La crise comme révélateur

La crise que nous traversons rappelle l’importance pour les sociétés modernes de plus en plus mondialisées de protéger leurs arrières. Le problème, c’est qu’il est difficile de tout prévoir.

À la suite du grand verglas, nous avons stocké des lits de camp, qui ne sont d’aucune utilité en temps de pandémie. Par contre, avoir stocké des centaines de millions de masques ne sert à rien en temps d’inondation ou de tremblement de terre majeur, dont Ressources naturelles Canada évalue la probabilité entre 10 % et 15 % en 50 ans dans la vallée du Saint-Laurent.

Tous s’entendent pour dire que les gouvernements et les individus devraient dorénavant avoir en réserve ce qu’il faut pour se protéger en cas de nouvelle pandémie. Des masques N95, on en trouvait pour quelques dollars jusqu’en janvier dans tous les centres de rénovation. Qu’il faille désormais les produire nous-mêmes, au Québec et dans chacune des provinces, l’idée fait son chemin, mais elle a ses limites. Qui achètera les dizaines de millions d’unités sorties de ces usines spécialisées une fois la pandémie passée et les entrepôts remplis ?

Que nous produisions nous-mêmes ces masques ou en accumulions des quantités suffisantes pour affronter une autre pandémie, l’important, c’est de ne jamais manquer d’un produit aussi essentiel dans un monde dominé par les États-Unis et la Chine. De même pour plusieurs autres biens, comme certains médicaments (pas tous !) et équipements médicaux, que la Sécurité publique et les ministères jugeront nécessaires.

Puis il y a ces centaines d’autres biens et services tout aussi nécessaires à la survie, sinon à la vie normale d’une population même en temps de crise. On pense d’abord à la nourriture, puis à l’énergie sous toutes ses formes, y compris le gaz et l’essence, dont nous ne pouvons pas nous passer du jour au lendemain. Imaginons les conséquences d’un tremblement de terre majeur sur la distribution de gaz et d’électricité entre Montréal et Québec. Tout État responsable doit faire l’exercice d’imaginer le pire, de s’y préparer et de nous inciter à en faire autant.

 

Depuis dimanche, un groupe de gens d’affaires soutenu par le ministère de l’Économie a mis en ligne le site lepanierbleu.ca pour promouvoir l’achat local. Voilà une belle initiative, qui s’apparente à d’autres, comme le logo Aliments du Québec, les campagnes Fromages d’ici et quelques nouveaux sites d’achat en ligne.

Pas de doute qu’au lendemain de cette crise, il faudra mieux soutenir nos producteurs de fruits et légumes en serre et soutenir le commerce électronique, pour ne donner que ces exemples. Cela dit, il faut accepter le fait que le recours à la main-d’œuvre étrangère est devenu nécessaire, ici comme en Californie ou en Allemagne.

Si la présente crise force à la réflexion sur certains effets négatifs évidents de la mondialisation et la nécessité de réduire notre dépendance dans des secteurs névralgiques, l’autarcie économique n’en devient pas pour autant le modèle à développer.

Jamais le Québec ne sera autosuffisant dans la production de biens sans devoir se priver de centaines de produits essentiels qui font désormais partie de nos vies, de l’automobile aux ordinateurs en passant par les oranges et les ananas… Or, pour acheter ces biens, il nous faut des devises étrangères obtenues en vendant de l’aluminium, des aéronefs, du minerai et du bois. Sans ces ventes, impossible de s’approvisionner à l’étranger et, du même coup, disparaît la marge qui différencie la simplicité volontaire de la pauvreté pour tous.

Cela étant dit, nous aurions tort de croire que le Québec est entièrement soumis aux diktats de la mondialisation. Non seulement nous produisons déjà la plus grande partie des biens que nous consommons, mais il y a aussi tous les services qui comptent pour plus de 72 % de l’activité économique. Or, à l’exclusion de certains, comme les films ou les réseaux sociaux, la plus grande partie (finance, construction, culture, restauration, etc.) est nationale et bien souvent locale.

Qu’on tente aujourd’hui de sensibiliser plus de Québécois à l’importance de l’achat chez nous pour combler les 10 milliards de déficit commercial sur la centaine de milliards de biens achetés de l’étranger, fort bien. Faire pression sur les géants de la distribution et aussi sur nos gouvernements pour qu’ils en fassent autant, voilà qui est encore mieux. Mais de là à souhaiter avec le bouillant et brillant metteur en scène Dominic Champagne que « la crise dure assez longtemps pour avoir des conséquences profondes pour nous obliger à des changements de comportements », ce n’est pas précisément ce dont nous rêvons pour nos enfants.

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