dans les scénarios rendus publics mardi par la Direction de la santé publique sur l’évolution de la COVID-19 au Québec, deux tableaux montraient que le système de santé résisterait à la pression et serait en mesure de soigner les personnes atteintes qui se retrouveraient dans les hôpitaux.

Le premier tableau indiquait qu’avec leurs 6000 lits rendus disponibles, les centres hospitaliers seront en mesure d’accueillir toutes les victimes du coronavirus même si l’épidémie s’avérait aussi dévastatrice qu’en Italie, ce pays incarnant le scénario catastrophe. Le deuxième tableau illustrait que le nombre de lits aux soins intensifs était suffisant pour répondre aux besoins dans un scénario moyen, mais plus sévère que la projection considérée comme la plus probable.

Depuis le début du confinement, la ministre de la Santé et des Services sociaux, Danielle McCann, répète que les hôpitaux étaient bien préparés pour faire face à la crise, mis à part une rareté de masques médicaux et autre attirail de protection, rareté à laquelle on semble en voie de remédier dans les centres hospitaliers.

Ces paroles et données rassurantes occultent toutefois la situation inquiétante dans laquelle sont plongés des centres d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD). En tout, six de ces établissements sont la proie d’une éclosion sévère de la COVID-19. Plus de 70 de leurs résidents sont morts, selon les chiffres dévoilés jeudi par le premier ministre, François Legault. Et c’est par centaines qu’on compte les résidents infectés dont la vie, déjà fragilisée, est menacée.

De fait, les résidents de CHSLD comptent pour tout près de la moitié des morts attribuables à l’épidémie au Québec. Par ailleurs, un peu plus de 20 % des décès proviennent de résidences privées pour personnes âgées. Bien que ce ne soit pas une consolation, l’Ontario est dans une situation similaire.

Le coronavirus a infecté plus de 800 des 2200 résidences québécoises de personnes âgées : au moins un cas de COVID-19 y a été signalé. Leur nombre ne peut que prendre de l’ampleur.

Au CHSLD de Sainte-Dorothée de Laval, qui a fait les manchettes, Québec a ordonné mercredi une enquête épidémiologique : 16 résidents y sont décédés après avoir contracté le coronavirus et plus d’une centaine d’autres sont infectés. Ce n’est pas le centre qui affiche le plus grand nombre de décès dus à la COVID-19 : le CHSLD Laflèche, à Shawinigan, en a connu 20 au dernier décompte.

Les hôpitaux étaient peut-être fin prêts à faire face à la contagion, mais il en va tout autrement des CHSLD. Au début de la crise, les consignes n’étaient pas claires : du personnel, même après avoir contracté la maladie, a continué à se présenter au travail, à la demande insistante, parfois, de la direction de l’établissement qui évoquait le manque d’effectifs. Masques et autre matériel de protection manquaient.

Dès le début du confinement, le directeur national de la santé publique, le Dr Horacio Arruda, et le premier ministre ont insisté sur l’interdiction pour la famille de rendre visite aux résidents. Or la contagion est surtout venue du personnel. Des préposés asymptomatiques ont contaminé des résidents ; des résidents asymptomatiques — ils existent — ont fait de même. Il faut dire qu’il y a un mois, on connaissait mal le comportement du coronavirus. On en apprend tous les jours. À la dure.

Les mesures qu’annonce la ministre McCann confirment le manque de préparation des CHSLD ainsi que des résidences privées les plus cossues. La ministre a décrété que leur personnel ne pourra plus partager son temps entre plusieurs résidences. Du matériel de protection sera enfin fourni. Afin de contenir les éclosions, quelque 1000 personnes, dont des médecins et des infirmières, viendront prêter main-forte aux effectifs trop peu nombreux.

À l’heure actuelle, peu de personnes atteintes de la COVID-19 se retrouvent aux soins intensifs, soit un peu moins de 200, selon les données les plus récentes. Or plusieurs résidents des CHSLD ne franchiront jamais les portes d’un hôpital et finiront leurs jours sur place parce que leur état de santé empêche leur transfert ou encore parce qu’elles ont choisi — ou leur famille — de ne pas recourir à des soins intensifs. Leur espérance de vie, en moyenne, est d’à peine deux ans.

Ce n’est certes pas une raison pour ne pas prendre toutes les mesures afin de protéger ces femmes et ces hommes parmi les plus vulnérables, tout comme les personnes âgées dans les résidences privées. Les chiffres sont brutaux : 90 % des mortalités liées à la COVID-19 frappent les gens de 70 ans et plus. S’il faut agir dans l’urgence, s’il faut improviser, qu’on le fasse. Lorsque la crise sera passée, il sera toujours temps de distribuer les blâmes et de tirer les leçons qui s’imposent.


 
13 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 10 avril 2020 03 h 13

    Un manque flagrant de ressources dans les CHSLD et les maisons de repos.

    Le manque de ressources dans les CHSLD et les maisons de repos est le résultat des coupures par des gouvernements successifs qui ont sabré les services publics au nom de l'austérité et l'équilibre des finances publiques.
    La façon dont on traite nos ainés, les plus fragiles de notre société, témoigne de notre mépris pour les gens qui ont bâti notre société.
    L'argent des contribuables est toujours disponible pour les subventions et les cadeaux fiscaux pour les entreprises, mais les coffres de l'état sont toujours vides quand il s'agit de fonds pour nos services publics.

  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 10 avril 2020 05 h 24

    De grands absents

    Vous avez raison de nous demander d'attendre à la fin de la pandémie avant de distribuer les blâmes, la justice la plus élémentaire l'exigeant aussi, mais saura-t-on un jour officiellement ce qui s'est réellement passé, l'omerta et l'aveuglement existant avant l'épidémie se renforcissant probablement avec celle-ci? S'y est butée la commission chargée d'examiner les services pubiics dits de la protection de la jeunesse. Fera-t-on mieux pour les personnes les plus âgées et si oui, comment et pourquoi? Que font et feront les ordres professionnels? Ont-ils etl auront-ils l'initiative? S'y préparent-ils? Si oui, qu'ils nous le fassent savoir publiquement maintenant, notamment en exprimant minimalement fortement leur empathie pour les personnes malades et en réitérant leur souci de protéger le public.

    Actuellement, nous n'entendons que le premier ministre du Québec répondre aux questions posées par les journalistes? Les ordres professionnels infirmiers, médicaux et autres pertinents, par exemple celui des inhalothéreutes, ne pourraient-ils pas eux aussi se présenter devant la presse?

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 10 avril 2020 10 h 43

      Parmi les absents, j'ajouterais les grandes centrales syndicales.

      Qu'attendent-elles pour ordonner à leurs milliers de membres de désobéir à l'interdiction de porter un masque (même artisanal) ? À l'hôpital de Joliette, on interdit aux employés 'ordinaires' de porter un masque parce que cela insécuriserait ceux qui n'en portent pas …

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 10 avril 2020 07 h 22

    … CLOCHE !

    « S’il faut agir dans l’urgence, s’il faut improviser, qu’on le fasse. Lorsque la crise sera passée, il sera toujours temps de distribuer les blâmes et de tirer les leçons qui s’imposent. » (Robert Dutrisac, Le Devoir)

    Oui, bien sûr que certes, mais, dès avant que cette « crise passe », il semble important de savoir quel genre de crise le Québec vit lorsqu’on l’« oblige » au Confinement et à la Distanciation sociale !

    En effet, tout en sachant que ces mesures puissent aider, quels sont les objectifs POLITIQUES souterrains réels de la présente gouvernance ?

    On-dirait que quelque chose …

    … CLOCHE ! - 10 avril 2020 -

  • Germain Dallaire - Abonné 10 avril 2020 07 h 54

    C'est un scandale!

    Je vous trouve bien modéré M. Dutrisac. L'ensemble de la société québécoise a sa part de responsabilité dans le fait qu'elle a laissé les milieux de vie de nos ainés se détériorer au fil des restrictions budgétaires. Les baisses d'impôt, c'était bien beau mais il y avait un coût. Cependant dans la crise actuelle, c'est sa gestion par le gouvernement qui doit être clairement dénoncée.
    La Presse+ nous apprend aujourd'hui qu'on a libéré le plus possible les lits d'hôpitaux en envoyant des personnes agées dans des ressources pour ainé(e)s. Pas plus tard qu'au début de la semaine dernière, la ministre McCann a incité les gestionnaires de résidences pour personnes âgées à garder leurs patients problématique chez eux. On a même appris qu'une directive du Ministère avait été envoyé pour qu'on revoit les contrats de fin de vie. Proprement sidérant!
    Et en début de semaine, devant l'ampleur de la crise qui s'apparente à un hécatombe, le gouvernement décide d'envoyer des renforts des centres hospitaliers vers les résidences pour personnes agées. À mon avis, c'est une autre décision qu'il aurait fallu prendre. Il faudrait déplacer les cas problématiques vers les centres hospitaliers. Là on aurait soulagé les ressources pour personnes agées. Surtout, nos âinés mal en point auraient les soins dont ils ont besoin dans un milieu organisé pour ça. La décision de cette semaine est de la même farine que les décisions précédentes et relève de la même logique: préserver les hôpitaux.
    J'irais même plus loin. Même si je n'aime pas la comparaison, je ne peux résister à la faire. Dans cette crise, la CAQ gère les hôpitaux comme elle a géré les surplus budgétaires avant: on y touche pas. Et bien à force de ne pas y toucher, ça sert à rien. En bout de ligne, Francois Legault se vantera peut-être du fait que le système hospitalier n'aura pas été débordé mais ce sera au prix de la mort prématurée de centaines de nos âiné(e)s. Une honte pour nous tous et un scandale gouvernemental.

  • Pierre Rousseau - Abonné 10 avril 2020 08 h 26

    Blâmons les victimes !

    Depuis les débuts de la crise le PM Legault et ses acolytes ne se gênent pas pour ostraciser les aînés, des boucs-émissaires idéaux en temps de crise. Or, le vrai responsable de ce désastre au Québec est bien le gouvernement qui a été nettement imprévoyant face à la crise qui se répandait dans le monde et qui a laissé les résidences pour aînés devenir des foyers d'infection. On savait depuis des mois qu'une proportion importante des gens infectés étaient asymptomatiques mais on a choisi de ne pas tester les gens qui avaient accès aux résidences pour aînés et aux CHSLD. On rapporte même plusieurs gens infectés, avec symptômes, à qui on a refusé le test car ils n'avaient pas voyagé !

    C'est donc beaucoup plus facile de clâmer que les aînés sont vulnérables et de les confiner alors que la raison pour laquelle ils sont plus affectés c'est en raison de la négligence des autorités à mettre en place les mesures de dépistage dès qu'on a su que la pandémie s'en venait. C'était d'autant plus prévisible qu'on a d'abord ignoré les dangers que pouvaient causer les voyages et on a laissé les gens aller un peu partout dans le monde pour la relâche et, pire, on les a laissé revenir sans mesure de protection véritable envers le reste de la population (logiquement il aurait fallu une quarantaine obligatoire, surveillée, mais on a préféré la voie de la facilité avec la quarantaine « volontaire » avec les résultats désastreux qu'on connaît). Or, ces voyageurs ont ramené le virus aussi dans les résidences pour aînés, soit par les employés, soit par les visiteurs ou encore par les visites faites par les aînés chez leurs parents et amis.

    Le gouvernement Legault a été très astucieux en escamotant sa propre responsabilité dans le désastre et en pointant du doigt les aînés. C'est très populaire en ces temps du « OK Boomer » et ça donne des cotes de popularité dignes de la Corée du Nord !

    • Jeannine I. Delorme - Abonnée 10 avril 2020 15 h 58

      Mais dans quel monde vivez-vous Monsieur Rousseau ? Jamais les aînés ont été blamés pour ce qui leur arrive actuellement. Ou vous êtes sourd ou, pire, vous êtes de mauvaise foi. Vous représentez le genre de gérant de salon qui critique sans savoir ce qu'il dit. Ce n'est pas avec des gens comme vous que nous allons sortir vainqueur de cette crise.

    • Marc Therrien - Abonné 10 avril 2020 17 h 19

      Madame Delorme,

      Je crois que pour mieux saisir les nuances du propos de M. Rousseau vous auriez peut-être à réviser son concept-clé de « bouc émissaire » pour vous assurer de bien le comprendre. Bien sûr que les personnes âgées de plus de 70 ans sont innocentes de cette dévastation sanitaire et économique causée par la COVID-19 pour laquelle on compte quotidiennement le nombre de morts. C’est juste qu’on fait porter sur elles et sur la dette que nous avons envers elles la responsabilité de s’imposer collectivement tous ces sacrifices du confinement, de la distanciation sociale et de l’arrêt de la vie économique. Tant qu’ils continueront à mourir comme ça, le reste de la société ne pourra pas reprendre sa vie normale.

      Marc Therrien