Chaos et confusion à l’école

Tous les yeux du Québec sont tournés vers les efforts colossaux déployés ces jours-ci par le réseau de la santé, dont le personnel, quel qu’il soit, se démène pour atténuer et traverser la crise sanitaire qui paralyse la société. Hélas, si l’on se fie aux apparences, le contraste est vif avec le réseau de l’éducation, qui n’a pas encore réussi à envoyer de signal convaincant quant à la possibilité — ou non — pour les élèves de suivre une certaine formation à distance avec leurs enseignants.

L’école à la maison, c’est l’affaire de qui au juste ? Les parents d’élèves du préscolaire, du primaire et du secondaire se posent cette lancinante question depuis près de trois semaines. Plongée de manière soudaine dans un univers teinté d’inédits et d’extraordinaire, la population tente de composer du mieux qu’elle le peut avec tout ce qu’appelle cette nouvelle vie. Pour les parents travailleurs, au stress que revêt la vie en mode pandémie s’ajoute celui d’avoir soudainement un, deux, trois, quatre élèves-enfants désœuvrés et rongeant leur frein.

Partout sur la planète, les systèmes scolaires ont eu à faire face au spectre de la formation en ligne. Encourager, favoriser, voire exiger des enseignants qu’ils poursuivent, d’une manière ou d’une autre, l’enseignement à distance. Au Québec, on suggère du bout des lèvres, si c’est possible.

Il y a autant d’expériences qu’il y a de ministères, mais une nette tendance se dessine : là où l’expertise et l’habitude de la formation soutenue par des outils technologiques faisaient déjà partie des mœurs et du plan de match du ministère, la réactivité fut instantanée, et la poursuite du cursus instaurée assez aisément. Là où en revanche les avancées n’étaient pas suffisantes, la confusion et un certain chaos tendent à s’installer. Il semble que malgré toutes les doses de bonne foi semée par les profs à la maison, le Québec se retrouve dans cette deuxième catégorie.

Cette semaine, la plateforme L’école ouverte — Fais ton parcours ! a été mise en ligne, mais tel que son nom l’indique, il s’agit pour les parents et les élèves d’aller piger eux-mêmes dans une grande quantité de ressources pédagogiques et d’activités afin de reproduire la classe à la maison et de « faire son parcours ». On peut comprendre le vertige de certains parents : confinés à la maison mais toujours virtuellement au travail, les voilà condamnés à saucissonner leur journée en morceaux d’école, de récré et de cantine, sans trop de repères pour avancer. Au secours !

Les expériences québécoises semblent suggérer la géométrie plus que variable en matière de lien enseignants-élèves. Des parents ont reçu à peine un courriel, d’autres collectent chaque semaine des devoirs et leçons, quelques-uns ont eu accès à une formation en ligne très sympa et efficace avec leurs profs, certains enseignants ont appelé chacun de leurs élèves pour prendre des nouvelles. Dans ce contexte d’incertitude, un ingrédient d’inconnu s’ajoute : tous les enfants ne seront pas égaux devant l’apprentissage en ligne.

La demande expresse du ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, faite aux enseignants de contacter chacun des élèves au moins une fois par semaine a donné lieu à des réactions mitigées de la part de syndicats d’enseignants — la Fédération des syndicats de l’enseignement (FSE-CSQ), notamment — qui ont fait valoir le caractère confus et irréaliste de la demande. On ne s’étonnera pas que cette réaction négative n’ait pas eu bonne presse, car la vérité est qu’il est choquant d’entendre rechigner pour un coup de fil aux élèves quand partout au Québec l’effort de guerre commande, oui, de sortir des sentiers battus.

La présidente de la FSE, Josée Scalabrini, a tenté une certaine récupération ensuite, mais trop peu trop tard. Même s’il faut du temps pour s’organiser, que la formation à distance ne s’opérera pas de manière homogène et creusera certains écarts, que cela s’ajoutera pour les enseignants-parents à un fardeau de conciliation travail-famille — tout le Québec est dans cette galère en ce moment, pardi ! —, rien ne justifie que le Québec ne mette pas tout en œuvre en ce moment pour que s’active cet ingrédient essentiel au maintien des acquis pour des enfants privés d’école.

Quelles seront les discussions de coulisse pour accélérer ce pan essentiel de la formation des élèves ? Le gouvernement du Québec n’a sans doute pas favorisé la discussion en forçant les syndicats à tout mettre en œuvre pour conclure le renouvellement des conventions collectives en pleine pandémie. Mais cette maladresse ne doit pas interférer dans la scolarisation de milliers d’enfants du Québec, déjà sérieusement malmenée par le contexte de crise.

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