Le coronavirus, macabre outil géopolitique

La Chine aidera l’Algérie à faire face à la COVID-19en construisant un hôpital, annonçait il y a quelques jours, non sans euphorie, la presse algérienne. Un exemple parmi bien d’autres. Un peu partout dans le monde, ces dernières semaines, la Chine applique sa « diplomatie du carnet de chèques » en l’enrobant à sa façon de souci du bien commun. En distribuant du matériel et en envoyant des médecins en Iran, en Irak, en Serbie, en Italie… Il est entendu que son zèle masque ses propres responsabilités, qui sont graves, dans la dissémination du coronavirus à l’échelle mondiale. Combinant son attitude proactive dans la lutte contre la pandémie à sa capacité à enterrer vivante la vérité, Pékin a, pour le moment, beau jeu de profiter du désarroi des États-Unis et de leur manque de leadership — en même temps que le gouvernement chinois n’a pas intérêt à voir s’écraser indéfiniment le marché américain. De la même manière qu’un virus n’a pas intérêt à tuer son hôte.

Le désarroi américain, on le voit à cette « guerre des masques » à laquelle se livrent désespérément les États-Unis pour mettre la main sur du matériel médical chinois. On le voit à l’État de New York, devenu l’épicentre de l’épidémie, et aux foyers d’infection qui se développent en Pennsylvanie, au Colorado, à Washington… On le voit à l’inconséquence abyssale de Donald Trump qui, samedi, prévenait les Américains de se préparer à la « pire semaine » de pandémie tout en disant qu’il aimerait bien voir se tenir des messes de Pâques en plein air, avec « grande distanciation ». On le voyait, hier, aux cris d’alarme lancés par les gouverneurs du Michigan, de la Louisiane et de l’Illinois sur les plateaux des émissions politiques américaines du dimanche matin.

Un long papier spéculatif paru dans le docte Foreign Affairs fait valoir que, Pékin prenant l’initiative, la pandémie pourrait « fondamentalement altérer » la position des États-Unis sur la scène mondiale. Ne l’a-t-elle pas déjà été, avec l’élection de Trump ? Pour autant, il ne faudrait pas sous-estimer la capacité des États-Unis, dont beaucoup annoncent depuis longtemps le déclin, à rebondir, ni celle des électeurs américains à chasser ce président du pouvoir en novembre prochain, par sursaut de lucidité démocratique. Pas plus, du reste, qu’il ne faudrait surévaluer la capacité de l’opaque régime chinois à perpétuer son incessante entreprise de légitimation interne et internationale.

Dans l’ordre immédiat et géopolitique des choses, la lutte contre la pandémie est, entre les mains de la Chine, une arme formidable dans sa rivalité avec les États-Unis. On apprend par cette crise sanitaire à quel point l’Occident est économiquement dépendant de l’industrie médicale et pharmaceutique basée en Chine. Cette dernière est un producteur majeur de masques chirurgicaux — fussent-ils de qualité douteuse, comme le disaient dimanche les dépêches —, et la part chinoise du marché américain des antibiotiques est supérieure à… 95 %. Ce qui fait d’autre part que, s’agissant d’aider les pays pauvres et émergents à affronter le coronavirus, la « solidarité internationale » tant souhaitée par l’ONU passera, dans les faits, par la Chine et ses intérêts politiques et stratégiques.

Que sait-on exactement, au demeurant, de ce qui se passe en Chine ? Que savent les Chinois eux-mêmes ? Le président, Xi Jinping, fait-il face à son « moment Tchernobyl » ? Une bonne partie de la population ne peut pas ne pas savoir que le régime lui ment au sujet du nombre de morts qu’a faits la COVID-19. Dans quelle mesure la crise a-t-elle exacerbé la méfiance de la société à l’égard d’un président dont la volonté de contrôler l’information n’a eu d’égal que la répression des défenseurs des droits de la personne ?

La thèse optimiste est que cette crise expose la fragilité, et non pas la robustesse, du pouvoir exercé par le président sur la population et que cette fragilité existe au sein même de l’appareil d’État depuis qu’arrivé au pouvoir en 2012, M. Xi s’est imposé en homme fort, lire en dictateur, au détriment d’un leadership qui s’était fait plus collectif depuis la mort de Mao, invitant ainsi, au sein du Parti communiste chinois, des conflits que les purges n’arriveront pas éternellement à étouffer. Qu’ensuite s’aplatisse longuement l’économie chinoise, dont la croissance soutenue constitue pour le régime un facteur capital de légitimité depuis 40 ans, et l’avenir de Xi Jinping, comme celui à plus court terme de M. Trump, pourrait aussi en être altéré.

7 commentaires
  • Clermont Domingue - Abonné 6 avril 2020 09 h 59

    Chèque.

    La Chine n'a pas besoin de carnet de chèques. Alors qu'en Occident, les banques freinent le développement en contrôlant l'argent,la Chine sait rendre financièrement possible ce qui est physiquement réalisable. Pour construire un hôpital, il faut des matériaux, de la machinerie et des ouvriers.

    • Pierre Fortin - Abonné 6 avril 2020 14 h 59

      « Pour construire un hôpital, il faut des matériaux, de la machinerie et des ouvriers. » ... et dix jours pour deux hopitaux d'urgence de 1000 et 1200 lits.

      La mobilisation sociale dans cette société confucéenne ne se compare à rien de connu en Occident. C'est même l'une des raisons, sinon la raison principale, de son succès dans la lutte contre la pandémie. Jamais une dictature n'aurait pu soumettre 1,4 milliard de personnes sans leur adhésion volontaire, quoi qu'en disent nos chroniqueurs. Ou alors qu'ils en démontrent le mécanisme.

      La vague de condamnations contre la Chine dans nos journaux finira bien par montrer ses limites. La répétition ad nauseam des mêmes accusations, sans preuve ni démonstration et sans jamais donner la parole à l'accusé, n'est que de la basse besogne sans rigueur. Nos journaux ressemblent de plus en plus aux corporate medias US; prenons garde que notre politique suive le même chemin.

      Si vous n'êtes pas trop vulnérable aux idées adverses, que vous savez distinguer les faits des opinions et surtout de la propagande, et que vous pouvez trouver vous-même de la cohérence entre les déclarations et les actes, essayez donc cette vieille formule chère aux philosophes et à Bernard Landry, Audi alteram partem.

      Jetez par exemple un œil à cette déclaration de l'amabassade de Chine en France, qui répondait aux accusations de toutes sortes la condamnant sommairement et toujours sans argument, et fondez vous-même votre propre jugement : http://www.amb-chine.fr/fra/zfzj/t1766312.htm

    • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 7 avril 2020 09 h 53

      Monsieur Fortin, il ne s'agit pas de critiquer, avec ou sans preuves, mais bien de comprendre pourquoi des traditions ancestrales peuvent nuire et détruire des milliers,voire des millions de vies.

      Les "Wet Markets" (marchés humides où sont vendus des animaux vivants) sont la source de la plupart des zoonoses virales asiatiques. En cela, la Chine représentera une menace mondiale en termes de maladies virales, aussi longtemps qu’elle ne mettra pas fin à ces marchés d’animaux vivants, voisinant les animaux morts.

      The Lancet, revue scientifique médicale britannique soulignait le 1 février dernier que: «pour s’attaquer aux causes profondes de cette épidémie, il faudra réduire les risques de transmission de l’animal à l’homme. Cela impliquera un effort concerté pour fermer les sources de transmission du virus, à savoir les MARCHÉS AUX ANIMAUX VIVANTS QUI SONT PEU HYGIÉNIQUES [c’est moi qui souligne].

      Pour ce faire, il faudra un énorme changement culturel dans la société chinoise, qui ne doit pas être sous-estimé, mais qui est essentiel si l’on veut prévenir ce type d’épidémie à l’avenir. Pour protéger leurs propres citoyens, ainsi que pour renforcer la sécurité sanitaire mondiale, les dirigeants politiques chinois doivent affirmer clairement leur engagement à ÉRADIQUER ces marchés».
      Jeanne Mance Rodrigue

    • Pierre Fortin - Abonné 7 avril 2020 19 h 07

      Madame Rodrigue,

      J'adhère entièrement à votre idée que certaines pratiques chinoises, probablement ancestrales, représentent d'importantes dérives quant aux règles élémentaires d'hygiène publique. La question sanitaire est incontournable, en théorie, mais en pratique ? Comment comptez-vous vous y prendre pour arriver à faire modifier les choses ? Il faudrait minimalement qu'un dialogue honnête s'engage avec les Chinois si on espère leur faire effectuer « un énorme changement culturel dans la société », une civilisation cinq fois millénaire ! Il serait vivifiant de découvrir ce qu'est vraiment la Chine.

      Mon sujet est plutôt la vague de condamnations médiatique qui ne peut servir qu'à braquer la Chine, au moment même où son expérience de la pandémie et le matériel qu'elle fournit à 89 pays est un effort considérable que nous n'avons pas le droit d'inquiéter. Je déplore seulement, mais amèrement, que l'information de notre presse n'apporte rien à la compréhension du problème et de la situation, mais beaucoup pour couper les ponts avec un acteur géant du jeu international. Car il n'y a pas que la CoViD-19, il y a aussi la spirale climatique descendante et tous les autres problèmes qui ne manqueront pas de survenir au sortir de la CoViD-19. Je crois que cette vague médiatique est très mal avisée, si seulement elle est réfléchie.

      J'ignore si les Chinois sont prêts à renoncer à leurs "Wet Markets"; qui est prêt à renoncer à la tourtière de Noël ?

  • Brigitte Garneau - Abonnée 6 avril 2020 10 h 12

    "Il est endu que son zèle MASQUE ses propres responsabilités..."

    "...qui sont graves, dans la dissémination du Coronavirus à l'échelle mondiale." Excusez-moi, je n'ai pu faire autrement. Comme quoi un masque peut en cacher un autre...

  • François Poitras - Abonné 6 avril 2020 10 h 40

    Merci pour cette excellente analyse. Qui informe et fait réfléchir. un état des lieux drôlement plus pertinent que le persiflage métaphorique de nombreux chroniqueurs.

  • Michèle Lévesque - Abonnée 6 avril 2020 16 h 32

    So so

    Mmm... Oui, c'est un macabre outil géopolitique 'on both sides', mais je trouve quand même qu'on pousse un peu fort en liant l'opportunisme chinois, mercantile et idéologique, avec sa responsabilité dans la propagation de la pandémie. Une diabolisation systémique de la Chine qui me fatigue, bien que je ne puisse vraiment argumenter car c'est intuitif et le dossier est très complexe.

    Quand même : lire que les masques largués par la Chine sont de piètre qualité, comme sur un ton : ‘Et en plus ma chère, saviez-vous que …?’ Mais, bien franchement : et pis après ?! Au moins ils vont dépanner jusqu'à ce que les États occidentaux - soit la presque totalité de notre monde occidental évidemment si éthiquement supérieur à la Chine (à l'exception de l'autre démon en vis-à-vis qu'est Trump) - puissent se virer de bord et produire ce qu'il faut.

    Imprévoyance crasse car l'OMS avait annoncé que ça arriverait tôt ou tard et plus tôt que tard.

    Je sens surtout qu'on revient inéluctablement à nos lectures totalement conditionnées par l'idéologie dominante, la nôtre, la meilleure évidemment, lectures dichotomiques et hyperpolarisées avec toujours les mêmes épouvantails de service... Ce sera vrai pour la Chine, et ensuite pour la laïcité et tous les dossiers où nous avons une ‘ligne’ de pensée qui doit se maintenir coûte que coûte – incluant sur le changement et l’opportunité de faire une vraie révolution avec l'expérience, laquelle se décline dans une multitude de registres, aussi potentiellement féconds que terriblement douloureux, que nous procure cette crise.

    Ce qui ne veut pas dire louer la Chine et la prendre pour modèle, non plus que les États-Unis de Donald Trump, évidemment, mais il faudrait peut-être penser à trouver une autre grille, à tout le moins : complémentaire, pour problématiser cette situation.